PAR LA MISSION D'INFORMATION COMMUNE
sur les obstacles au contrôle
et à la répression de la délinquance financière
et du blanchiment des capitaux en Europe (1)
Président
M. Vincent PEILLON,
Rapporteur
M. Arnaud MONTEBOURG,
Députés.
TOME I
Monographies
Volume 5 - Le Grand Duché
du Luxembourg
AUDITIONS
SOMMAIRE DES AUDITIONS
Entretien avec
M. Laurent MOSAR, Président de la commission juridique, et de M.
Lucien WEILER, Président de la commission des finances de la Chambre
des Députés, accompagnés de Mmes Lydie ERR, Ancienne
Secrétaire d'Etat à la coopération au développement,
membre de la Commission juridique, et Simone BEISSEL, Vice-présidente
de la commission juridique et de M. Benoît REITER, Secrétaire
de la Commission juridique, du Parlement luxembourgeois.
Entretien avec
MM. Lucien THIEL et Jean-Jacques ROMMES, respectivement Directeur et Directeur
adjoint de l'Association des banques et banquiers luxembourg (ABBL).
Entretien avec
M. Jean-Nicolas SCHAUS, Directeur général de la Commission
de surveillance du secteur financier, accompagné de M. Arthur PHILIPPE,
directeur et de Mlle Isabelle GOUBIN.
Entretien avec
M. Jean-Pierre KLOPP, Procureur général d'Etat M. Robert
BIEVER, Procureur d'Etat, M. Jean-Paul FRISING, Procureur d'Etat adjoint,
Mme Martine SOLOVIEFF, Avocat général.
Entretien avec
MM Robert BIEVER, Procureur d'Etat, Carlos ZEYEN, Substitut du Procureur,
et Jean-Paul FRISING, Procureur d'Etat adjoint.
Audition de MM.
Ernest BACKES, ancien cadre de la société Cedel, et Denis
ROBERT, journaliste.
Audition de M.
Jacques-Philippe MARSON, ancien directeur général de la chambre
de compensation Cedel Clearstream.
Audition de M.
Dominique HOENN, membre du conseil d'administration de la chambre de compensation
Clearstream International.
Audition de M.
H., Ancien cadre de la société Clearstream.
Retour au sommaire
du rapport.
Entretien avec M. Laurent MOSAR,
Président de la commission
juridique,
et de M. Lucien WEILER,
Président de la commission
des finances de la Chambre des Députés,
accompagnés de Mmes Lydie
ERR, Ancienne Secrétaire d'Etat à la coopération au
développement, membre de la Commission juridique,
et Simone BEISSEL,
Vice-présidente de la commission
juridique
et de M. Benoît REITER,
Secrétaire de la Commission
juridique,
du Parlement luxembourgeois
(compte rendu de l'entretien du
10 février 2000 au Luxembourg)
Présidence de M. Vincent PEILLON,
président
M. Laurent MOSAR : Mesdames,
Messieurs, en ma qualité de président de la commission juridique
du parlement luxembourgeois, je vous souhaite la bienvenue à Luxembourg.
Je vais vous présenter mes collègues qui sont présents.
Mme Simone Beissel, vice-présidente de la commission juridique,
est avocate de profession et membre du parti libéral. M. Lucien
Weiler, président de la commission des finances de la Chambre des
députés, est également avocat de profession et membre
du parti chrétien social. M. Benoît Reiter est le secrétaire
de notre commission juridique. Pour ma part, je suis président de
la commission juridique, membre du parti chrétien social et avocat
de profession.
Après ces présentations,
peut-être pourriez-vous nous expliquer l'objet de votre visite. Nous
avons déjà lu un certain nombre d'articles dans la presse
française et luxembourgeoise. Permettez-moi de vous dire tout d'abord
que nous étions quelque peu étonnés, ce matin, de
lire dans notre presse, des déclarations qui auraient été
faites et dont je vous donne lecture : Vous partagez une certaine exaspération
au sujet du Liechtenstein, du Luxembourg et de la Suisse, en ce qui concerne
la lutte contre les flux financiers. Vous auriez également déclaré
que « le Luxembourg montrait un manque de coopération dans
les affaires criminelles, une chose inadmissible pour un pays de l'Union
européenne » et que vous alliez « nous exprimer votre
indignation ».
Notre étonnement, en lisant
ces déclarations, était dû surtout au fait que nous
n'avions pas encore eu d'entrevue. Nous aurions préféré
que de telles déclarations soient faites après nos entretiens.
Je peux difficilement imaginer que
vous pouvez déjà vous faire une opinion sur le fonctionnement
de nos institutions avant d'avoir eu des rencontres avec les personnes
compétentes. Je souhaitais faire cette remarque préliminaire
car vous comprendrez qu'entre parlementaires, nous ayons été
surpris par de telles déclarations.
M. le Président : Merci
beaucoup de votre accueil. Je vais vous expliquer, en quelques mots, l'objet
de notre travail et de ces déclarations. Comme vous le savez, notre
Mission ne s'intéresse pas spécifiquement au Luxembourg,
mais à l'espace européen. Nous visitons tous les pays d'Europe.
Le travail parlementaire que nous avons
entrepris réunit, dans cette Mission d'information, trois des commissions
permanentes de l'Assemblée nationale française : la commission
des finances, la commission des lois et la commission des affaires étrangères.
Le point de départ de cette Mission est l'Appel de Genève
par lequel un certain nombre de juges européens avaient fait remarquer
que, dans leur travail, ils rencontraient de multiples obstacles dans l'exécution
des commissions rogatoires internationales. Ils soulignaient le fait qu'on
construisait une Europe dans laquelle pouvaient circuler toutes sortes
de marchandises, mais que les juges et les policiers, pour leur part, rencontraient
beaucoup de difficultés à circuler quand il s'agissait de
traquer les criminels.
Cette préoccupation, partagée
par tous les pays européens, s'est exprimée fortement au
sommet de Tampere, au travers d'un grand nombre de déclarations.
Dans le même temps, l'Union européenne parle d'une voix relativement
unie dans les organismes internationaux, notamment le G7 et le G8 lequel
s'est saisi de ces questions. Nous avons tendance à faire la leçon
aux autres pays du monde, sur les questions concernant les paradis dits
bancaires, fiscaux et judiciaires, sans toujours veiller à ce que
l'Europe se conforme à nos préoccupations.
Par conséquent, l'un des objectifs
de la Mission était d'accorder, au plan européen, les déclarations
avec les pratiques, afin de répondre aux difficultés soulevées
par certains pays de droit, tout en avançant sur ces questions,
y compris vis-à-vis des pays extérieurs à l'Union
européenne.
Cela nous amène directement
à votre étonnement que j'interprète de façon
positive. C'est un point de départ à nos réflexions.
Si on ne s'étonne pas, on s'endort. Nous rencontrons, dans chaque
pays, nos collègues parlementaires, des responsables de l'exécutif,
finances, douane, fiscalité, chargés de ces questions, ainsi
que les procureurs et les juges.
Dans la plupart des pays que nous avons
visités, nous avons entendu, de la part de nos interlocuteurs, des
protestations très directes et très simples qui ne sont pas
comminatoires. C'était encore le cas hier matin, aux Pays-Bas, où
nos interlocuteurs nous ont fait part des difficultés qu'ils rencontraient,
s'agissant des délais de retours ou d'exécution de commissions
rogatoires internationales. Leur propos n'était pas de dire qu'ils
rencontraient uniquement des difficultés avec le Luxembourg, mais
qu'ils rencontraient néanmoins des difficultés particulières
avec votre pays.
Notre Mission est donc venue avec l'idée
d'examiner avec vous, de façon très sereine, ces questions,
tout en sachant que depuis 1997, se déroulent au Luxembourg des
débats très vifs sur le projet de modification de votre législation
concernant l'entraide judiciaire en matière pénale.
M. Laurent MOSAR : Je voudrais
faire une brève introduction. Vous avez évoqué les
paradis fiscaux. Nous nous défendons toujours d'être considérés
comme tel. Je vous invite d'ailleurs à étudier nos déclarations
fiscales. Vous vous apercevrez que nous ne sommes pas un paradis fiscal.
Toutes les personnes qui résident et travaillent au Luxembourg paient
des impôts qui sont certainement de la même importance que
ceux que vous payez en France. Je ne conçois pas que l'on puisse
évoquer le Luxembourg comme étant un paradis fiscal, car
il n'en est certainement pas un.
Nous vous avons préparé
un dossier complet dans lequel vous retrouverez l'ensemble des lois adoptées
par le parlement luxembourgeois.
Au cours de la dernière législature,
a été adopté un projet très important sur le
blanchiment d'argent. Nous ne pouvons entrer maintenant dans le détail
de cette loi mais vous pourrez vous faire votre propre opinion. Ce texte
réprime très sévèrement toutes les infractions
en matière de blanchiment, pas seulement en matière de trafics
de drogue, mais également dans un certain nombre d'autres domaines.
Nous avons également adopté,
depuis déjà quelques années, une loi sur l'escroquerie
fiscale. On dit toujours que le Luxembourg ne poursuit pas les infractions
fiscales, ce qui est faux, car nous avons une loi en matière d'escroquerie
fiscale.
En troisième lieu, nous avons
adopté, dans le courant de la dernière législature,
une loi très importante concernant les domiciliations des sociétés.
Vous savez que nous avons un système de holding très attractif.
Ce type de holding, à un moment donné, a pu être domicilié
auprès de toutes sortes de personnes. Désormais, seules certaines
professions sont autorisées à domicilier des sociétés,
dans des conditions très strictes. Ces contrats de domiciliation
doivent être mentionnés dans le recueil des sociétés
à Luxembourg, de sorte qu'il y a une parfaite transparence en ce
qui concerne ce type de domiciliation.
Enfin, le projet qui vous intéresse
plus particulièrement et sur lequel la commission juridique travaille
actuellement concerne l'entraide judiciaire en matière pénale.
Avant d'examiner plus en détail
ce projet, je voudrais souligner un point qui me semble d'importance. On
a parfois l'impression, en lisant la presse étrangère et
en écoutant diverses déclarations, qu'à Luxembourg,
l'entraide judiciaire n'existerait pas. C'est totalement faux. Je suppose
que vous aurez d'autres réunions, notamment avec le procureur général
qui pourra mieux que nous vous expliquer comment cette entraide judiciaire
a fonctionné et continue de fonctionner dans notre pays.
Je voudrais vous citer un chiffre important,
qui figure d'ailleurs dans un document très officiel, à savoir
l'évaluation faite par l'Union européenne. Sur une période
de deux ans et demi, nous avons reçu environ 2 100 demandes d'entraide
judiciaire, parmi lesquelles seules vingt-deux n'ont pas eu de suite. A
la lumière de ces chiffres, on ne peut dire qu'à Luxembourg,
l'entraide judiciaire ne fonctionne pas. Non seulement il existe une entraide
judiciaire, mais elle fonctionne même très bien. Nous acceptons
difficilement ces critiques formulées à l'encontre de notre
pays.
Dans ce contexte, il convient d'ajouter
que certaines conditions sont exigées par le magistrat instructeur
qui reçoit une commission rogatoire de son collègue étranger.
Notre juge d'instruction sollicite, pour une telle commission rogatoire,
des informations de la part de son collègue. Dans un certain nombre
de cas, le juge étranger n'ayant pas répondu aux demandes
de son collègue luxembourgeois, ces demandes ne sont effectivement
plus prises en compte. Toutefois toutes les demandes auxquelles a répondu
le juge étranger sont étudiées et, dans la grande
majorité des cas, sont exécutées à Luxembourg.
Un autre reproche, fréquemment
formulé à l'égard du Luxembourg, concerne le délai
de cette entraide judiciaire. Ce reproche n'a pas non plus lieu d'être,
mais le procureur pourra mieux vous expliquer dans quels délais
ces demandes sont exécutées. Nous ne pouvons plus accepter
ce reproche qui consiste à dire que les demandes sont réceptionnées
et étudiées dans des délais considérables.
Enfin, il nous est souvent reproché
que des recours peuvent être introduits contre les commissions rogatoires
et les ordonnances du juge d'instruction. Les chiffres, que j'ai sous les
yeux, résultent de la même évaluation de l'Union européenne
et montrent que ce reproche n'est pas justifié. L'évaluation
indique qu'il y a peu d'affaires dans lesquelles des recours sont entrepris,
mais qu'en revanche, dans certaines affaires, il y en a un grand nombre.
En 1996, quinze affaires contentieuses ont donné lieu à vingt-neuf
recours sur 344 ordonnances au total. Il est donc faux d'affirmer que des
recours sont entrepris dans toutes les affaires. C'est uniquement dans
le cadre de certaines affaires plus sensibles que les recours sont plus
nombreux.
M. le Président : C'est
ce qui est indiqué : « sur les affaires importantes ».
M. Laurent MOSAR : Pour revenir
sur les affaires importantes, l'un des objectifs du projet de loi, que
cette commission juridique étudie actuellement, est la protection
des intérêts des justiciables. Un justiciable a également
des droits. Même si cette personne s'est rendue coupable d'infractions
à l'étranger, elle a le droit d'être défendue
sérieusement, le problème étant, notamment de la part
du conseil des avocats, que les avocats puissent avoir accès au
dossier. Des délais sont prévus ainsi que certaines règles
minimales dans le cadre desquelles les avocats peuvent exercer leur travail
à Luxembourg.
Mes propos ont pour objet de vous expliquer
qu'il est parfois trop simple de dire qu'au Luxembourg, il peut y avoir
des recours en cascade, ce qui n'est pas vrai. Il faut laisser un minimum
de possibilités de recours aux confrères luxembourgeois.
Je suis sûr qu'en France ou dans d'autres pays, il existe également
des recours contre des commissions rogatoires. L'Allemagne, dont nous avons
étudié la législation, prévoit de nombreux
recours. Il ne me semble pas que les recours soient un élément
particulièrement répréhensible.
Pour en revenir au projet de loi, si
vous avez pu l'étudier, vous aurez constaté qu'il prévoit
un certain nombre de mesures qui vont dans le sens d'une exécution
meilleure et plus rapide des commissions rogatoires. Mes collègues
et moi-même sommes à votre disposition pour répondre
à vos questions, mais vous constaterez de vous-même, à
l'étude de ce projet de loi, qu'il va dans le sens d'une meilleure
et plus efficace entraide judiciaire.
Pour conclure ce premier tour de table,
je voudrais vous citer le groupe d'action financière (GAFI) qui
a effectué une évaluation plutôt positive du Luxembourg,
notamment sur ce projet de loi sur l'entraide judiciaire.
Il me semble que la plupart des reproches,
fréquemment formulés à l'encontre de notre pays, sont
dénués de fondement. Ces reproches découlent du fait
que beaucoup de gens parlent du Luxembourg, mais que peu d'entre eux connaissent
réellement le fonctionnement de ses institutions et notamment les
différentes lois qui régissent les activités d'entraide
judiciaire dans notre pays.
M. le Président : Nous
avons eu connaissance de ces différents rapports. Nous sommes conscients
qu'au Luxembourg, comme d'ailleurs dans la plupart des pays européens
depuis 1990, mais a fortiori depuis que vous avez révisé
votre loi sur le blanchiment en 1998, des efforts sont incontestablement
faits en raison d'une prise de consciences des pouvoirs publics. Dans le
même temps, nous sommes conscients que, malgré cet effort,
tout n'est peut-être pas encore parfait. Le titre de notre Mission
évoque les obstacles au contrôle. Notre travail en commun
de parlementaires doit déboucher sur des textes qui permettent d'améliorer
les fonctionnements.
Où en êtes-vous de ce
projet de loi que vous avez déposé en 1997, qui n'est pas
adopté et qui a donné lieu à des avis très
contradictoires que nous avons lu avec beaucoup d'intérêt
? Même s'il y a eu les élections et des retards liés
aux questions politiques, nous sommes sur un sujet très sensible,
car le rapport que vous citez indique que ce sont des procédures
manifestement dilatoires. On voit qu'il y a là un problème
; par ailleurs, les praticiens que nous avons rencontrés évoquent
bien ces voies de recours. Vous comprenez la difficulté de la situation.
L'intention est là depuis 1997, mais toujours non suivie d'effets.
M. Laurent MOSAR : Je peux vous
apporter un premier élément de réponse que M. Weiler,
membre du bureau de la chambre, pourra compléter car il connaît
mieux le fonctionnement de notre parlement. Dans notre parlement - chose
qui n'est pas exceptionnelle car on la retrouve en France - certains projets
de loi mettent quelquefois plusieurs années avant d'être adoptés.
Ce n'est peut-être pas très heureux, mais c'est malheureusement
ainsi.
S'agissant du projet de loi sur l'entraide
judiciaire, nous avons eu des élections en 1999, mais l'ancienne
commission juridique, que je présidais, avait déjà
commencé l'étude du projet. Comme vous l'avez rappelé,
cela a donné lieu à des avis très contradictoires,
mais très étoffés, qu'une commission juridique ne
pouvait survoler lors d'une discussion de quelques minutes. Ce sont des
avis très sérieux, et notre commission juridique a pour principe
de discuter chaque avis qui lui est soumis.
Nous avons continué nos travaux
au mois de novembre dernier, mais certains problèmes intérieurs
nous ont retardés. Nous avons été confrontés,
comme la France, à un problème de réfugiés
venant de l'ancienne Yougoslavie. C'est seulement hier que nous avons pu
adopter un rapport sur un nouveau droit d'asile au Luxembourg. Ce projet
de loi nous a pris beaucoup de notre temps. C'est la raison pour laquelle
la commission juridique, depuis novembre dernier, n'a pu travailler à
ce projet de loi d'entraide judiciaire.
Comme cela a été rappelé
hier à la commission juridique, la priorité de notre travail
consistera à adopter ce projet de loi. Mon intention est de conclure
les travaux parlementaires avant Pâques, voire de faire adopter le
projet avant les vacances parlementaires. Voilà en ce qui concerne
la procédure, mais je peux vous affirmer qu'il n'y a - du moins
de la part de notre commission juridique - aucune volonté de vouloir
bloquer ce projet. Au contraire, et mes collègues vous le confirmeront,
nous nous sommes déjà penchés, lors de plusieurs séances,
sur ce projet qui se situe à un niveau juridique très complexe.
M. Lucien WEILER : Nous sommes
soixante parlementaires et vous êtes environ six cents. Ces soixante
parlementaires doivent accomplir le même travail administratif que
l'Assemblée nationale. Nous sommes chacun membre de six ou sept
commissions parlementaires. Cela vous laisse imaginer le travail que chacun
d'entre nous doit fournir, en particulier pour étudier les dossiers
à fond. C'est un travail inouï. De plus, nous avons très
peu de collaborateurs. Mon groupe, qui compte dix-neuf députés,
n'a à sa disposition que trois collaborateurs et demi. Ce manque
de moyens pose problème.
En second lieu, le rapporteur de ce
projet de loi, qui est entré au gouvernement en août dernier,
avait déjà élaboré cinquante-quatre pages d'amendements
et de commentaires à ce projet de loi, sur la base des différents
avis dont nous pourrons discuter en détail. Ce projet avait bien
avancé, mais il a, par la suite, pris du retard en raison du départ
du rapporteur et de l'arrivée des réfugiés que M.
Mosar vient d'évoquer.
Nous avons dû travailler trois
ou quatre mois sur ce projet de droit d'asile. L'arrivée des réfugiés
au Luxembourg a eu beaucoup plus de conséquences au Luxembourg que
dans tous les autres pays de l'Union européenne, en raison de l'importance
de ce phénomène.
En dehors de ces événements
indépendants de notre volonté, nous n'avons aucune raison
de retarder ce projet puisque le protocole additionnel à la convention
européenne sur l'entraide judiciaire de 1958 a été
approuvé et qu'il y aura ratification. Dans ce projet de loi, vous
verrez que les délais d'exercice des recours sont extrêmement
stricts pour les différents recours. Nous en avons longuement discuté
avec le procureur et d'autres, qui ont soulevé quelques questions
sur la brièveté de ces délais pour exercer les recours,
car il convient de prendre en considération les problèmes
qui s'ensuivent, tels que savoir si le destinataire a été
contacté ou non. Certaines questions juridiques doivent être
tranchées si on veut persévérer dans la voie qui a
été tracée.
Notre souhait est de faire aboutir
ce projet, qui a été déposé en septembre 1997.
Ces deux ans et demi, pour une affaire d'une telle envergure, représentent
peu. Nous devrions aboutir d'ici quelques mois. A ce moment-là,
beaucoup sera déjà fait lorsque nous aborderons le projet
sur l'escroquerie fiscale, projet qui jusqu'à présent n'a
pas été touché par l'entraide judiciaire, hormis sur
la base de conventions bilatérales et autres. Nous entrerons dans
le vif du sujet lorsque le projet sera voté et le protocole des
instruments de ratification déposé.
M. le Président : Le
rapport du Conseil de l'Europe, que vous avez évoqué, énonce
clairement un certain nombre de points, notamment l'examen par le ministre
des commissions rogatoires internationales, processus qui semble quelque
peu particulier. J'ai été étonné à la
lecture de l'avis, très motivé et très fort, de votre
procureur d'Etat, qui reprend les propos du Conseil de l'Europe : «
Ce
projet consacre la main mise du gouvernement sur l'exécution des
commissions rogatoires ; le choix du législateur et des politiques
se fait contre les exigences d'une exécution rapide de décisions
des juges étrangers et contre le respect de l'indépendance
des juges ».
Ces propos prouvent que vous avez un
procureur indépendant. Je ne me serais jamais autorisé un
propos aussi fort, mais celui-là est tenu par le procureur d'Etat
qui fait allusion à un des points qui revient en permanence dans
le rapport du Conseil de l'Europe.
Après avoir fait un quasi-tour
d'Europe, nous constatons que cette question se pose de l'examen politique
préalable des commissions rogatoires internationales. L'évolution
serait plutôt de le lever. Comment avez-vous arbitré cette
question ?
M. Laurent MOSAR : Vous avez
cité les propos du procureur. Vous pouvez ainsi constater qu'il
travaille d'une façon indépendante, sans aucune influence
du pouvoir politique. Comme vous l'avez constaté à la lecture
des différents avis, plusieurs sources d'appréciation interviennent
: le parquet, le procureur, l'association des banquiers luxembourgeois.
Toutefois, il ne faudrait pas négliger l'avis du conseil de l'ordre
des avocats car pour eux, se posent principalement des problèmes
d'accès aux dossiers, la façon dont les recours sont instruits,
les délais des recours. Il ne s'agit pas uniquement de prendre en
compte la position du procureur, mais également celle de ceux qui
demain pourraient être jugés dans le cadre de telles affaires.
Le souci de cette commission juridique
est de trouver le juste équilibre entre différents intérêts
: ceux du parquet, du procureur et du justiciable. Je me suis également
entretenu avec un certain nombre de juges d'instruction qui sont chargés
de dossiers de cette nature. La plupart m'ont indiqué que les dossiers,
qui leur sont envoyés par leurs collègues étrangers,
sont très mal instruits. C'est la raison pour laquelle ces dossiers
sont retournés et font l'objet de recours au niveau de la recevabilité.
La commission juridique se façonne
une opinion sur les différentes positions des personnes et des associations
concernées. Mais je suis persuadé que nous trouverons là
aussi le bon équilibre.
Dans le domaine du blanchiment, on
se trouve confronté exactement aux mêmes problèmes,
c'est-à-dire d'un côté le parquet, de l'autre l'association
des banquiers. Cela est également vrai pour notre législation
sur la domiciliation des sociétés. Je suis relativement optimiste
sur le fait que cette commission réussira à trouver le bon
équilibre, ce dans des délais raisonnables.
M. Lucien WEILER : Je voudrais
ajouter que, dans des cas d'urgence, du côté judiciaire, des
saisies peuvent se faire sans même la décision d'une banque.
M. le Président : C'est
déjà le cas.
M. Lucien WEILER : Cette question
mérite réflexion. Peut-être est-ce bien de procéder
ainsi. La commission n'a pas décidé sur ce point prévu
dans le projet gouvernemental. C'est ce que le procureur a affirmé.
M. le Président : A mon
avis, il vous rend service car les banques sont sévères d'un
autre point de vue. Pour que votre travail trouve un équilibre,
il lui faut un contrepoids.
M. le Rapporteur : Je vais m'exprimer
avec une certaine franchise. Notre position, au sein de cette Mission qui
fait un tour d'Europe, est une position de principe contre les voies de
recours quelles qu'elles soient.
Je voudrais vous exposer le point de
vue français. Il n'existe pas de voie de recours en France, contrairement
à ce qu'affirme d'ailleurs l'ordre des avocats qui utilise un arrêt
de 1997. En France, il existe des voies de recours utilisables uniquement
par les parties poursuivies.
Toutefois, la perquisition, considérée
dans tous les pays européens comme une mesure permettant la constitution
de preuves, ne sert au Luxembourg qu'à corroborer des indices ou
des preuves déjà existantes, c'est ce malentendu qui existe
entre nos deux pays.
Pour évoquer les éléments
qui constituent nos divergences de fond, le Luxembourg considère
la perquisition bancaire comme une mesure grave, attentatoire aux libertés
publiques alors que la France la considère comme une mesure technique.
D'ailleurs, nous ne l'appelons pas perquisition, mais simple réquisition.
Par ailleurs, nous disposons d'un fichier
centralisé qui permet d'obtenir, en 48 heures, sur simple lettre
d'un juge d'instruction, connaissance de l'ensemble des comptes bancaires
sur la totalité du territoire. Cette mesure est une de nos revendications
à l'égard de tous les pays européens.
Nous considérons que le fait
de connaître l'existence soit du patrimoine, soit de l'état
des biens entreposés sur des comptes bancaires, ne porte nullement
atteinte aux libertés publiques. C'est une possibilité qui
existe et c'est la raison pour laquelle les perquisitions ou les réquisitions
bancaires, effectuées en France, ne posent aucun problème
et ne peuvent faire l'objet d'un recours qu'en cas de poursuites contre
la personne concernée.
Les recours que vous offrez ici ne
concernent pas seulement les résidents luxembourgeois, mais aussi
votre clientèle, constituée dans la majorité des cas
par des non-résidents qui ont des comptes bancaires ouverts à
Luxembourg. Au vu de ces différents éléments, vous
comprendrez que nos opinions soient très divergentes. Parmi tous
les pays de l'Union européenne, il n'existe qu'un seul pays qui
organise ce type de voies de recours, c'est le Luxembourg.
Même s'il existe des voies de
recours aux Pays-Bas pour les personnes poursuivies, ces recours ne sont
pas suspensifs, c'est-à-dire que l'autorité judiciaire requérante
obtient en priorité des informations sur la personne concernée,
dans le pays qui fait la réquisition bancaire.
Je vais maintenant vous exposer les
conséquences pratiques engendrées par la position de l'ordre
des avocats, des banques, voire de celle du procureur d'Etat qui néanmoins
fait des concessions à cette tradition juridique luxembourgeoise.
Nous avons à faire valoir les protestations des juges italiens et
néerlandais dont les récriminations sont identiques à
celles des juges français. Dans tous les pays européens que
nous avons visités et avec lesquels nous avons eu des contacts de
praticiens, nous avons entendu les mêmes critiques à l'égard
de ce système qui sont les suivantes : il est nécessaire
de vous apporter, ici, le numéro du compte et le nom de la personne
titulaire. Si l'un des éléments ne correspond pas, il est
rigoureusement impossible d'obtenir une réponse.
La réponse que l'on obtient
est une réponse de courtoisie indiquant que vous n'avez pas les
éléments. Cela signifie qu'il faut avoir déjà
en main les preuves avant de se présenter à Luxembourg, ce
qui est une position, pour nous, politiquement inacceptable.
M. Laurent MOSAR : Je ne suis
pas entièrement d'accord avec vos propos. Tout d'abord, en ce qui
concerne l'exécution pratique des commissions rogatoires, le procureur
sera mieux placé pour vous donner une réponse. Je ne suis
cependant pas tout à fait certain que la procédure soit,
à Luxembourg, telle que vous venez de la décrire, c'est-à-dire
avoir au préalable le numéro de compte et le nom du titulaire
du compte. Sans vouloir m'immiscer dans le fonctionnement de notre justice,
selon mes informations, il ne me semble pas être tout à fait
celui-ci.
Je voudrais revenir sur votre position
concernant le fonctionnement de notre entraide judiciaire. Je me livre
actuellement à une comparaison du système d'entraide judiciaire
français avec le système luxembourgeois, ce que j'ai fait
auparavant avec le système allemand. Je peux vous affirmer que la
législation allemande est très stricte sur les recours, voire
sur les recours des tiers. Je ne sais pas si la Mission a rendu visite
à l'Allemagne, bien qu'elle ne soit pas un pays cible, pour y constater
la façon dont fonctionne l'entraide judiciaire.
Un autre pays beaucoup plus restrictif,
et sur lequel vous pourrez interroger notre procureur qui en a une certaine
expérience, c'est le Royaume-Uni, s'agissant de l'exécution
des entraides judiciaires. Si vous souhaitez avoir des informations sur
les sociétés, posez la question à notre procureur
qui vous dira comment cela fonctionne en pratique.
La Suisse, qui est un cas particulier,
a également une sorte d'entraide soumise à des règles
très strictes. Au regard de ces divers éléments, il
serait faux de dire que le système luxembourgeois est particulièrement
restrictif et unique en Europe.
Nous étudions actuellement le
point que vous venez de souligner, à savoir qui pourra engager un
recours. Nous sommes d'accord qu'il reviendra à la partie poursuivie
d'engager un recours.
M. le Rapporteur : Si elle est
poursuivie dans le pays requérant, les droits de l'Homme sont garantis.
Les droits de l'Homme étant garantis dans tous les pays de l'Union
européenne, pourquoi doubler les recours. D'ailleurs, selon le rapport
d'évaluation européen, tous les recours qui ont été
exercés au Luxembourg ont abouti à une irrecevabilité,
sauf dans un cas puisqu'en fait, l'autorité judiciaire requérante
n'était pas une autorité judiciaire conforme.
Cela signifie que les recours ne servent
à rien puisqu'ils sont systématiquement rejetés en
l'état du recours. Ils servent à faire gagner du temps.
Quant aux conséquences pratiques
pour un juge d'instruction français dans les affaires sensibles,
elles sont les suivantes. Avec la possibilité des recours au Luxembourg
et en Suisse, il lui faut six ans - trois ans dans chaque pays - pour reconstituer
le parcours de cet argent criminel, alors qu'en 24 heures, les fonds peuvent
passer d'un compte au Luxembourg à un compte en Suisse, puis repartir
au Liechtenstein. Ce n'est pas acceptable.
Les droits de la défense constituent,
dans le cas présent, des obstacles majeurs à la lutte contre
l'argent sale. Ce ne sont d'ailleurs pas les droits de la défense
car toute personne poursuivie, dans un des pays européens, a des
droits pour se défendre. Si le Luxembourg poursuit, des droits existent
ici pour se défendre. Si la France poursuit et demande des informations
complémentaires - et pas davantage - il existe des droits pour se
défendre en France. C'est ainsi dans tous les pays qui sont au même
niveau de protection juridique. Il faut que vous compreniez que notre position
politique est très éloignée de la vôtre.
Dans toutes les affaires sensibles,
l'argent de la corruption politique et économique français
ou allemand passe par le Luxembourg, la Suisse et le Liechtenstein. Si
ce n'était pas le cas, le problème des voies de recours ne
se poserait pas.
M. Laurent MOSAR : Tous les
systèmes d'entraide judiciaire que j'ai examinés prévoient
le recours de la partie poursuivie, qu'elle soit résidente ou non-résidente
dans ce pays.
M. le Rapporteur : Ce n'est
pas le cas dans notre pays.
M. Laurent MOSAR : Dans ce cas,
la France fait exception, mais dans tous les autres pays européens
dont j'ai étudié la législation, la partie poursuivie
doit toujours avoir un recours. Notre position est effectivement diamétralement
opposée à la vôtre, puisque je ne peux imaginer qu'on
ne prévoit plus, au Luxembourg, de recours de la partie poursuivie.
C'est un principe de droit. Une partie poursuivie, dans n'importe quel
pays, doit avoir la possibilité de se défendre dans ce pays.
M. le Rapporteur : Elle n'est
pas poursuivie. Soyons clairs sur les choses dont on parle. Si elle est
poursuivie au Luxembourg, elle a des voies de recours au Luxembourg, ce
qui est normal. Si elle est poursuivie en France, elle a des voies de recours
en France. Si elle n'est poursuivie ni au Luxembourg, ni en France, et
fait simplement l'objet d'une demande de renseignements sur ses comptes
bancaires au Luxembourg, il est tout à fait anormal qu'elle ait
des voies de recours, puisqu'elle n'est pas poursuivie.
M. Laurent MOSAR : Dans ce genre
d'affaires, il y a toujours plusieurs parties, rarement une seule. Prenons
l'exemple d'une affaire qui nous vient de Belgique où le procureur
belge poursuit une personne. Il demande, dans sa commission rogatoire,
la perquisition auprès d'une banque luxembourgeoise. Lors de sa
perquisition, d'autres personnes tierces deviennent victimes dans cette
affaire. N'estimez-vous pas que ces parties tierces doivent avoir la possibilité
d'engager un recours ?
M. le Rapporteur : Mais quelle
est l'atteinte à leurs droits ? Est-ce le fait qu'un juge d'instruction,
qui ne les poursuit pas car elles ne sont pas accusées, puisse connaître
le contenu de leurs comptes bancaires ?
M. Laurent MOSAR : Je ne comprends
pas pourquoi un compte bancaire serait saisi à Luxembourg sur la
base d'une affaire. Cela induit un préjudice. Si la personne n'a
rien à voir avec cette affaire, elle doit pouvoir se défendre.
Demandez comment fonctionnent en pratique ces demandes d'entraide judiciaire.
La police judiciaire se déplace auprès d'une banque, puis
un certain nombre de comptes sont saisis. Des tierces parties sont forcément
victimes de ce genre de mesures. Cela arrive tous les jours.
M. le Rapporteur : Il y a un
petit malentendu sur le mot saisie. Si cela concerne la remise de documentation,
il n'y a aucun préjudice. Toutefois, s'il s'agit du gel de biens,
nous sommes tout à fait d'accord, il y a préjudice.
M. Laurent MOSAR : Il faut donc
qu'il y ait un recours.
M. le Rapporteur : Nous sommes
d'accord sur la saisie, mais sur la remise de documentation, il n'y a aucun
préjudice. Notre problème à nous est l'information.
M. le Président : Un
praticien que nous avons rencontré nous a dit cette chose tellement
simple : « Si je veux savoir qui est le titulaire du compte 22B,
on ne me répondra pas. Je dois être capable de donner le nom
de la personne. » Dans toute investigation, cela pose un problème
considérable. Il faudrait déjà avoir identifié
la personne dans la bonne banque et savoir exactement qui possède
ce compte avant de pouvoir obtenir des informations.
Cette pratique bloque l'avancée
de la plupart des recherches. Sur ce point tout à fait essentiel
de l'avancée du droit, quel est l'état de vos réflexions
?
M. Laurent MOSAR : Il faudrait
que vous posiez la question au procureur, mais cela m'étonnerait
que ce soit le cas.
M. le Président : Prévoyez-vous
un fichier centralisé, démarche qui relève du domaine
législatif ?
M. Laurent MOSAR : Imaginons
l'exemple suivant : M. Schmit est poursuivi en Belgique pour des affaires
de blanchiment. Le juge d'instruction belge transmet des commissions rogatoires
à son collègue à Luxembourg, car cette personne est
soupçonnée d'entretenir des comptes auprès de la Banque
internationale à Luxembourg. Le juge d'instruction luxembourgeois
fait alors une perquisition auprès de la BIL pour constater tous
les comptes qui apparaissent au nom de M. Schmit.
S'il est bénéficiaire
économique d'une holding, la situation est différente. Il
n'est pas possible d'aller perquisitionner toutes les holdings pour voir
si M. Schmit n'est pas, pas hasard, également bénéficiaire
économique d'une de ces sociétés. Toutefois, si une
entraide judiciaire est entamée contre M. Schmit auprès de
la BIL, tous les comptes de M. Schmit sont perquisitionnés. Il ne
vous est même plus nécessaire de communiquer tous ses numéros
des comptes.
M. Jacky DARNE : Ne faut-il
pas autant de commissions rogatoires que de banques...
M. le Rapporteur : Exactement.
C'est ce que dit le rapport d'évaluation mutuelle.
M. Jacky DARNE : Il est dit
qu'il faut autant de commissions rogatoires qu'il y a d'établissements
bancaires, ce qui implique l'envoi de trois cents demandes...
M. Laurent MOSAR : Comment faire
? Indiquer que vous avez des soupçons contre M. Schmit et demander
aux autorités d'aller voir auprès de toutes les banques de
la place si M. Schmit n'y a pas de comptes.
M. le Rapporteur : C'est ce
que nous avons en France.
M. Jacky DARNE : Dans la plupart
des pays, il existe un fichier centralisé de l'ensemble des comptes
ouverts dans toutes les banques. Cela permet, par une seule commission
rogatoire, de connaître tous les comptes ouverts.
M. Laurent MOSAR : Non, cela
n'existe pas partout. J'ai bien étudié le cas de l'Allemagne
où ce n'est pas du tout le cas. En Allemagne, lorsqu'un juge fait
une demande d'entraide judiciaire, il doit fournir des précisions
très détaillées. Un tel fichier centralisé
des comptes bancaires n'existe pas en Allemagne, et pourtant c'est un pays
au-dessus de tout soupçon en matière de blanchiment.
M. Jacky DARNE : A l'inverse,
les juges ne se plaignent pas d'une absence d'information de l'Allemagne,
alors qu'ils le font pour le Luxembourg et la Grande-Bretagne.
M. le Président : Il
ne faut pas qu'il y ait un problème de susceptibilité. Nous
sommes des législateurs totalement indépendants. Nous menons
un combat que nous croyons juste sur le fond et que nous pensons pouvoir
mener avec nos collègues parlementaires de tous les pays, y compris
le Luxembourg. Il ne s'agit pas de venir ici pour stigmatiser le Luxembourg.
Nous vous rapportons des propos et vous donnons des standards dont nous
pensons qu'ils méritent d'être discutés.
Vous avez évoqué le cas
de la Grande-Bretagne. Notre visite dans ce pays est déjà
programmée. Nous irons en Grande-Bretagne où nous nous exprimerons
très clairement sur les îles anglo-normandes, mais aussi sur
la place de Londres. Nous rencontrerons des parlementaires anglais qui,
eux-mêmes, ne sont pas très satisfaits de ce qui se passe
dans leur pays.
Toutefois, il ne s'agit pas seulement
d'aller pointer les points faibles de nos voisins car, pour ce qui concerne
la France, nous ferons des propositions au gouvernement français.
En effet, nous considérons que, dans la lutte contre le blanchiment,
il y a encore chez nous de véritables progrès à réaliser.
M. Laurent MOSAR : Je suis toujours
curieux de vous entendre, vous ou d'autres collègues, dans ce type
de démarche puisque vous avez Monaco.
M. le Rapporteur : Cela ne s'est
pas bien passé à Monaco, nous avons quasiment frôlé
l'incident diplomatique. En revanche, cela se passe très bien à
Luxembourg.
M. Laurent MOSAR : Je ne connais
pas en détail les liens qui existent entre la France et Monaco,
mais je sais qu'ils existent.
M. le Rapporteur : Cela se dégrade.
M. Jacky DARNE : Cela étant,
la puissance financière de Monaco et celle du Luxembourg sont sans
commune mesure. Cela ne nous a pas empêché de faire part de
notre avis aux autorités monégasques. Toutefois l'importance
de ces deux places financières, en Europe et dans le monde, se situe
dans un rapport de 1 à 300.
M. Lucien WEILER : Le Luxembourg
est plus social car il accepte des clients moins bien dotés que
ceux de Monaco ! (Rires.) Comprenez notre susceptibilité
sur ce point, car nous sommes en permanence dans la visée de tout
le monde. On nous reproche tout et n'importe quoi, bien que nous ayons,
ces dernières années, installé un cordon sanitaire
relativement étoffé auquel nous travaillons encore.
Au début de notre entrevue,
vous nous avez fait part de protestations. Je ne sais si j'ai bien saisi
ce que vous visiez par ces dernières. M. Mosar vous a fait état,
sur une année, de deux mille demandes d'entraide, parmi lesquelles
vingt-deux ont été refusées, le reste ayant été
traité.
Pour autant que je me souvienne d'une
entrevue que nous avons eue avec le procureur d'Etat, dans le cadre d'une
réunion de la commission juridique ou des finances, celui-ci a indiqué
que le système d'entraide judiciaire fonctionnait à la satisfaction
des autorités étrangères qui font ces demandes. Ces
protestations proviennent-elles d'autorités judiciaires ?
M. le Président : Je
vais vous citer un exemple qui concerne une affaire de drogue et qui nous
a été donné par un juge belge, lorsque nous sommes
allés en Belgique. Dans sa commission rogatoire, ce juge avait inclus
un certain nombre de chefs d'inculpation ainsi qu'une question fiscale.
Il lui a été indiqué que cette commission, parce qu'elle
incluait la question fiscale, n'était pas recevable. Si la question
fiscale n'est pas prépondérante, il y a d'autres questions
à prendre en compte. Cet exemple pratique nous a été
donné par un juge important, qui a travaillé sur de grosses
affaires. Dès lors que, dans ses demandes, la question fiscale se
trouvait incluse parmi d'autres questions relatives au trafic de drogue,
il n'a pas obtenu satisfaction.
Ceci est un exemple des protestations
que j'évoquais. Un autre juge, lors d'une audition, nous a relaté
que, dans le cadre d'une enquête, il avait été obligé
chaque fois, sans jamais obtenir de réponse, de fournir des éléments.
Il ne le pouvait pas, tout en sachant que l'affaire était bien réelle.
M. Lucien WEILER : Cette question
est à discuter avec le procureur d'Etat qui nous avait donné
une autre impression en la matière. J'imagine qu'il y a des cas
où le système d'entraide ne fonctionne pas bien. Toutefois,
il ne faut pas occulter le fait que ce système a tout de même
fonctionné pour deux mille demandes. Je ne peux m'imaginer qu'une
majorité de demandes posent problème. Ce point sera à
discuter avec le procureur.
M. le Rapporteur : Nous avons
deux points de discussion avec le Luxembourg : l'exécution des commissions
rogatoires par les autorités judiciaires luxembourgeoises et la
configuration juridique du dispositif qui relève de la décision
politique.
Au regard de ces deux niveaux - politique
et judiciaire - nous ne voulons pas mélanger les critiques. Il y
a ce qui relève de votre responsabilité et ce qui relève
de la responsabilité de l'autorité judiciaire.
Le président Peillon vous a
exposé clairement les revendications des juges français,
belges, néerlandais et italiens - soit quatre pays. Tous les avis
convergent pour dire que la conception de l'entraide est restrictive et
qu'elle aboutit non pas à des refus - c'est pourquoi vos statistiques
en agrégats sont à l'avantage du Luxembourg dans la mesure
où il y a toujours une réponse - mais à une réponse
soit tardive, soit demandant un complément d'information.
D'ailleurs, les auteurs du rapport
d'évaluation mutuelle font état d'une critique des statistiques
établies par le Luxembourg : « Les statistiques du Luxembourg
sont sommaires et difficilement exploitables pour une analyse fine et des
délais et points forts ou faibles du système. Il serait souhaitable
que le Luxembourg envisage rapidement la mise au point d'un système
plus performant en ce domaine. »
A ce stade de l'évaluation,
nous pouvons considérer que les vingt-deux refus, qui sont des refus
politiques, sont à nos yeux inacceptables, car nous ne pouvons imaginer
l'immixtion du pouvoir exécutif dans l'exécution des commissions
rogatoires internationales, pour quelques motifs que ce soit. C'est d'ailleurs
le point de vue du procureur d'Etat du Luxembourg. En dehors de ce point
de refus, tous les autres éléments dilatoires font l'objet
d'une analyse dans ce rapport d'évaluation mutuelle.
Notre position est la suivante. La
question des voies de recours, qui relève de votre décision
politique parlementaire, doit être traitée sur le plan politique.
Notre revendication est la suivante : dès lors qu'il existe, dans
tous les pays européens adhérant à la convention de
Schengen, des standards de protection des droits de l'Homme, il ne semble
pas nécessaire que tout ressortissant, poursuivi dans le pays requérant,
dispose d'une deuxième voie de recours au Luxembourg.
M. Laurent MOSAR : Ce n'est
pas une deuxième voie de recours, mais une voie de recours sur une
mesure accessoire.
M. Jacky DARNE : Que pensent
les législateurs de l'intervention du pouvoir exécutif ?
Trouvez-vous normal que ce soit le ministre qui reçoive et qui décide
de l'opportunité...
M. Laurent MOSAR : En fait,
le ministre ne prend aucune décision. Il reçoit la demande
d'entraide et la transmet au parquet pour examen. Je vous concède
que cette procédure peut susciter des questions, toutefois ce n'est
pas le ministre qui décide s'il y a lieu de donner suite ou non
à la demande.
Quand vous dites que les vingt-deux
dossiers refusés concernaient des affaires politiques, ce n'est
pas le cas. Il faudrait examiner les raisons exactes pour lesquelles ces
vingt-deux dossiers n'ont pas été acceptés, mais en
aucun cas, on ne peut affirmer que ce soit pour des raisons politiques.
Dans un certain nombre de dossiers, il s'est passé la chose suivante.
La demande d'informations complémentaires n'a pas été
suivie d'effet de la part du juge étranger. Il est normal, si notre
juge d'instruction demande un complément d'information et qu'il
ne reçoit aucune réponse, qu'il mette alors de nouveau le
dossier dans un tiroir. On ne peut exiger de nos juges d'instruction qu'ils
fassent du zèle en poursuivant des dossiers sans être en mesure
de les poursuivre.
Nos juges d'instruction, et notamment
le procureur, nous ont indiqué que ces dossiers sont très
souvent mal instruits. Il est alors normal que le juge d'instruction luxembourgeois
pose des questions. On ne peut pas toujours faire porter la responsabilité
à nos juges d'instruction, encore faut-il voir la situation du dossier.
Dans les affaires sensibles, à savoir les affaires politiques, M.
Biever nous a dit que s'il souhaitait avoir plus d'informations sur un
dossier, il lui suffisait de lire la presse, car il en apprend plus dans
la presse que dans le dossier lui-même.
M. le Président : C'est
inquiétant pour la démocratie.
M. le Rapporteur : Je voudrais
faire une remarque sur ce point, même si c'est en dehors de nos discussions
très techniques. La convention européenne des droits de l'Homme
consacre le droit de chacun de savoir lorsqu'un dirigeant public est impliqué
dans une affaire de corruption. C'est un droit constitutionnel dans notre
pays. Heureusement que la presse existe ! Pour ma part, je n'ai aucun problème
vis-à-vis de la presse.
Notre détermination à
avancer sur le terrain de l'entraide judiciaire est justifiée par
les sinistres judiciaires que provoque le refus de coopération de
pays, situés dans l'espace européen et dont certains, comme
le Royaume-Uni ou le Luxembourg, sont membres de la Communauté européenne,
ce qui pose problème.
Je voudrais que vous entendiez bien
nos revendications qui sont les suivantes. Il est inacceptable que le juge
procède à un contrôle de proportionnalité, ce
qui n'est jamais le cas lorsque le Luxembourg adresse une commission rogatoire
à la France, de même qu'il est inacceptable qu'il procède
à un contrôle de principe de spécialité.
Nous considérons que si les
voies de recours peuvent s'exercer dans le pays requis, ce ne peut être
que pour les personnes qui seraient poursuivies, qui subiraient un préjudice
et, par ailleurs, qui seraient exclusivement des résidents ou des
personnes de nationalité luxembourgeoise que vous entendriez protéger
particulièrement. En revanche, que des Français non-résidents
qui ont des comptes au Luxembourg, alors qu'on demande la documentation
bancaire au Luxembourg, puissent faire traîner une affaire trois
ou quatre ans car ils peuvent justifier des trois niveaux de recours, nous
paraît totalement inacceptable.
M. le Président : Sur
ce point, le rapport du Conseil de l'Europe dit précisément
en sa page 24 : « Par ailleurs, il est ressorti une forme de méfiance
à l'égard des demandes d'entraide prenant la forme d'une
institution (...) sur le respect des droits de la défense, comme
si cet aspect du droit était inconnu ou ignoré des autres
Etats membres qui sont pourtant tous signataires de la convention européenne
des droits de l'homme, d'où l'incrimination et le droit de proportionnalité.
» Tout ceci est de l'ordre de la législation.
Je voudrais revenir au blanchiment
proprement dit. Vous avez modifié la loi et mis en place un certain
nombre de structures. On lit dans ce même rapport que, néanmoins,
le système ne fonctionne peut-être pas aussi bien qu'il le
pourrait. Par exemple, un certain nombre d'établissements financiers
ne font pas de déclaration de soupçon. A l'examen de la masse
des déclarations de soupçon, certains établissements
en font, d'autres pas. Cela donne lieu à des difficultés.
Par ailleurs, on constate un manque de moyens en personnel, au niveau du
parquet, pour traiter ces déclarations.
En tant que parlementaires, par rapport
à cette procédure intéressante que vous avez mis en
place, avez-vous prévu une commission d'évaluation, un retour
sur ce fonctionnement ou encore un durcissement par rapport aux établissements
qui ne font pas de déclarations ?
M. Laurent MOSAR : Ayant été
rapporteur du projet sur le blanchiment, projet très sévère,
je peux vous fournir immédiatement une réponse. Ont été
prévues, dans le cadre de cette loi, un certain nombre de dispositions,
notamment des sanctions tant financières que des peines de prison
à l'encontre des banquiers, des avocats, des experts-comptables,
de toutes les personnes travaillant sur la place financière et qui
ne respecteraient pas ces dispositions.
Peut-être est-ce vrai que certaines
banques font plus de déclarations que d'autres, mais en tant que
législateur, on ne peut uniquement que créer un cadre légal.
Nous avons donc créé un cadre très strict, et toutes
les personnes qui ne respecteraient pas les dispositions de la loi sur
le blanchiment seraient exposées à des sanctions.
M. Lucien WEILER : La comparaison
avec d'autres pays en ce domaine serait intéressante. La connaissez-vous
?
M. Jacky DARNE : C'est très
variable. Reste à savoir, lorsqu'on constate qu'une banque fait
peu de déclarations de soupçon, si on laisse faire ou s'il
faut intervenir pour que les banques participent.
M. Lucien WEILER : Quelle est
la situation en France ?
M. Jacky DARNE : En France,
les agents du TRACFIN, lorsqu'ils constatent la faible contribution d'un
établissement ou d'une profession, entreprennent des démarches
pédagogiques, de concertation, de discussions, de conviction afin
que les banques augmentent leurs déclarations de soupçon.
Mais ils sont loin d'avoir obtenu de toutes les banques, une égale
coopération.
Le problème se pose dans d'autres
secteurs, mais on peut néanmoins citer le rapport du GAFI qui indique
qu'un certain nombre d'institutions financières n'ont jamais fait
de déclarations chez vous, au Luxembourg. On sait pertinemment que
certaines banques n'appliquent pas les textes...
M. Laurent MOSAR : Mais nous
avons créé un cadre législatif très strict
et qui prévoit des amendes, jusqu'à 50 millions de francs.
S'il y a un soupçon, il faut une dénonciation. Une banque
ne peut pas faire, chaque année, douze déclarations si elle
ne rencontre pas de problèmes particuliers. Si une banque n'a pas
de déclaration sur une année, on ne peut tout de même
pas l'obliger à en faire.
M. Jacky DARNE : Si on le considère
sous l'angle de la caricature, vous avez raison. Mais il ne s'agit pas
tout à fait de cela, mais bien de constater que les procédures
internes des banques entraînent ou non une certaine collaboration.
La question de fond, pour vous comme pour nous, est la suivante. Sur une
place financière de l'importance du Luxembourg, pense-t-on réellement
être capable de faire fuir l'argent sale ou au contraire, l'attirer
?
Je vous sens sur la défensive,
quand vous dites qu'ici, ce n'est pas pire qu'ailleurs et que votre place
se comporte normalement. Or les échos venus de l'extérieur
sont plutôt différents, si l'on prend le GAFI, le Conseil
de l'Europe ou les juges étrangers. Le mois dernier, les banques
elles-mêmes ont fondé un organisme car elles se sentent sur
le banc des accusés et, malgré les lois, veulent redonner
une image positive à la place financière luxembourgeoise.
Par conséquent, l'environnement
juge la situation autrement. Soit tout le monde se trompe et le Luxembourg
est victime d'un jugement excessif, soit il y a une part de vérité,
et effectivement cette place financière très importante attire
des capitaux sales. Il faut agir ensemble pour que, dans toute l'Europe,
y compris au Luxembourg, ces types de capitaux ne s'y abritent pas. Dans
les moyens d'éviter que ces capitaux viennent au Luxembourg, il
y a l'entraide judiciaire, la façon de gérer un secret bancaire,
l'aspect fiscal.
Partant de là, soit on se dirige
dans une voie qui, progressivement, fait que le Luxembourg a la même
image que les autres places, soit le Luxembourg reste tel quel, et sera
à terme perdant parce que son image se détériorera
s'il ne collabore pas. En l'occurrence, l'Europe entière y perdra
parce que fiscalement, le Luxembourg y perdra.
Cela me permet de revenir sur l'aspect
fiscal. Vous avez indiqué que les résidents paient des impôts
comme dans les autres pays. Toutefois le paradis fiscal n'est pas principalement
fait pour les résidents, mais plutôt pour des personnes extérieures.
Les douze mille sociétés holdings de la loi de 1929 ne sont
pas là par hasard. Peut-être certaines le sont-elles pour
des questions de malversations criminelles, mais la plupart le sont sans
doute pour des raisons fiscales.
Même les holdings pour la gestion
des participations financières, qui ont un régime fiscal
différent mais quand même très avantageux, ne sont
pas non plus au Luxembourg par hasard. L'idée de paradis fiscal
repose le fait que l'on constate un afflux de sociétés qui,
en réalité, cherchent à bénéficier d'une
situation fiscale très avantageuse au Luxembourg.
Cela pose la question d'une certaine
harmonisation dans l'ensemble des pays européens. Je sais que vous
me conseillerez d'aller regarder ce qui se fait dans des holdings néerlandaises
ou ailleurs. Il ne suffit pas de dénoncer celui qui est égal
ou pire ou à peine meilleur, mais plutôt d'accepter le fait
que la divergence fiscale attire des capitaux et que, sous couvert ensuite
de fiscalité, on fait passer autre chose.
Cette divergence fiscale permet de
faire passer d'autres choses ou d'en être à l'origine. Les
Néerlandais nous expliquaient hier que l'une de leur meilleure action
est d'avoir associé l'approche fiscale et la lutte contre le blanchiment.
En effet, ils ont démontré, par leurs enquêtes et leur
travail, qu'en réalité, ces deux aspects étaient souvent
liés, l'un n'allant pas sans l'autre.
M. Laurent MOSAR : Vous avez
dit que le Luxembourg n'est pas un paradis fiscal pour les Luxembourgeois,
mais peut l'être pour les non-Luxembourgeois. Tout le problème
réside dans le fait que nous sommes un petit pays, entourés
de grands pays. Tous ceux qui ne veulent pas payer d'impôts viennent
au Luxembourg car ils peuvent y ouvrir un compte.
C'est ce que notre Premier ministre
tente toujours d'expliquer à ses collègues allemands, peu
satisfaits du système luxembourgeois. Mais en fait, cela n'a rien
à voir avec le fonctionnement de notre système qui fonctionne
exactement de la même façon que le système allemand.
C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le Luxembourg est d'accord pour
une retenue à la source, que nous avons même proposée
à 15 %. Nous ne voyons aucun inconvénient à une retenue
à la source, mais nous ne pouvons tout de même pas adopter
une imposition plus importante qu'en Allemagne. Ce problème, dont
nous sommes tout à fait conscients, vient du fait que nous sommes
un petit pays.
Je voudrais revenir au problème
de l'absence de dénonciation de la part des banques, qui a peut-être
une explication. Le Luxembourg abrite des banques de toutes natures. Certaines
sont spécialisées dans la gestion de portefeuilles, d'autres
dans les crédits. Les affaires, qui donnent lieu à des dénonciations,
sont souvent en relation avec des gestions de portefeuille. Or beaucoup
de banques n'ont pas de telles activités. C'est peut-être
également la raison pour laquelle ces banques ne font pas de dénonciations.
On parle toujours du Luxembourg comme un nid d'argent noir, mais la place
financière de Luxembourg vit principalement grâce aux fonds
communs de placement, et non pas de la gestion de portefeuille, comme on
le croit toujours.
M. Weiler, en sa qualité de
président de la commission des finances, pourra vous le confirmer.
Les entrées fiscales sont expliquées par le développement
des fonds communs de placement.
M. le Président : Sur
cette question très intéressante, vous avez mis en place
cette loi anti-blanchiment. Je comprends fort bien que, dès lors
que le législateur a fait son travail, l'exécution des lois
ne lui appartient plus. Nous pouvons lire, dans tous les rapports, que
sur la place de Luxembourg, qui est très importante, seuls deux
policiers sont affectés à la cellule anti-blanchiment pour
analyser l'ensemble des déclarations.
La totalité des déclarations
n'a engendré seulement qu'une dizaine d'informations judiciaires.
Il est vrai que le système d'amendes et de sanctions est très
dur à l'égard de ceux qui ne respecteraient pas leurs obligations.
Combien d'amendes ont-elles été prononcées et combien
de sanctions ont-elles été prises ?
Sur ces questions, vous parlementaires,
pour précisément aller dans le sens donné à
votre législation, avez-vous procédé à des
évaluations ou comptez-vous le faire ? Contrôlez-vous le travail
exécutif et administratif derrière vos lois, ou une fois
votées, vous n'avez plus, sur leur exécution, d'informations
particulières ? Ce problème est noté dans tous les
rapports.
M. Lucien WEILER : Comme vous
l'avez indiqué vous-même, le contrôle de l'exécution,
qui pose partout le même problème, est a fortiori encore plus
grand chez nous. Dans ce parlement, nous sommes soixante députés
qui doivent accomplir le même travail législatif que pour
un grand pays. Nous sommes membres d'une ou plusieurs commissions. Les
parlementaires allemands, que nous avons rencontrés, sont membres
d'une seule commission et connaissent leurs dossiers en détail.
Nous n'en avons pas la possibilité.
Au Luxembourg, la commission de surveillance
du secteur financier a établi une liste des transactions dites anormales,
en raison de la subjectivité de la dénonciation. Cette liste,
qui n'est pas exhaustive, a le mérite d'exister. Tous les responsables
du secteur financier l'ont reçue.
Ce que vous dites est juste. La commission
de surveillance du secteur financier devrait examiner si des banques font
des dénonciations très souvent, d'autres jamais. Il y a là
quelque chose qui ne va pas et que la commission de surveillance devrait
examiner.
Je vous concède volontiers que
la commission des finances au parlement pourrait proposer de convoquer
les responsables de la commission de surveillance et leur poser la question.
Nous avons établi, en tant que législateur, ces dispositifs
et avons intérêt à ce qu'ils fonctionnent.
M. le Président : En
France, nous avons un organisme chargé de ces déclarations
de soupçon et de contrôle. Nous avons fait des remarques sur
ses dysfonctionnements qui sont réels, avec des possibilités
d'amélioration. Cela ne fait jamais plaisir, mais c'est ainsi. A
la lecture des deux rapports, celui du conseil de l'Europe et celui du
GAFI, qui sont identiques dans leurs remarques, certaines choses nous paraissent
inexplicables vues de l'extérieur. Il est impensable d'avoir deux
personnes chargées des déclarations de soupçon, sur
une place financière européenne de cette importante mondiale,
alors que l'on sait que, dans la plupart des pays, c'est standardisé.
Cela ne manifeste pas non plus une
grande volonté politique aux yeux de l'extérieur. Quelle
que soit la qualité de la loi, cela donne l'impression qu'elle a
été faite pour être une vitrine et que derrière,
dans le magasin, les choses continuent comme avant. Je ne porte pas de
jugement, je vous fais part simplement de notre impression.
Ces rapports, qui concernent le Luxembourg,
disent la même chose. Pour contrôler les opérations
sur la place de Luxembourg, il n'y a que deux personnes alors qu'à
Monaco, dont la place est beaucoup plus petite, elles sont trois. On a
sans doute le sentiment qu'a été mise en place une législation
répressive et sérieuse, étendue en 1998 à d'autres
professions, mais l'intendance ne suit pas. On sait que si l'intendance
ne suit pas, cela ne sert pas à grand-chose. Cette question très
pragmatique est aussi très importante parce que si c'est une guerre
d'image, comme vous l'évoquez parfois, il y a quand même des
raisons à cela.
M. Lucien WEILER : Nous sommes
parfois énervés d'être épinglés dans
le cadre de l'harmonisation fiscale, dans les limites de la question sur
l'impôt sur le revenu, la fiscalité des entreprises, la concurrence
déloyale, car nous disons que tel n'est pas le cas, surtout maintenant
que la question a été bloquée au sommet par l'attitude
de l'Angleterre.
Or on n'a même pas évoqué
le problème luxembourgeois sur les investissements où on
veut avoir des exceptions, tout a été bloqué par les
Eurobonds et la question des Anglais à ce sujet. Vous comprendrez
que, d'un autre coté, nous fassions aussi des avances. Nous n'avons
aucun intérêt à introduire cet impôt retenu à
la source, mais nous voulons être coopératifs, faire quelque
chose de sérieux.
Cette place ne bloque pas tout pour
sauvegarder les meubles. Nous sommes une place financière qui, dans
certains domaines, est d'importance mondiale. Même avec un impôt
à la source, cette place ne s'écroulera pas. Nous avons,
par ailleurs, une renommée dans bien des domaines et une spécialisation.
Nous avons tout intérêt à le faire, et aucun intérêt
à ce que la Belgique continue, pour ébranler le secret, à
procéder à la hache. Un certain procureur belge essaie d'avancer
à la hache estimant qu'ainsi on peut par endroits ébranler
l'institution.
M. le Président : Vous
évoquez l'affaire de la KBlux. Je voudrais vous donner une indication
sur un point précis. Sur cette holding, j'ai lu qu'il y avait des
cessions de parts au porteur. Cela signifie qu'on peut céder des
parts de la société au porteur et, par conséquent,
on ne sait pas qui est l'ayant droit économique. Je voulais attirer
votre attention sur ce point par rapport aux règles en vigueur en
Europe. Cela pose quand même un problème, en dehors des avantages
fiscaux d'une holding.
M. Laurent MOSAR : Une holding,
en France, n'est pas non plus imposable.
M. le Président : En
dehors des avantages fiscaux, vous avez un réel moyen, dans la lutte
contre le blanchiment, qui est la possibilité d'identifier les ayants
droit économiques. S'il y a effectivement des cessions de parts
au porteur de la société holding à Luxembourg, cela
pose un véritable problème.
M. Laurent MOSAR : Nos banques
ont l'obligation de connaître le bénéficiaire économique.
Quand un non-résident luxembourgeois ouvre un compte auprès
d'une banque luxembourgeoise, il doit remplir différents formulaires
et indiquer l'identité des bénéficiaires économiques.
Le domiciliataire d'une société holding doit également
connaître les bénéficiaires économiques. La
situation n'est pas telle que personne ne connaît les vrais bénéficiaires
économiques des sociétés.
M. Jacky DARNE : Régulièrement,
des textes sur le fonctionnement de holdings donnent l'impression qu'on
attache plus d'importance à la forme qu'au fond. Par exemple, on
peut tenir des assemblées générales à l'extérieur,
quand les procurations sont faites, sans être obligé de connaître
le nom de celui qui a donné procuration. Tout un ensemble de présentations
du déroulement de la vie sociale fait qu'on s'interroge. Dans le
cadre d'une assemblée générale tenue à l'extérieur
avec des procurations dont on ne connaît pas l'origine, comment connaître
la réalité de ce qui se passe derrière ? Cela donne
l'impression que celui qui doit avoir des informations est dans l'impossibilité
de les obtenir.
M. Laurent MOSAR : Dans le cadre
de l'entraide judiciaire, s'il y a une commission rogatoire et que le juge
luxembourgeois l'accepte, la banque est dans l'obligation de fournir le
nom des bénéficiaires économiques.
M. le Président : S'il
y a une cession de parts au porteur, je ne suis pas obligé de la
déclarer, car j'ai fait ma déclaration à l'ouverture
du compte.
M. Laurent MOSAR : A ce moment-là,
celui qui agit ainsi et ne le déclare pas est en infraction. Le
banquier, à savoir le domiciliataire, doit informer son client qu'il
est tenu de lui fournir toutes les informations s'il y a une cession. C'est
même très clairement stipulé dans la législation.
Il y a peut-être parfois une distorsion vis-à-vis de la législation
existante. Vous pouvez avoir l'impression que cette législation
n'est pas toujours respectée, mais il me semble que c'est un problème
général qui existe également en France.
Vous avez également en France
des lois qui ne sont pas toujours respectées. Ici, à Luxembourg,
le problème n'est pas en fait un problème de loi, car nos
lois sont aussi strictes que de nombreuses lois dans d'autres pays. On
peut parfois s'interroger si ces lois sont toujours respectées,
mais au niveau législatif, je ne pense pas qu'on peut faire un quelconque
reproche à notre pays.
Effectivement, en matière d'entraide
judiciaire, nos positions sont quelque peu divergentes puisque, me semble-t-il,
vous plaidez pour une entraide judiciaire très large. Pour notre
part, nous ne pensons pas qu'une entraide judiciaire aussi large soit souhaitable
dans l'intérêt des justiciables. Toujours pour vous donner
l'exemple de l'entraide judiciaire dans d'autres pays qui sont plus restrictifs
que notre système, il suffit d'examiner la législation allemande
qui est beaucoup plus stricte que le projet actuellement en discussion.
M. Jacky DARNE : Avez-vous une
idée du nombre de sociétés domiciliées et immatriculées
au Luxembourg car, depuis vos derniers textes, il y a maintenant une obligation
d'immatriculation ?
M. Laurent MOSAR : Le chiffre
est énorme.
M. Jacky DARNE : Cent mille...
M. Laurent MOSAR : Peut-être
pas autant, mais il y en a beaucoup. Il faudrait poser la question au ministre
qui dispose peut-être des derniers chiffres. Mais nous ne contestons
pas qu'il y a beaucoup de sociétés holdings.
Il faut aussi préciser un autre
point. Les gens s'imaginent toujours que les sociétés holdings
sont des sociétés camouflées dont les bénéficiaires
économiques ne sont pas connus. Ce n'est pas vrai. Nous avons beaucoup
de grandes sociétés qui sont, officiellement à Luxembourg,
actionnaires dans une société holding pour la bonne et simple
raison que la société holding n'est pas imposable fiscalement.
La même chose existe pour une société holding au Danemark
comme aux Pays-Bas. Ce n'est donc pas une spécificité luxembourgeoise.
M. Lucien WEILER : En termes
de moyens humains, nous sommes certainement en retrait par rapport à
l'importance qu'a pris la place financière. C'est un problème
qui existe partout et qui n'est pas particulier au domaine de la place
financière. En matière de justice, nous avons des retards
énormes dans tous les tribunaux. Il me semble que d'autres pays
connaissent la même situation.
J'ai rencontré, il y a quelques
jours, le procureur qui a également fait des remarques sévères
en la matière. Le ministère de la Justice a essayé
d'obtempérer en rappelant qu'il avait fait, ces dernières
années, beaucoup d'efforts en matière de ressources humaines,
dans le domaine judiciaire. Je concède que ces efforts ne sont pas
suffisants, mais ce n'est pas un problème propre au Luxembourg.
Si la commission juridique disposait
de plus de moyens en ressources humains, elle serait plus en mesure de
poursuivre cette évolution. Mais l'Etat doit suivre ses priorités.
M. le Président : Nous
vous remercions chaleureusement de votre accueil. Nous comprenons qu'il
ne soit pas facile, voire inhabituel, d'avoir des échanges aussi
francs. Pour nous, c'est un exercice très satisfaisant.
M. Laurent MOSAR : Je voudrais
vous remercier au nom de mes collègues. Cette discussion a été
très intéressante, même si nous n'avons pas trouvé
un consensus sur tous les points. Ce n'est certainement pas la dernière
fois que nous aurons l'occasion de nous entretenir de problèmes
de cette nature qui sont importants. A cet égard, vous pouvez nous
adresser vos questions que nous transmettrons à notre commission
juridique ou toute autre commission concernée.
Cet entretien a eu lieu le 10 février
2000.
S'agissant de la coopération
judiciaire internationale en matière pénale, le Luxembourg
a, sur ce sujet, adopté le 8 août 2000 une législation
réglementant les voies de recours qui fait l'objet d'une analyse
dans le présent rapport et d'une note du Procureur d'Etat du Luxembourg
présentée en annexe.
Entretien
avec MM. Lucien THIEL et Jean-Jacques ROMMES,
respectivement Directeur et Directeur
adjoint
de l'Association des banques et
banquiers luxembourg (ABBL)
(compte rendu de l'entretien du
10 février 2000 au Luxembourg)
Présidence de M. Vincent PEILLON,
Président
M. le Président : Nous
avons connaissance de vos problèmes y compris de votre législation,
dont nous avons déjà discuté avec vos parlementaires.
Nous allons principalement évoquer avec vous la loi sur la réforme
de l'entraide judiciaire.
M. Lucien THIEL : J'aurai une
question au préalable. L'exercice est un peu inhabituel pour nous.
En tant que parlementaires français, que venez-vous faire exactement
à Luxembourg ?
M. le Président : Nous
sommes des parlementaires français, membres d'une Mission qui visite
l'ensemble des pays d'Europe dans le but d'examiner les obstacles intervenant
dans la lutte contre la délinquance financière et le blanchiment
de l'argent. Comme vous le savez, les Etats de l'Union européenne
ont adopté une législation et ont pris un certain nombre
d'engagements à Tampere ou dans d'autres enceintes comme le GAFI
pour lutter contre le blanchiment de l'argent sale.
Nous examinons la situation française
et celle de nos amis européens pour voir quels sont les systèmes
qui fonctionnent et ceux qui fonctionnent moins bien et pour quelles raisons.
Ce problème doit être abordé très franchement
; la mission que nous nous sommes fixée est d'identifier, sur cette
question du blanchiment, tous les obstacles en matière d'entraide
judiciaire, de traçabilité des mouvements de capitaux, et
de faire cet exercice en collaboration avec nos partenaires européens
car ce problème se pose à un niveau international.
M. Lucien THIEL : Nous avions
l'impression que des politiciens étrangers venaient enquêter
et nous interroger sur la façon dont cela se passe à Luxembourg,
démarche qui nous parait assez inhabituelle. Nous n'avons pas l'habitude
de ce type d'exercice même s'il y a quelques mois, nous avons reçu
la visite de M. Brard qui travaillait plus sur la fiscalité. Ce
n'était ni un débat, ni une discussion contradictoire, mais
une prise d'information. Je considère votre visite de la même
façon, c'est-à-dire une visite amicale d'information et non
comme un exercice d'inquisition.
M. le Président : En
tout premier lieu, nous vous remercions de nous recevoir car vous n'êtes
aucunement dans l'obligation de le faire. Nous venons nous informer, mais
il y a deux façons de le faire : soit rester dans des généralités,
soit avoir des interrogations précises sur les problèmes
qui nous sont rapportés et essayer d'y répondre. C'est le
deuxième exercice que nous devons faire ensemble.
M. Lucien THIEL : Je suppose
qu'il n'est pas nécessaire de faire une longue introduction car
vous savez déjà le type d'informations que vous voulez. Nous
sommes là pour vous répondre. A cet égard, j'ai demandé
à M. Rommes, le directeur de notre service juridique, de venir nous
rejoindre pour répondre à vos questions de nature juridique.
M. le Président : La
place financière de Luxembourg est aujourd'hui remarquable et en
pleine expansion, que ce soit la banque ou les fonds de placement. Quels
sont, selon vous, les atouts qui expliquent le succès de votre place
financière ?
M. Lucien THIEL : L'explication
a son origine dans les débuts de la place, il y a environ trente
ans. A la fin des années soixante, il y a la première apparition
de ces phénomènes que l'on appelle aujourd'hui la globalisation.
Les premiers marchés à se globaliser ou à s'internationaliser
furent les marchés financiers, où les besoins se faisaient
ressentir. Or à l'époque, chaque Etat d'une certaine envergure
avait encore un réflexe protectionniste, notamment envers sa monnaie.
Il n'y avait donc pas l'ouverture ou l'interpénétration qui
aurait pu répondre aux besoins de cette internationalisation.
Le Luxembourg s'est prêté
à cet exercice par le simple fait qu'il a toujours été
un pays intégré dans une entité économique
plus importante. Avant la première guerre mondiale, le Luxembourg
faisait partie de l'Union douanière allemande, ce qui a d'ailleurs
accéléré notre industrialisation car c'est à
cette époque que la sidérurgie prit son essor.
Après la première guerre
mondiale, nous avons cherché un autre partenaire économique
et monétaire. A l'époque, par référendum, le
Luxembourg s'était décidé pour la France, mais cette
dernière refusait une alliance et nous avons dû nous tourner
vers la Belgique, qui n'était en fait pas la plus mauvaise des solutions.
Dans le domaine monétaire, nous
abandonnions partiellement notre souveraineté par une association
monétaire qui comportait, par exemple, la même monnaie bien
que distincte juridiquement, mais avec une parité fixe. Du fait
de notre petite taille et du fait de n'avoir qu'une seule industrie, l'industrie
sidérurgique, totalement exportatrice, il nous fallait nous ouvrir
vers l'extérieur. Pour survivre économiquement et politiquement,
l'ouverture était pour nous une question fondamentale.
Voilà l'environnement général
qui a permis l'éclosion de la place financière. De plus,
il y a eu - coïncidence dans le temps - le besoin des banques allemandes
de s'internationaliser de nouveau après l'isolement de l'après-guerre.
Pour se lancer dans les affaires internationales, notamment les euromarchés,
les grandes banques allemandes se sont tournées vers le Luxembourg
en raison de la proximité. Le Luxembourg présentait un second
avantage nullement fiscal mais principalement commercial, en ce sens que
la réserve obligatoire auprès de la Bundesbank n'existait
pas à Luxembourg, du simple fait que nous n'avions pas de banque
centrale. Nous avions confié toutes les missions de banque centrale
à la Banque nationale de Belgique qui ne connaissait pas non plus
le principe de la réserve minimale.
A l'origine, l'essor de la place financière,
est venu de cette internationalisation et de ce phénomène
des euromarchés, c'est à dire l'utilisation d'un mélange
de devises en dehors de leur pays d'origine.
Ces euromarchés ont joué
le rôle de locomotive jusqu'au début des années quatre-vingts.
Puis la place connut une transition, suite à la crise internationale
d'endettement. A cette époque, les euromarchés avaient plongé
puisque les pays émergents, qui en étaient les grands clients,
rencontraient des problèmes. A la suite de la baisse importante
du prix de leurs matières premières, ces pays s'étaient
surendettés.
C'est alors que les opérateurs
et les autorités politiques de la place ont voulu ajouter un second
pilier à la place financière, en se tournant vers ce qu'on
appelle la clientèle privée. D'aucuns disent qu'il suffisait
au Luxembourg d'imiter les Suisses, car le Luxembourg est assez souvent
comparé à la Suisse. Il y a nombre de parallèles entre
le Luxembourg et la Suisse, toutes proportions gardées.
Cet intérêt pour une clientèle
privée était probablement dû au fait que les banquiers
avaient constaté l'émergence d'un phénomène
intéressant. C'était cette nouvelle génération
d'investisseurs potentiels, issue de l'après-guerre, disposant de
modestes fortunes qu'ils cherchaient à faire fructifier au-delà
d'un simple livret d'épargne.
C'est alors que la position géographique
du Luxembourg a joué un rôle important. En effet, nous nous
trouvions dans une région économique très dynamique
avec la Ruhr, la Belgique, les Pays-Bas, la France. C'est probablement
cette perspective qui a orienté les opérateurs vers la clientèle
privée et les a surtout amenés à chercher le produit
idéal à offrir à ces clients, à savoir les
fonds d'investissement.
De nouveau, sur un petit créneau,
le Luxembourg s'est lancé dans les fonds d'investissement. Les autorités
politiques de l'époque ont eu l'habileté de transposer la
directive européenne sur les fonds d'investissement, dans un très
bref délai. De ce fait, le Luxembourg a été le premier
pays à offrir aux gestionnaires de fonds d'investissement, la possibilité
de commercialiser les fonds à travers toute l'Europe, à l'époque
les Communautés européennes, aujourd'hui l'Union européenne.
C'est donc le deuxième pilier
qui fut rajouté au premier pilier. Même si, par la suite,
le premier pilier s'est redressé, nous avons néanmoins perdu
la part du lion qui est passée à Londres, notamment après
la réforme fiscale de Mme Thatcher au début des années
80. Cela nous a coûté notre position de leader en matière
d'euromarchés, bien que nous en ayons gardé une partie à
Luxembourg.
Ceci est un rapide résumé
des deux piliers qui supportent la place financière : d'un côté
les clients institutionnels et les euromarchés, de l'autre la clientèle
privée et la gestion patrimoniale.
M. le Président : Vous
avez aujourd'hui une activité importante qui est de la banque de
gestion de fortune.
M. Lucien THIEL : Grosso modo,
cela se répartit ainsi : une moitié en clients institutionnels
et une moitié en gestion de patrimoine, avec une certaine prédilection
des banquiers pour les clients institutionnels en raison des volumes plus
importants et d'un engagement en personnel et en moyens relativement faible.
Le revenu provient davantage des euromarchés
ou de la clientèle institutionnelle que de la clientèle privée,
même si dans ce cas le plus grand nombre de clients compense le volume.
M. le Président : Les
banques sont-elles spécialisées dans l'un ou l'autre domaine,
ou les deux à la fois ?
M. Lucien THIEL : Les deux.
Nous connaissons ici le type de la banque universelle. Depuis peu, nous
avons un nouveau type de banques qui sont les banques d'émission
de lettres de gage, mais en règle générale, il n'y
avait aucune distinction entre clients institutionnels et clientèle
privée. Une banque est libre de mener toutes ces activités,
même si certains établissements se sont plus spécialisés
dans un domaine que dans l'autre.
Ainsi, aujourd'hui, certaines banques
ne s'intéressent nullement à la clientèle privée,
alors que d'autres ne travaillent principalement qu'avec la clientèle
privée. Cela dépend aussi du positionnement de la banque
à l'intérieur du groupe dont elle fait partie car la quasi-totalité
des banques présentes à Luxembourg font partie d'un groupe
bancaire multinational.
M. le Président : Le
ministre du Budget nous disait aujourd'hui qu'il n'y avait plus qu'une
seule banque encore luxembourgeoise au Luxembourg.
M. Lucien THIEL : Ce n'est pas
tout à fait exact. En fait, certaines banques traditionnellement
luxembourgeoises ont eu, dès le départ, un actionnariat partiellement
étranger, mais avec le temps, celui-ci a pris une part prépondérante.
Par exemple, une grande banque traditionnelle, la Banque Générale,
a été reprise par le groupe Fortis, qui était déjà
actionnaire principal.
Les seuls établissements financiers
encore luxembourgeois sont, en fait, la Banque et Caisse d'Epargne de l'Etat
- qui appartient à 100 % à l'Etat luxembourgeois - mais qui,
tout en étant une banque publique, joue un rôle identique
à celui des autres banques commerciales. Nous avons également
un réseau de banques agricoles, purement luxembourgeoises, qui sont
de petites associations locales, mais avec une centrale à Luxembourg,
un peu dans la même veine que le Crédit agricole en France.
Enfin, nous avons une institution qui, auparavant ne travaillait qu'avec
les petits comptes d'épargne, et qui va se transformer en banque.
Au total, nous avons trois institutions à actionnariat exclusivement
luxembourgeois.
M. le Président : Les
autres banques sont-elles principalement européennes ?
M. Lucien THIEL : Elles sont
aux deux tiers européennes, avec une forte proportion de banques
allemandes représentant quasiment un tiers des banques de la place.
Les grandes banques allemandes sont venues très tôt s'installer
à Luxembourg, puis les petites banques - une bonne soixantaine -
ont suivi le mouvement en raison de l'internationalisation de leurs clients.
Ensuite viennent les établissements
financiers belges, néerlandais, italiens, français, suisses
- qui sont fortement représentés -, et scandinaves. En dehors
des banques européennes, vous avez une dizaine de banques japonaises,
cinq banques brésiliennes, quelques banques américaines dont
le nombre a diminué avec la réduction des euromarchés,
car elles ont alors eu tendance à se regrouper à Londres.
Toutefois il en reste quelques-unes, dépositaires des fonds d'investissement,
qui travaillent principalement dans le « custody business
».
En effet, les Américains utilisent Luxembourg comme leur plate-forme
européenne pour les fonds d'investissement, de la même façon
d'ailleurs que les Suisses.
M. le Président : Dans
le dernier rapport du GAFI de 1998, il est évoqué un problème
de blanchiment, ce qui implique de la part des banques, des obligations
de diligence et des contraintes. Le rapport indique qu'un certain nombre
d'organismes financiers répondent bien à cette obligation,
tandis que d'autres ne s'y soumettent jamais et ne font aucune déclaration
de soupçons. Quel est votre point de vue à cet égard
?
M. Lucien THIEL : Avant de passer
la parole à M. Jean-Jacques Rommes, qui vous répondra plus
d'un point de vue technique, je vais vous faire part de mon sentiment personnel.
Nous sommes bien évidemment préoccupés par cette question
car le Luxembourg s'est toujours targué d'avoir été
le précurseur en matière de lutte contre le blanchiment.
Le Luxembourg a été le
premier pays à criminaliser le blanchiment, même s'il ne s'agissait,
à l'époque, que du blanchiment de trafics de stupéfiants.
Ce fut aussi le premier pays à engager un grand procès contre
un blanchisseur en 1991. Ce dernier, qui habitait le Luxembourg, menait
une partie de ses activités en France.
Nous sommes très pointilleux
sur cette question car nous sommes conscients que nous pouvons perdre notre
réputation, ce qui signifierait la perte de notre activité
bancaire. La réputation constitue le fonds de commerce d'une place
financière.
Vous me demandez ensuite pourquoi certaines
banques semblent être plus diligentes que d'autres. Les banques n'ont
pas toutes la même culture. Certaines se dessaisissent de leurs responsabilités
en déclarant immédiatement leurs soupçons auprès
du parquet. D'autres, qui peuvent avoir un doute sur un de leurs clients,
estiment toutefois que, d'une part, elles ne sont pas des bureaux de police
et que, d'autre part, il ne suffit pas d'avoir un doute pour faire une
déclaration au parquet. Ces banques préféreront refuser
un client, pour des raisons diverses et variées. Je comprends leur
position. Est-ce aux banques de faire le travail des policiers ? Mais là
c'est un sentiment que je me suis forgé moi-même.
M. Jean-Jacques ROMMES : En
fait, il existe deux différences techniques majeures. La première
concerne la dimension de l'établissement. A Luxembourg, il y a quantité
d'établissements de toute petite dimension. Par conséquent,
la possibilité qu'elles se trouvent face à un client que
l'on peut soupçonner d'un trafic quelconque ou d'un blanchiment
est plus faible.
Par ailleurs, les banques ne travaillent
pas dans les mêmes créneaux d'activités. Ainsi, les
banques japonaises sont très spécialisées dans la
banque dépositaire de fonds d'investissement, mais n'ont aucun client
privé, d'où le fait qu'elles ne font jamais de déclarations
de soupçon. C'est l'exemple extrême. Puis, vous avez des banques
qui ont un réseau d'une cinquantaine d'agences couvrant l'ensemble
du territoire du Grand-duché. Ce sont ces banques qui font le plus
de déclarations.
S'agissant du nombre de déclarations
de soupçon, de façon générale, en Europe cohabitent
deux attitudes : la culture de la quantité et celle de la qualité.
L'exemple extrême, dans la quantité, est celui de l'Espagne
ou de l'Angleterre où les établissements font des milliers
de déclarations et dont nos collègues, notamment en Angleterre,
nous disent que celles-ci, après avoir été reçues
par les services policiers, ne font l'objet d'aucun suivi.
Au Luxembourg, nous ne déclarons
pas auprès d'un bureau de police, mais auprès du parquet
qui prend l'affaire très au sérieux. Le parquet, qui veut
avoir des interlocuteurs fiables dans les banques, a émis une circulaire
dans laquelle il indique vouloir avoir affaire, dans chaque banque, à
une seule personne qui soit toujours la même. Il ne veut pas que
chaque employé de la banque ait la possibilité de faire une
déclaration.
En Angleterre, la situation est telle
que chaque employé de banque peut déclarer auprès
d'un bureau de police. Ces disparités, au niveau européen,
sont énormes. Peut-être qu'au Luxembourg on déclare
moins, mais nous ne sommes pas les seuls dans ce cas de figure. Cela varie
d'un pays à l'autre. Toutes proportions gardées, nous nous
rapprochons d'autres pays comme la Belgique ou la France.
On ne peut pas non plus exclure que
des banques imposent des seuils de sensibilité, au moment de la
déclaration, plus élevés que d'autres. Nous n'en savons
rien. Les autorités luxembourgeoises prévoient, à
cet effet, que les cabinets de réviseurs d'entreprise - au nombre
de cinq d'où leurs noms, les « big five » - contrôlent
les procédures afin justement d'obtenir une harmonisation des procédures,
entre les différentes banques.
Cela ne se fait pas automatiquement.
Les banques viennent de pays très différents, avec des procédures
internes de contrôle de blanchiment très souvent imprégnées
par leur pays d'origine, même si d'autres différences font
que toutes ne déclarent pas de la même manière.
M. le Président : Je
suis très sensible au propos de M. Thiel, d'autant qu'on le retrouve
dans le rapport du Conseil de l'Europe qui souligne que les banques à
Luxembourg font assez peu de déclarations, tout en ayant néanmoins
refusé, dans le même temps, la relation d'affaires.
Dans des proportions étonnantes,
ces banques ont préféré refuser le client. L'exemple
même est celui d'une banque qui a fait une dizaine de déclarations,
mais a renvoyé quelque 180 clients dans l'année, ceci sans
faire de déclaration de soupçon. Cela constitue un vrai problème
de conception du système car il repose sur la déclaration
du banquier.
Cette démarche de refus est-elle
judicieuse ? En effet, comment avoir la certitude que le client, auquel
une première banque refuse d'ouvrir un compte considérant
qu'il n'offre pas les garanties suffisantes, ne trouvera pas un autre établissement
plus accueillant parmi les quelque deux cents établissements financiers
sur la place de Luxembourg ?
Que ce soit en Suisse ou à Monaco,
les associations de banques reconnaissent que cette démarche soulève
des interrogations. Sur les deux cent banques de la place luxembourgeoise,
certaines se soumettent à leur obligation de diligence, d'autres
ne font pas de déclaration de soupçon mais refusent simplement
de faire affaire avec un client.
M. Lucien THIEL : Je ne peux
ni confirmer ni infirmer votre supposition. Je tiens toutefois à
souligner que la procédure, qui a donné lieu au procès
de blanchiment en 1991, a été déclenchée par
la déclaration de sept banques. Le blanchisseur n'avait pas d'autres
comptes à Luxembourg en dehors de ces sept banques, lesquelles ont
toutes fait une déclaration, indépendamment les unes des
autres.
Dans ce cas précis, les banques
avaient toutes des soupçons et, de ce fait, avaient fait une déclaration,
mais ce n'était nullement à la suite d'une action concertée
entre elles. L'une d'entre elles s'était même adressée
à nous, ne sachant pas exactement ce qu'impliquait cette démarche
de déclaration. Il ne faut pas oublier qu'à l'époque,
nous n'avions pas encore l'actuelle loi de 1993, mais une loi de 1989 qui,
en résumé, indiquait que le banquier est coupable lorsqu'il
est impliqué dans une affaire de blanchiment d'argent, sciemment
ou en méconnaissance de ses obligations professionnelles.
A l'époque, nous avions longuement
discuté ce point des obligations professionnelles. Notre Institut
Monétaire, l'autorité de surveillance de l'époque,
avait alors précisé que très vite, nous pouvions,
en tant que banquier, nous retrouver responsable. De toute façon,
si vous agissez en n'ignorant pas que vous mettez en jeu votre avenir ou
votre existence, vous allez très vite vous rendre compte de vos
responsabilités. Cet exemple montre que le système a fonctionné
à une époque où nous n'avions pas encore de loi stipulant
une obligation de déclaration.
Les avocats des inculpés ont
d'ailleurs reproché aux banques d'avoir violé leur secret
professionnel. Sans en être totalement convaincus, nous avons néanmoins
le sentiment que le fait d'avoir agi de façon voyante et démonstrative
avec ce projet de loi, a eu pour effet de montrer à tous les blanchisseurs
potentiels que le Luxembourg n'était pas le bon endroit pour mener
leurs activités.
D'ailleurs, le blanchisseur en question
avait écrit à ses patrons colombiens de Cali qu'il pensait
quitter le Luxembourg parce que les autorités devenaient si pointilleuses
que le terrain ne convenait plus à ses activités.
Ceci explique peut-être l'absence
d'affaires par la suite, sans toutefois pouvoir exclure que c'est peut-être
aussi parce que d'autres éléments dans le système
n'ont pas fonctionné. Toutefois, il serait étonnant que le
système n'ait fonctionné que dans cette affaire et plus par
la suite. De plus, nous avons maintenant des règles plus strictes
et des procédures plus précises.
M. Jacky DARNE : Comment concevez-vous
le rôle de l'association dans le domaine de la lutte contre le blanchiment,
y compris de coopération judiciaire entre les différents
pays ? En effet, j'ai été étonné de la position
très hostile, en tout cas très protectrice, de l'association
des banques sur le projet de loi actuel concernant l'entraide judiciaire.
Quel est votre état d'esprit
et l'idée que vous vous faites de votre rôle en ce domaine
? Comment expliquez-vous cette position si hostile à ce projet que
nous considérons, somme toute, très en de ça de ce
qu'il faudrait.
M. Lucien THIEL : Vous avez
raison, mais il faut replacer cet avis dans son contexte. Nous étions,
en tant qu'association, demandeur de ce que l'on a appelé une loi
de procédure. Nous considérions que notre procédure
était désuète et qu'elle devait devenir plus précise,
car ne répondant plus aux exigences actuelles. C'est surtout parce
que le Luxembourg avait signé le protocole additionnel n° 99
à la convention européenne d'entraide judiciaire de 1959.
Nous avions donc besoin d'une loi sur l'entraide.
Nous avons contribué à
élaborer un avant-projet de loi très sophistiqué,
mais qui n'a pas été accepté par le gouvernement,
parce que d'aucuns étaient d'avis qu'il fallait simplifier la procédure
afin d'aller plus vite. Pour notre part, nous voulions néanmoins
que certains principes juridiques et la tradition judiciaire soient respectés,
car la grande religion pour le Luxembourg, c'est l'entraide judiciaire
et non pas l'entraide administrative.
C'est à cause de cela que nous
nous sommes exprimés contre l'actuel projet de loi, puisqu'il ne
tenait pas compte de nos propositions. D'ailleurs par la suite, ce n'est
pas nous qui avons empêché ce projet de passer, mais notre
Conseil d'Etat qui y a fait opposition et qui a demandé à
ce que l'ensemble du texte soit maintenant remis sur le métier.
M. Jean-Jacques ROMMES : Je
connais bien l'avis évoqué. Nous écrivons cela parce
que le Luxembourg est toujours - ou presque - le pays requis et jamais,
en pratique, le pays requérant. Etre le pays requis fait que ce
sont les banques qui font les frais de ces enquêtes. Pour vous donner
un ordre de grandeur, la Banque internationale luxembourgeoise (BIL), un
des grands établissements de la place, exécute une commission
rogatoire en moyenne par semaine, sur demande d'un juge étranger.
Nous ne souhaitons pas qu'il y ait
des délais. Au contraire, nous souhaitons que la procédure
se fasse vite. Mais c'est un fait, lorsque les commissions rogatoires sont
exécutées, les clients semblent interloqués car dans
leur esprit, il y avait un secret bancaire à Luxembourg. Nous leur
indiquons qu'il existe effectivement un secret bancaire, mais pas en matière
pénale ni en matière d'entraide judiciaire pénale.
De là, le client rétorquera
qu'il ne s'agit pas d'une affaire pénale, que c'est une mascarade,
qu'il souhaite être entendu sur le sujet. Nous estimons normal qu'il
ait un recours dans ce cas. Ce recours ne peut porter sur le fond, car
cette entraide se fait dans le cadre d'une procédure dont le fond
se passe à l'étranger. Toutefois, un certain nombre de conditions
sont stipulées dans les traités que nous avons signés
et sur la base desquels cette entraide se fait. Nous voulons que ces traités
soient respectés et être en mesure de vérifier qu'ils
le sont effectivement.
Or le seul, qui en décide actuellement
à Luxembourg, est le juge d'instruction. Les Français ne
sont pas les seuls à penser que le juge d'instruction est l'homme
le plus puissant du pays. Vous allez d'ailleurs réduire ses pouvoirs
en France. C'est le seul juge d'instruction qui décide, et une fois
sa décision prise sur la base d'un dossier qui comporte souvent
peu d'éléments, l'affaire est pour ainsi dire close au Grand
Duché.
C'est là que nous intervenons
pour dire qu'il serait bien que d'autres magistrats, avant une décision
définitive, entendent la personne concernée ou le tiers saisi,
à savoir la banque. Notre position n'est pas de dire que la procédure
doit durer. Le problème majeur, à l'heure actuelle, est la
façon dont les recours peuvent être exercés. La situation
est telle que le délai court seulement après la prise de
connaissance par les parties concernées. C'est évidemment
malheureux car il n'est pas possible de prouver à quel moment elles
ont été informées de la procédure. De ce fait,
elles disent venir d'en prendre juste connaissance, et les recours se succèdent.
A la lecture de notre avis, vous constaterez
que nous ne sommes pas du tout d'accord pour maintenir cet état
de choses. Toutefois la rédaction initiale du projet de loi stipulait
que le délai devait courir à compter de l'ordonnance. Or
lorsqu'on sait que les ordonnances mettent sept jours avant de parvenir
à une banque, alors que le délai lui-même est de sept
jours, vous conviendrez qu'il n'y a plus de recours.
Par ailleurs, nous ne voulons pas des
« fishing expeditions », procédure qui implique de mener
une recherche dans toutes les banques, pour une infraction relativement
mineure. Nous souhaitons que les demandes soient ciblées car il
est impensable de demander à des centaines d'employés à
Luxembourg de travailler pour les quelques centaines de commissions rogatoires
annuelles. Nous avons voulu que nos intérêts soient respectés,
mais sans empêcher l'entraide.
Nous avons été demandeurs
d'une entraide judiciaire se déroulant dans la sécurité
juridique et en bonne relation avec nos autorités. C'est le fond
du problème. L'énervement vient du fait que nous avons fait
des propositions positives à ce sujet auxquelles la réponse
a été de mettre un recours dont le délai est de fait
déjà expiré au moment de la prise de connaissance
du fait générateur d'un tel recours. Nous en avons été
mécontents et nous exprimons ce mécontentement.
M. Jacky DARNE : Je voudrais
revenir sur la dernière partie de votre intervention. Vous dites
ne pas souhaiter donner suite à une demande de « fishing
expedition » qui viserait toutes les banques. A cet égard,
nous avons évoqué, ce matin avec le ministre, la possibilité
d'un fichier centralisé des comptes ouverts par la même personne
physique ou morale.
Grâce à ce fichier, on
peut immédiatement identifier les banques dans lesquelles des comptes
sont ouverts. Cela permet d'éviter la multiplication des commissions
rogatoires et d'avoir une connaissance rapide de l'existence de ces comptes.
Il s'agit là de collecte d'informations et non pas de saisie ou
de blocage.
Or vous semblez très hostile
à cette idée de fichier centralisé, en arguant du
secret bancaire. Peut-être pourriez-vous nous expliquer quelles pourraient
être, selon vous, les conséquences d'un tel fichier qui existe
déjà en France. Estimez-vous que les pertes de clientèle
seraient très importantes si vous mettiez en place une procédure
de cette nature ?
M. Lucien THIEL : Ce n'est pas
qu'une question strictement commerciale, mais également de principe
et de philosophie. Nous avons tout à fait conscience d'être
isolés dans cette opinion, mais nous avons une base philosophique
très simple et qui repose sur notre législation, relative
à la protection de la vie privée.
Si on reste fidèle à
cette législation, on reste également fidèle à
l'idée d'un secret professionnel, dans lequel vous trouvez les banquiers.
Il faut bien préciser qu'il y a un secret bancaire, lequel découle
directement de notre philosophie concernant la protection de la vie privée.
En ces temps, où des interférences
par Internet ou d'autres réseaux font de l'homme un être transparent
au travers duquel tout le monde peut regarder, nous considérons
qu'il faut sauvegarder une certaine vie privée, ce que les Américains
appellent « privacy ». Toutefois, et c'est là
qu'il y a parfois une incompréhension, nous estimons que ce secret
bancaire a un corollaire, à savoir son non-abus.
Nous sommes d'avis que le secret bancaire
est tout à fait justifié pour des raisons qui relèvent
du respect des droits de l'Homme, mais sous condition qu'il ne donne pas
lieu à des abus, notamment en permettant de cacher de l'argent d'origine
criminelle. Le corollaire est donc une législation anti-blanchiment
très solide et très sérieuse. C'est la raison pour
laquelle le Luxembourg a encore légiféré il y a deux
ans, et va continuer à le faire.
L'introduction du principe de l'entraide
en matière fiscale rentre dans ce domaine et le secret bancaire
ne saurait être opposable à ce qu'on appelle en droit luxembourgeois,
l'escroquerie fiscale. Nous voulons respecter les droits de l'Homme, et
éviter que des abus soient faits, tout en sachant qu'il y aura toujours
des tentatives. C'est un exercice de haute voltige que nous devons faire.
Nous comprenons très bien que cela soit difficile à gérer,
et que cela soit plus facilement gérable, dans un petit Etat que
dans un grand ; c'est d'ailleurs pourquoi nous essayons toujours de convaincre,
au moins les grands Etats, d'y réfléchir.
M. Jacky DARNE : Ma question
porte sur cet équilibre. En matière fiscale, vous évoquez
la criminalité, toutefois vous prenez une position extrêmement
ferme sur l'évolution qui consiste à déclarer des
bénéficiaires de revenus d'intérêts en disant
qu'il y aurait aussi atteinte au secret bancaire.
Ma perception est qu'il y a finalement
un ensemble de dispositifs en matière fiscale, de coopération
judiciaire et de droit des sociétés qui sont très
protecteurs pour les individus, c'est-à-dire qui les mettent à
l'abri.
Dans votre exposé initial, vous
contestiez l'idée de paradis fiscal et il est sans doute vrai qu'il
n'y a pas de paradis fiscal. Toutefois, vous contestez le fait que les
holdings de la loi de 1929 sont considérées par l'Union européenne
comme faisant partie des catégories d'entreprises dont le régime
fiscal est dans une situation telle qu'il fausse la compétitivité,
du point de vue européen.
Si ces raisons d'abri fiscal sont efficaces
pour attirer des capitaux qui proviendraient de l'évasion fiscale,
cela entraîne du même coup la possibilité que de l'argent
sale circule puisqu'il bénéficie de la même protection,
c'est-à-dire une relative difficulté de mise en _uvre de
l'entraide judiciaire grâce aux recours. Cet attrait de capitaux
peut s'expliquer pour différentes raisons qui, du même coup,
peuvent faciliter l'arrivée de capitaux dont l'origine est suspecte,
voire criminelle.
M. Lucien THIEL : Je vous suis
reconnaissant de ne pas faire l'amalgame entre l'évasion fiscale
et la protection de l'argent criminel.
Je n'exclus nullement que des gens
amènent leur argent à Luxembourg pour tenter d'éviter
la fiscalité de leur pays de résidence. C'est un problème
d'abord européen parce que, même si nous sommes dans un espace
économique intégré, nous n'avons pas encore un espace
fiscal unique. Ce problème est déjà largement discuté.
Le Luxembourg n'a jamais été opposé à une harmonisation
fiscale, sous réserve qu'elle soit conduite selon certaines conditions
d'ordre très pratiques. Ça servirait à quoi d'harmoniser
et puis de constater que l'argent part ailleurs.
De plus, nous ne voulons pas que demeurent
des enclaves à l'intérieur du territoire européen.
Nous ne posons pas de conditions, mais certains préalables avant
d'accepter les retenues à la source. L'harmonisation fiscale ne
doit pas uniquement se limiter aux revenus de l'épargne. D'autres
choses sont aussi à harmoniser. Mais cette harmonisation n'est acceptable
que si nous n'abandonnons pas certaines protections, comme la protection
du patrimoine et de la vie privée au travers d'un secret professionnel.
Avec une retenue à la source
libératoire, vous pouvez faire venir ou revenir à l'Etat
ce qui lui revient sans qu'il soit nécessaire de déshabiller
l'individu. Par conséquent, le Luxembourg a récemment encore
proposé une retenue à la source minimale. Il en accepte le
principe, même si son montant est en dessous de celui qu'envisagent
des responsables français.
Le problème fiscal va beaucoup
plus loin. Nous nous trouvons dans une situation telle que d'aucuns croient
qu'on peut réaliser du jour au lendemain, ex cathedra, l'harmonisation
fiscale. Même s'il y a une volonté politique, harmoniser quinze
systèmes fiscaux avec des traditions et des procédures différentes
constitue un énorme chantier.
Même si nous sommes d'avis qu'il
y aura à terme une harmonisation fiscale, elle ne sera jamais totale.
En effet, il ne faut pas occulter le fait que nous sommes dans une union
de pays qui veulent chacun garder une certaine souveraineté, la
dernière expression en étant la fiscalité, le droit
de percevoir des impôts nationaux, à côté des
impôts communs.
M. Jean-Jacques ROMMES : Je
voudrais ajouter que cet environnement, même s'il est protecteur
pour l'individu, ne protège pas le criminel. Ce serait comme dire
que de ne pas pouvoir écouter toutes les conversations téléphoniques
favoriserait le crime même s'il est évident que si toutes
les conversations pouvaient être écoutées, partout
sans aucun contrôle, la lutte contre le crime serait favorisée.
C'est pourquoi, en matière de
législation anti-blanchiment, le Luxembourg a toujours été
ou essayé d'être le plus à la pointe des législations
européennes. Il n'a jamais été en recul sur ce point.
Nous avons vu, de même que nos autorités, qu'il fallait faire
attention à bien identifier les bénéficiaires économiques.
C'est un point indispensable. Quand vous avez des sociétés
telles que les holdings de la loi 1929, vous devez savoir qui se cache
derrière, en tant qu'établissement de crédit. Les
autorités judiciaires doivent également pouvoir le savoir,
si besoin est.
Toute cette législation a été
mise en place, d'une part, pour pouvoir garder l'environnement protecteur
et, d'autre part, pour ne pas favoriser le crime. Toutefois, cela ne signifie
pas qu'il faille rendre l'homme transparent. Sinon la solution serait l'Etat
policier.
M. le Président : Je
souhaiterais revenir sur la question du droit des sociétés,
que je maîtrise mal. Le banquier a cette obligation de connaissance
des ayants droit économiques, mais par ailleurs, il existe aussi
cette possibilité de cession de parts au porteur. Une fois la relation
d'affaires engagée, le banquier s'assure moins de la bonne foi de
son client qui peut alors céder ses parts à de nouveaux ayants
droit économiques, sans en informer son banquier. N'y aurait-il
pas des évolutions à envisager sur ce point ?
M. Jean-Jacques ROMMES : Techniquement,
vous avez raison, la possibilité de la cession des parts existe,
mais elle n'est pas la solution à tous les problèmes du blanchisseur.
L'important est de savoir qui dispose des droits sur le compte. Dès
lors que le banquier s'aperçoit d'évolutions à ce
niveau ou du changement d'identité de son contact, il ne peut continuer
comme si de rien n'était. Il doit garder son fichier en ordre.
Le banquier doit alors - cela fait
partie de ses obligations de diligence - vérifier si le bénéficiaire
économique, qui figure au fichier à l'ouverture du compte,
est toujours le même. Il est évident que le banquier peut
être trompé, mais il n'en a pas moins une obligation de diligence
dans la recherche du bénéficiaire économique. Il me
semble que le bénéficiaire du droit de disposition du compte
reste l'élément clé puisque c'est lui qui fait les
mouvements de compte.
C'est la réponse d'un point
de vue technique, bien que juridiquement, la cession de parts pourrait
donner un droit de propriété à quelqu'un qui n'est
pas connu de la banque. Toutefois, pour que celui-ci puisse mouvoir les
capitaux, car c'est ce qui est intéressant dans le blanchiment,
il lui faudrait approcher la banque.
M. Jacky DARNE : On peut déjà
avoir des transferts de propriété et de dividendes, du fait
que les assemblées générales se tiennent à
l'étranger avec des procurations dont on n'est pas obligé
de donner le nom de celui qui donne procuration. Le banquier, si le compte
fonctionne normalement, doit être particulièrement alerté,
au regard de nombre de sociétés, pour exercer un suivi attentif
d'un compte, surtout si les procédures internes de la banque sont
laxistes.
En effet, on constate une diversité
de pratiques d'une banque à l'autre. Certaines appliquent et suivent
les procédures de façon rigoureuse ; d'autres à l'inverse
sont, volontairement ou involontairement, très laxistes.
Pour reprendre votre intervention liminaire,
il ne faut se reposer sur des réviseurs externes pour harmoniser
des procédures de contrôle interne en matière de blanchiment.
Ils vont s'assurer d'une sincérité ou d'une régularité
des comptes, mais non pas d'un système qui doit être de contrôle
interne.
M. Lucien THIEL : Si, c'est
inscrit dans la loi.
M. Jean-Jacques ROMMES : Les
réviseurs ont à cet égard une obligation de dénonciation
vis-à-vis des autorités de contrôle et de surveillance.
Pour revenir aux droits des sociétés,
vos propos ne sont pas entièrement faux. Les sociétés
peuvent effectivement être un domaine de risque pour la banque, toutefois
cela n'a rien à voir avec les holdings du régime de la loi
de 1929, puisque ce sont des sociétés anonymes comme les
autres.
M. Jacky DARNE : N'importe quelle
société domiciliée à Luxembourg peut-elle être
dans la même situation ?
M. le Président : Sur
la cession de parts au porteur...
M. Jean-Jacques ROMMES : Sur
la cession de parts de façon générale, mais vous pouvez
avoir des systèmes similaires par des mandats qui s'échangent
sur le compte. Quelqu'un fait comme s'il ouvrait le compte, puis les mandats
sur les comptes changent. On peut imaginer une multitude de systèmes
de blanchiment, mais cela revient très exactement au même
point, à savoir que c'est au banquier de connaître son métier
et de veiller à ce que les gens qui travaillent dans le département
des sociétés connaissent cela.
Maintenant si le banquier fait preuve
de mauvaise foi, il n'est plus nécessaire qu'il soit luxembourgeois
pour blanchir de l'argent. En revanche, s'il est de bonne foi - et partons
de cette hypothèse - il peut parfaitement se rendre compte d'anormalités
de cette nature.
Je ne sais pas si, dans votre documentation,
vous avez les circulaires de l'autorité de contrôle à
ce sujet, mais en tout cas, elles stipulent bien que le devoir du banquier
n'est pas un devoir purement formel. Au-delà de détenir les
fonds et de constater que formellement tout semble être en ordre
sur le compte, il s'agit aussi d'avoir de la jugeote. Si cette jugeote
est appliquée dès l'ouverture de compte et si le client est
renvoyé, celui-ci garde toutes les latitudes. Mais cette difficulté
n'est pas uniquement luxembourgeoise.
M. le Président : Je
vous rassure, elle ne l'est pas. Mais que les autres aient des problèmes
ne devrait pas vous rassurer.
M. Jean-Jacques ROMMES : Les
banquiers européens sont d'abord les victimes du blanchiment. On
essaie de saisir la criminalité par son produit, mais tout l'argent
passe par nous, que ce soit l'argent des loyers, des salaires ou du crime.
On essaie de le saisir chez nous, mais aucun système, que ce soit
au Luxembourg ou ailleurs, n'est sans faille. Notre seule solution est
de veiller à être de bonne foi, à être sérieusement
contrôlé, à avoir des procédures internes.
M. Lucien THIEL : La meilleure
garantie est le fait que le banquier, qui se fait prendre dans une affaire
de blanchiment, est fini. Vous avez ici, non pas des banques dans le sens
classique du terme, mais des gestionnaires salariés ou « patrons
» de banque. Par conséquent, ils joueraient leur propre existence
pour un client supplémentaire. Ils préfèrent donc
renvoyer ce client supplémentaire lorsqu'il leur parait douteux
et continuer à vivre heureux plutôt que risquer leur existence
et celle de leur entreprise.
M. le Président : Peut-être
pourrez-vous tout à l'heure nous dire quelques mots sur la K.B.LUX.
Nous avons eu un dossier sur cette affaire sur laquelle nous aimerions
connaître votre avis, car elle est très curieuse.
M. le Rapporteur : Je reviens
sur les droits de recours et l'avis que vous avez exprimé sur le
projet de loi d'entraide judiciaire en matière pénale. La
position, que nous avons exprimée à vos parlementaires, à
votre ministre de la Justice et à ses fonctionnaires, n'est pas
strictement française, car on la retrouve dans l'essentiel des pays
européens.
Nous considérons que, dès
lors que les pays européens - qui vous adressent des demandes de
commissions rogatoires - et votre autorité judiciaire respectent
les standards des droits de l'Homme, les voies de recours font double emploi
au Luxembourg sur les actes d'exécution et les mesures accessoires
demandées dans un pays tel que le Luxembourg.
Les voies de recours n'existent pas
en France, contrairement à ce qu'a voulu écrire doctement
l'ordre des avocats dans son avis, tout à fait à tort en
utilisant et en faisant mentir un arrêt de la Cour de Cassation française.
Je suis très ferme sur ce point
et je l'ai rappelé au ministre de la Justice. Il n'y a pas de voie
de recours pour une personne qui n'est pas poursuivie en France. Il y a
des voies de recours pour une personne qui serait accusée, pour
le plaignant ou le parquet, mais certainement pas pour une personne qui
ne l'est pas. La conséquence, c'est qu'au Luxembourg, l'ensemble
des tiers concernés peuvent déposer des recours.
M. Lucien THIEL : Non, pas actuellement.
M. le Rapporteur : Si, puisque
dans le projet de loi, toute personne qui est concernée et ayant
un intérêt légitime peut faire valoir un certain nombre
d'arguments. Nous avons noté, dans le rapport d'évaluation
du Conseil de l'Europe, que tous les recours ont échoué,
de sorte que notre position consiste à dire que ces recours sont
totalement inutiles et qu'il faut absolument les supprimer.
Maintenant vous nous dites que ce n'est
pas une question commerciale, mais de philosophie et de principe. La réponse
est que les principes et votre philosophie, qui est la nôtre également,
celle du respect de l'Etat de droit et des droits des justiciables, sont
préservés dans la mesure où, dans l'ensemble des pays
requérants, il y a des voies de recours. Nous sommes d'accord, par
exemple, que le Luxembourg veuille protéger les citoyens luxembourgeois
contre des demandes de juges étrangers qui ne respecteraient pas
les standards en matière de droits de l'Homme. Si le Sultanat de
Bahreïn envoie une demande rogatoire à un juge luxembourgeois
contre un citoyen luxembourgeois, je comprendrais qu'il y ait des voies
de recours. Cependant, lorsqu'il s'agit d'un juge français, italien,
néerlandais, allemand qui demande le simple dévoilement d'un
compte bancaire et des mouvements de fonds qui s'y sont réalisés,
je ne vois pas pourquoi - et je vous le dis avec beaucoup de fermeté,
comme nous l'avons dit à vos dirigeants politique - cette demande
ferait l'objet d'un recours.
La conséquence de toute cette
usine à gaz que le Luxembourg a mis en place, c'est que des juges
français attendent pendant des années de connaître
un mouvement de compte, de même que des juges néerlandais,
belges, italiens... Toute l'Europe est exaspérée par l'absence
de coopération judiciaire de la part du Luxembourg. Cela vous donne
le débat sur lequel nous sommes.
Le langage, dont nous nous faisons
l'interprète, est celui de tous les juges d'Europe. J'ajoute que
le Luxembourg est le seul pays européen, membre de l'Union européenne,
qui a organisé des recours dans des conditions aussi laxistes et
favorables aux détenteurs de comptes.
Où est le préjudice pour
la vie privée lorsqu'il s'agit d'une demande d'information de la
part d'un juge d'instruction qui défend l'ordre public ? Il s'agit
simplement pour ce juge d'accéder à une information, et non
pas à la confiscation, car il y aurait là un préjudice
en termes de libertés publiques et droit de propriété,
et il serait alors normal qu'il y ait des voies de recours sur une mesure
accessoire de confiscation, de saisie et de gel des fonds.
En revanche, s'agissant d'une simple
réquisition bancaire, en vue de connaître le contenu d'un
compte bancaire et les mouvements qui l'affectent, notre position est favorable
au démantèlement total des voies de recours, dans toute l'Europe,
là où ces procédures existent. Aux Pays-Bas, il n'y
a pas de caractère suspensif lié au recours. Il est assez
choquant que le juge d'instruction, qui a demandé des informations,
ne les obtienne qu'après celui qui est concerné en soit informé.
Nous trouvons cela tout à fait choquant. Cela donne l'image d'un
pays qui préfère des intérêts financiers pour
certains de ces clients à l'évidence douteux, plutôt
que l'ordre public et la lutte contre le blanchiment. Ceci est notre analyse
politique sur cet équilibre que nous trouvons beaucoup trop favorable
aux intérêts financiers de la place.
M. Lucien THIEL : Vous parlez
bien de commissions rogatoires où il y a un doute ou un soupçon
motivé et justifié...
M. le Rapporteur : Toute commission
rogatoire, si elle est faite dans des conditions de professionnalisme -
car il y a toujours des juges incompétents. Le juge, qui réclame
de connaître le contenu d'un compte bancaire, ne peut le faire pour
être recevable en droit quel qu'il soit, dans le cadre de la convention
de 1959 de Strasbourg, qu'à partir d'une infraction pénale.
M. Jean-Jacques ROMMES : La
cour des droits de l'Homme à Strasbourg est là pour nous
en convaincre. Il y a beaucoup de cas qui lui sont opposés et dans
lesquels elle ne donne pas toujours raison aux Etats. Mais je ne veux pas
faire du Luxembourg l'Etat qui serait là pour rétablir les
droits de l'Homme en Europe.
Vous avez parfaitement raison de dire
qu'il faut distinguer entre les recours de tiers et les recours de la partie
concernée. En ce qui concerne les recours de tiers, le droit actuel
luxembourgeois donne un recours théorique aux tiers. En tant que
banquiers, en règle générale, nous n'en faisons pas.
Même si le banquier est un tiers, il n'est pas un tiers intéressé
au sens de la jurisprudence. Par conséquent, les banquiers n'ont
pas de recours au Luxembourg actuellement.
Si nous sommes sûrs que le client,
pour sa part, a bien un droit de recours effectif, nous avons moins besoin
d'en avoir un également. D'ailleurs, à cet égard,
mon opinion personnelle est que cela peut mettre le banquier dans une situation
difficile d'avoir un droit de recours. Je ne pense donc pas que ce soit
le point le plus important, mais c'est quand même ce que l'ABBL a
demandé parce que les banquiers sont objectivement intéressés
dans une telle procédure. Toutefois le point essentiel est que la
personne concernée dispose, quant à elle, d'un recours.
Il n'est pas vrai de dire que le Luxembourg
a mis en place une usine à gaz. Au contraire, il n'y a quasiment
rien. Tout le débat se passe justement autour du problème
de savoir si nous allons vers une loi ou non, car actuellement nous n'avons
que les traités et le droit commun. S'il y a une usine à
gaz, elle est tout à fait involontaire. Nous voulons qu'il y ait
de l'ordre, ce dont tout le monde est d'accord. Mais quel ordre ? C'est
là que les choses diffèrent, mais personne n'a mis en place
une usine à gaz pour faire quoi que ce soit, c'est plutôt
quelque chose qui s'est mise en place et dont personne n'est satisfait.
Cela étant, dire que tous les
magistrats étrangers attendent pendant des années et des
années, je n'ai pas de statistiques à cet égard, mais
des déclarations du parquet de Luxembourg, desquelles il ressort
que nous donnons énormément plus de réponses à
l'étranger que nous n'en recevons. Proportionnellement, on ne répond
pas au Luxembourg sur la moitié des demandes qu'il formule vis-à-vis
de l'étranger alors que nous essayons de répondre à
la quasi-totalité des demandes qui nous sont soumises. Je vous assure
que le parquet fait tout ce qu'il peut en la matière.
S'il avait plus de personnel, peut-être
les demandes seraient-elles traitées plus rapidement. D'ailleurs,
dans notre avis, nous déclarons que le parquet doit disposer de
plus de moyens matériels et humains pour raccourcir les délais
de réponse. C'est dans notre intérêt que cela se fasse
vite, sinon nous nous voyons opposés des accusations telles que
celle de concevoir une « usine à gaz », ou d'être
les seuls à ne pas répondre aux attentes de tous les juges
européens.
A l'étranger, on médit
en permanence sur notre compte alors que le procureur nous dit qu'il donne
une priorité absolue à l'entraide judiciaire. D'ailleurs,
je peux vous affirmer que si un banquier dépose une plainte pour
une escroquerie constatée et dont il est victime, on lui répondra
que d'autres dossiers sont à traiter en priorité, c'est-à-dire
les commissions rogatoires pour les juges étrangers.
Quand vous dites que tout le monde
attend après nous, ce n'est pas notre version des choses. J'espère
que vous aurez l'occasion de le dire aux gens du parquet parce que cela
leur mettra les larmes aux yeux d'entendre cela.
Je voudrais vous faire part d'une petite
anecdote. Nous accordons l'entraide judiciaire dans le cadre des traités
que nous avons signés. Nous donnons alors l'information dans le
cadre d'une enquête particulière qui est ouverte à
l'encontre d'une personne, pour une infraction définie. C'est ainsi
que se passe l'entraide. Dans les deux semaines qui suivent, nous apprenons
que ce même client a un problème avec son fisc national.
Cela ne crée pas la confiance.
Ils nous regardent comme des malpropres et c'est réciproque. Ce
n'est pas la confiance qui règne dans le système, je vous
l'accorde. (Rires.)
En ce qui concerne les perquisitions
et les saisies, vous avez raison de dire que les recours doivent pouvoir
être exercés lorsque des droits patrimoniaux sont en cours.
Nous considérons - et là nous ne sommes pas d'accord avec
vous - que l'information donnée sur un compte à Luxembourg
est une information très proche d'un droit patrimonial. Si l'information
est partie, elle est partie. Le droit du client de ne pas être connu
est parti en fumée. Il serait normal qu'il ait un recours.
M. le Rapporteur : Mais un recours
pour quoi faire puisqu'il a ce recours dans le pays requérant, donc
vous le faites une deuxième fois. C'est ce que j'essayais de vous
expliquer tout à l'heure. Il a le recours de droit.
M. Jean-Jacques ROMMES : Mais
lorsqu'un juge luxembourgeois pose un acte en droit luxembourgeois auprès
de personnes juridiques luxembourgeoises, trouvez-vous inacceptable d'accorder
un recours ?
M. le Rapporteur : Oui, totalement
inacceptable, dans la mesure où le juge luxembourgeois n'est que
le bras armé d'un corps, qui se trouve dans un autre pays, auquel
on peut demander des comptes.
M. Jean-Jacques ROMMES : Vous
serez moins énervé demain en rencontrant le parquet parce
que c'est ainsi qu'il envisage parfois les choses. Pour notre part, nous
pensons que cela se passe dans le cadre juridique du pays requis.
M. le Rapporteur : Pour quelles
raisons les recours sont-ils alors tous rejetés, hormis dans un
seul cas ? C'est bien qu'ils ne servent à rien !
M. Jean-Jacques ROMMES : Cela
devrait vous calmer de dire que tous les recours sont rejetés. Où
voyez-vous le problème ?
M. le Rapporteur : Cela montre
que ces voies de recours ne servent à rien.
M. Jean-Jacques ROMMES : Ces
recours servent actuellement à faire courir les délais. Nous
nous sommes clairement exprimés contre la longueur des délais,
car cette situation nous nuit. Nous sommes attaqués pour cela alors
que nous n'y avons aucun intérêt. Nous sommes pour le recours,
mais non pas le délai.
M. le Rapporteur : Un parquet
italien nous a communiqué les statistiques suivantes. Trente-cinq
commissions rogatoires ont été délivrées et
adressées au Luxembourg depuis 1993 ; quinze ont finalement été
exécutées après d'interminables délais. Quant
aux vingt restantes, elles sont encore dans la nature.
M. Jean-Jacques ROMMES : Demandez-leur
de nous les envoyer dans une langue que l'on peut comprendre chez nous.
On nous adresse des commissions rogatoires en hollandais, en italien, en
danois. On trouve normal que nous parlions toutes les langues. C'est un
réel problème.
M. Lucien THIEL : Le mot interminable
est pour moi un mot « caoutchouc ».
M. Jean-Jacques ROMMES : Le
parquet, qui est assailli de demandes venant de partout, n'a pas du tout
les mêmes statistiques.
M. le Rapporteur : Il y a un
débat sur les statistiques. Dans le rapport d'évaluation
mutuelle du Conseil de l'Europe, il est écrit que les statistiques
fournies par le Luxembourg ne sont pas fiables et qu'on ne peut pas aujourd'hui
évaluer le système. Il faut que vous ayez conscience de tout
cela.
Lorsque nous avons tenu le même
langage au ministre de la Justice, nous avons cru comprendre qu'il était
assez surpris. Si l'ensemble des pays européens, dans leur versant
judiciaire, ont des réactions aussi fortes, c'est bien parce qu'il
y a un réel problème. Ce n'est pas pour le simple plaisir
de taquiner les Luxembourgeois qui sont nos amis depuis toujours.
Quand nous parlons à vos députés,
ils refusent la moindre concession sur le terrain de l'entraide judiciaire.
Ils nous disent que la situation n'est pas celle-là. On va s'affronter,
et cela n'est pas normal car nous sommes des amis.
M. le Président : Je
voudrais revenir sur cette affaire de droits des sociétés.
Ce sont là vraiment les banquiers que j'interroge. Vous avez vous-mêmes
indiqué que vous êtes dans une situation telle que ce qui
relève de la criminalité financière est dérivé
vers le système bancaire. Cela crée des obligations que vous
assumez, tout en entretenant une situation d'inquiétude permanente
avec une présomption de culpabilité.
Quel est votre intérêt
à défendre des types de sociétés avec des cessions
de parts au porteur ? Y voyez-vous un intérêt commercial plus
fort que les risques que cela vous fait courir ou est-ce qu'aujourd'hui
cela vous semble être des questions sur lesquelles il est possible
d'évoluer, c'est-à-dire revenir sur ces cessions de parts
au porteur ? Avez-vous un point de vue en la matière, des discussions
entre vous, sentant bien qu'il y a là un point de fragilité
évident ?
M. Jean-Jacques ROMMES : Nous
n'avons jamais eu de position de principe sur ces questions.
M. Lucien THIEL : Nous l'avons
peut-être considéré comme faisant partie de notre philosophie
de protection, mais vous avez aussi utilisé le terme évolution.
Notre secret bancaire a beaucoup évolué. Chaque fois que
l'on constate des failles ou des possibilités d'abus, il faut les
colmater. Si maintenant, on constate que, dans ce cas précis, il
y a moyen de l'utiliser pour justement abuser de l'atmosphère de
protection individuelle à Luxembourg, il faut bien sûr y réfléchir.
M. le Président : Vous
ne voyez pas directement, en tant qu'association des banques, la nécessité
de conserver cette forme d'anonymat des sociétés, c'est-à-dire
des ayants droit économiques.
M. Jean-Jacques ROMMES : Nous
n'avons jamais pris de position forte en ce domaine.
M. Lucien THIEL : Dès
lors que cela empêche le banquier d'assumer ses obligations en matière
de connaissance de son client, nous sommes prêts à dire non
à cela, parce que le banquier doit, à chaque instant, connaître
l'ayant droit. C'est le principe de base qui nous est imposé. Si
cela est un obstacle à cette obligation professionnelle, il faut
bien sûr réfléchir à son abolition.
M. le Président : Je
voudrais discuter d'une affaire sur laquelle je n'ai lu que des coupures
de presse. Lorsque nous sommes allés en Belgique et avons travaillé
avec la CTIF, on nous a parlé de l'affaire de la K.B.LUX. Selon
les explications qui nous ont été données, un certain
nombre de résidents offshore à l'étranger déposaient
de l'argent à la K.B.LUX, argent où se mélangeait
évasion fiscale et argent noir. Cet argent était déposé
à Luxembourg. En retour, ces gens, pour un grand nombre d'entre
eux des Belges, se voyaient accorder des crédits dans leur pays
de résidence. C'est le mécanisme que j'ai cru comprendre.
De plus, une publicité était
faite pour ce mécanisme indiquant, pour attirer les clients, qu'il
était possible de fournir ce service très estimable. J'aimerais
que vous nous fassiez part de votre analyse et savoir où vous en
êtes de cette affaire.
M. Lucien THIEL : En introduction,
je replacerai l'affaire K.B.LUX dans son contexte. En fait, le problème
de la K.B.LUX est tout d'abord un problème de politique intérieure
belge. La Kredietbank est une très grande banque de la place. Elle
existe depuis 1949, mais dépend d'un holding flamand. C'est là
que déjà les problèmes commencent, parce que le holding
est flamand et non pas wallon.
Par ailleurs, on y retrouve des tendances
de partis politiques. L'un des grands actionnaires de ce holding est le
Boerenbond, c'est-à-dire les agriculteurs flamands. La forte connotation
politique s'est maintenant encore amplifiée du fait du changement
politique en Belgique. Mais l'affaire de la Kredietbank démarre,
il y a quelques années, avec une affaire de chantage. Quelques salariés
renvoyés ont prétendu détenir des listes de clients
qu'ils ont offertes aux autorités fiscales belges. Les autorités
n'en ont pas voulu, mais comme par hasard, quelques mois plus tard, lors
d'une perquisition, les autorités judiciaires tombent apparemment
sur ces listes. Je dis apparemment parce qu'on ne sait toujours pas ce
que contiennent ces listes.
D'après ce que nous avons compris,
le dossier n'est pas accessible à la Kredietbank parce qu'il n'y
a pas encore eu d'accusation officielle. Tant qu'il n'y a pas d'accusation
officielle, on n'a pas accès au dossier. Ce flou a eu pour conséquence
que des personnalités belges sont arrivées dans le collimateur
des autorités fiscales belges.
D'ailleurs, les autorités fiscales
belges ont fait, de nouveau à Luxembourg, des enquêtes très
larges en disant avoir trouvé le nom d'un certain M. Schmit et avoir
écrit à tous les M. Schmit de Belgique pour leur demander
s'ils avaient un compte à l'étranger non déclaré.
Il faut savoir que depuis deux ans, les Belges sont obligés de déclarer,
dans leur déclaration fiscale, s'ils détiennent ou non un
compte à l'étranger.
C'est dans ce contexte que se place
toute cette affaire qui est un mélange de criminalité et
d'éléments fiscaux. Il est certain que les clients belges
ont profité du clivage fiscal entre la Belgique et le Luxembourg,
parce que la Belgique a un précompte mobilier qui n'existe pas au
Luxembourg. Pour l'heure, faute d'harmonisation fiscale, chaque pays est
le paradis fiscal du voisin.
M. Jean-Jacques ROMMES : Je
ne peux parler de l'affaire de la Kredietbank en tant que telle parce que
mes informations ne me viennent que de la presse où je lis des choses
terribles, vagues et que je ne crois pas. Si j'ai bien compris le fond
de l'affaire, on reproche à la Kredietbank d'avoir fait du crédit
contre garantie, ce que font toutes les banques du monde.
La question serait de savoir si le
banquier doit vérifier si c'est de l'argent déclaré
au fisc ou non, avant d'accorder des crédits. Je dois résumer
toute cette énorme affaire à cette simple question. Pour
ma part, j'estime que le banquier n'a pas à enquêter pour
savoir si c'est de l'argent blanc ou noir, ou si le client a fait une déclaration
fiscale. Sa seule conviction, dans le cadre de la lutte contre le blanchiment,
est qu'il s'assure que cet argent ne provient pas du crime. Si un client,
dont chacun sait qu'il est richissime vient pour déposer de l'argent
dans votre banque, en tant que banquier, vous en êtes normalement
satisfait.
M. le Président : Ce
que vous dites est très intéressant.
M. Jean-Jacques ROMMES : S'il
vous demande un crédit, vous lui faites un crédit. C'est
ce que certains appellent aujourd'hui le système back to back.
M. le Président : Vous
dites que si ce n'est pas de l'argent sale, vous n'êtes pas tenu
à l'obligation de diligence, et que le fait de déposer de
l'argent et de demander un crédit dans le pays d'origine ne pose
pas de problème.
M. Jean-Jacques ROMMES : On
ne lui fait pas du crédit dans son pays d'origine. Cela ne se passe
pas ainsi. Il est client à Luxembourg, il demande un crédit,
il a des garanties à proposer qui peuvent être de toute nature.
Ensuite, une fois ce crédit obtenu, il en fait ce qu'il veut. C'est
ce que font énormément de nos clients ici à Luxembourg,
dans le cadre de la banque privée. Ils prennent du crédit
et achètent par exemple des valeurs mobilières avec, c'est
ce qu'on appelle le crédit lombard. C'est aussi du back to back.
Là on dira que ce n'est pas
du blanchiment parce qu'on sait ce que le client a fait de l'argent. Mais,
dans cette affaire de la Kredietbank, on a fait un amalgame des choses.
La banque a fait un crédit à son client, ici à Luxembourg,
où il a fait son dépôt. Si je lis la presse belge,
on semble accuser cette banque d'avoir spécialement mis en place
ce système, justement pour qu'il puisse utiliser l'argent alors
qu'il ne lui aurait pas été possible de le montrer en Belgique.
C'est alors une question de droit belge et non pas de droit luxembourgeois,
et ce serait comme ça par rapport à tous les pays.
M. Lucien THIEL : C'était
un des éléments de la soi-disant affaire Kredietbank parce
qu'elle devient de plus en plus confuse. Hier on a accusé la banque
d'avoir financé des émeutes au Rwanda. Le maître chanteur
est accusé en Belgique et au Luxembourg, mais il se promène
tout à fait librement en Belgique. Il avait d'ailleurs falsifié
un document pour accuser le ministre des Finances belge de détenir
un compte ici à Luxembourg. C'est un tel énergumène
qu'on se demande pourquoi il est utilisé comme témoin à
charge par les autorités belges. En Belgique, beaucoup de choses
donnent à réfléchir et posent des interrogations.
M. Jean-Jacques ROMMES : On
s'aperçoit qu'il y a de plus en plus un risque médiatique
pour la place du Luxembourg, dans le cadre d'opérations transfrontalières
faites par une banque. Ce n'est pas agréable, mais c'est ce que
l'on constate.
M. le Président : Nous
n'avons plus de questions. Avez-vous quelque chose à ajouter ?
M. le Rapporteur : Le fait que
vous, représentants des banques, souhaitiez que les choses aillent
vite et que la coopération se déroule sans heurt me parait
être un point positif qui ressort de cet entretien. Je veux vous
en donner acte et m'en réjouir avec le président. Il est
vrai que nous n'avons pas eu un tel sentiment avec les parlementaires.
M. Lucien THIEL : Au risque
de me répéter, je ne peux que vous dire que cette place n'a
un avenir qu'en tant que place de bonne réputation et vous n'avez
celle-ci que lorsque tout se passe de façon correcte. Nous n'avons
donc aucun intérêt à cacher quoi que ce soit. Sinon
cette place ne se maintiendra pas.
Entre-temps, elle a pris une telle
envergure pour l'économie nationale que nous ne pouvons absolument
pas courir le moindre risque. De ce fait, nous sommes devenus encore plus
vigilants que peut-être nos prédécesseurs d'il y a
quinze ou vingt ans.
M. le Président : Pour
conclure et qu'il n'y ait pas de malentendus de la part de vos élus,
je crois que M. Montebourg voulait dire que le problème des parlementaires
est qu'ils sont souvent plus otages de leur opinion publique nationale
que ne l'est le ministre qui rencontre ses partenaires européens
ou vous qui êtes ouverts sur le monde.
Ceci fait que, sur un certain nombre
de sujets, en particulier l'entraide judiciaire, nous n'avons pas eu le
sentiment ce matin que les questions que nous pouvions soulever étaient
comprises.
Je voudrais vous résumer ma
préoccupation sur trois points qui me semblent, à ce stade
de l'entretien, poser problème. Le premier concerne les voies de
recours. Quelle que soit la solution que vous adoptiez, ce n'est pas une
question de principe, mais de délai. Que ce soit la question de
la rapidité ou du caractère suspensif du recours d'une tierce
personne, tout cela mérite d'être examiné, car ce n'est
pas tout à fait aujourd'hui aux standards de l'Union européenne.
Vous avez ensuite la question des moyens.
Il est frappant que, sur une place financière aussi importante et
puissante
que la vôtre, les fonctionnaires du parquet chargés d'analyser
vos déclarations de soupçon soient au nombre de deux. Même
à Monaco, dont l'importance de la place est moindre, ils sont trois.
C'est un vrai sujet pour la communauté internationale.
M. Lucien THIEL : C'est d'ailleurs
la conclusion du GAFI.
M. le Président : Le
troisième point concerne ce problème de droit des sociétés.
Nous n'intervenons pas sur la question fiscale, mais sur l'opacité
d'un certain nombre de sociétés. De ce point de vue, le droit
des sociétés, dans certains de ses aspects, facilite la dissimulation
des ayants droit économiques. C'est un vrai sujet de réflexion
car il y a là un réel point faible, dont vous pourriez être
demain les victimes.
M. Lucien THIEL : Cette question
est en gestation au niveau européen. On sait très bien qu'il
y a une évolution, et ce n'est certainement pas le Luxembourg qui
s'y opposera. Encore une fois, nous n'avons aucun intérêt
à cacher quoi que ce soit parce que nous risquons trop.
M. le Président : Nous
vous remercions de votre disponibilité et de votre franchise.
Cet entretien a eu lieu le 10 février
2000.
S'agissant de la coopération
judiciaire internationale en matière pénale, le Luxembourg
a, sur ce sujet, adopté le 8 août 2000 une législation
réglementant les voies de recours qui fait l'objet d'une analyse
dans le présent rapport et d'une note du Procureur d'Etat du Luxembourg
présentée en annexe.
Entretien
avec M. Jean-Nicolas SCHAUS,
Directeur général
de la Commission de surveillance du secteur financier,
accompagné de M. Arthur
PHILIPPE, directeur et de Mlle Isabelle GOUBIN
(compte rendu de l'entretien du
11 février 2000 au Luxembourg)
Présidence de M. Vincent PEILLON,
président
M. le Président : Merci
beaucoup d'accepter de nous rencontrer. Notre Mission fait un tour d'Europe.
Notre préoccupation première n'est pas le Luxembourg. Nous
cherchons surtout à comprendre comment fonctionnent ici les mécanismes
de lutte contre le blanchiment.
Nous avons rencontré hier l'association
des banques dont le président nous a indiqué qu'il était
toujours difficile de demander aux banques de faire des déclarations
de soupçon, leur vocation première étant d'avoir une
activité commerciale avant d'être des auxiliaires de justice.
Néanmoins, les Européens ont fait le choix de faire reposer
ce système sur l'autocontrôle des banques.
Dans ce système, les autorités
de contrôle et de surveillance des banques ont un rôle tout
à fait particulier. Nous aimerions savoir quel fonctionnement vous
avez adopté ici pour contrôler les banques et la façon
dont elles répondent à leurs obligations de diligence.
Par ailleurs, pourriez-vous nous indiquer
si vous avez des circulaires précises concernant le problème
de blanchiment et la façon dont vous intervenez lorsque des problèmes
se posent, le cas échéant.
M. Jean-Nicolas SCHAUS : Nous
disposons de toute une série de documents et intervenons de manière
systématique auprès des banques, et M. Arthur Philippe va
vous donner des précisions sur cet aspect.
M. Arthur PHILIPPE : Le point
de départ est la loi bancaire dont les articles sont la transposition
de la directive européenne. Par ailleurs, ainsi que vous aurez pu
le constater, nous ne sommes pas, en tant qu'autorité de surveillance,
en charge des problèmes de blanchiment. Nous avons abordé
le problème sous l'angle de l'autorité responsable du bon
fonctionnement du système financier. Cela explique l'orientation
que nous avons prise et qui se trouve dans les circulaires que nous avons
fait parvenir aux banques concernant cette matière.
Ces circulaires traitent du problème
sous l'angle de l'organisation et du risque d'atteinte à la réputation
des banques. Ainsi la circulaire n° 112 aborde le problème sous
l'angle de la bonne organisation des banques. En effet, les banques doivent
se doter de systèmes internes appropriés pour satisfaire
à leurs obligations légales en matière de lutte contre
le blanchiment.
Cette circulaire repose essentiellement
sur deux réflexions :
- l'identification du client, laquelle
passe par une procédure d'acceptation du client. Notre circulaire
indique de nombreux commentaires pratiques et détails sur la façon
de procéder.
- les relations avec les autorités
judiciaires compétentes pour poursuivre les délits de blanchiment.
Il s'agit de rappeler aux banques qu'elles doivent se conformer aux exigences
de ces autorités judiciaires ainsi qu'à celles fixées
par la loi.
Ceci étant, nous avons, par
ailleurs, vérifié nous mêmes que les banques ont mis
en _uvre de manière appropriée les règles que nous
avons édictées. C'est un point très important pour
nous. Cela s'est fait en plusieurs étapes. Tout d'abord, nous avons
demandé à chaque banque de nous soumettre ses procédures
internes. Les règles que nous édictons n'étant pas
des procédures internes et ne cadrant pas nécessairement
avec l'environnement des procédures d'un établissement donné,
les banques doivent donc nécessairement transposer ces règles
dans leurs propres dispositifs.
Nous avons revu ces procédures.
Puis nous sommes intervenus auprès des banques pour leur indiquer
les points qui comportaient, à notre sens, des imprécisions,
voire des absences de règles et nous avons contrôlé
la suite que les banques ont donnée à nos observations. Cette
première étape est maintenant appliquée à chaque
établissement qui s'installe, mais à l'origine, nous avons
effectué un très gros travail auprès de toutes les
banques existantes.
Même si les procédures
internes existent dans les banques, nous avons prévu néanmoins
qu'elles doivent faire l'objet d'une vérification par les réviseurs
externes. Notre système de surveillance repose, dans une assez large
mesure, sur le travail de sociétés de révision externes
lesquelles procèdent à un contrôle annuel visant à
certifier les comptes et remettent un rapport détaillé sur
la qualité de l'organisation, les risques des banques, etc.
Ce régime s'inspire fortement
du régime en place en Allemagne et en Suisse où les réviseurs
externes jouent un rôle important dans le contrôle du secteur
financier. Une partie des missions de ces réviseurs externes consiste
à revoir, sur une base annuelle, la bonne application du dispositif
que les banques se sont donné et de nous faire part de leurs conclusions
en la matière.
Sur la base de ces rapports, nous pouvons
éventuellement intervenir. Nous nous entretenons alors avec les
banques des problèmes éventuels détectés par
le réviseur externe et vérifions la mise en place de modifications,
le cas échéant.
M. le Président : Cela
arrive-t-il souvent ?
M. Arthur PHILIPPE : En pratique,
cela arrive de moins en moins souvent puisque c'est un processus qui entraîne
une amélioration, au fur et à mesure que l'on détecte
d'éventuelles imperfections dans le système. L'année
passée, pour vous donner un ordre de grandeur, nous sommes intervenus
auprès d'une vingtaine de banques sur des points spécifiques
pour leur recommander la mise en place de modifications, dont nous faisons
d'ailleurs le suivi, et voir si effectivement ces établissements
réagissent à notre intervention.
M. le Président : Il
me semblait que votre système reposait sur le contrôle des
réviseurs externes...
M. Arthur PHILIPPE : En partie.
M. le Président : De
ce fait, de combien de personnes disposez-vous, puisque vous diligentez
des contrôles avec des professionnels qui appartiennent à
d'autres institutions ?
M. Arthur PHILIPPE : C'est un
volet qui vient s'ajouter au reste. A côté de cela, nous faisons
des vérifications sur place, mais dans ce cas nous ne faisons pas
un contrôle systématique de toutes les banques, comme dans
certains pays. Nous réagissons par rapport à des informations
qui nous viennent d'autres sources sur un éventuel besoin de mener
notre contrôle sur place.
Il convient de souligner que les contrôles
ne sont pas très fréquents. L'année dernière
par exemple, une partie importante de nos contrôles a été
consacrée à la vérification, non pas spécifiquement
orientée sur d'éventuels problèmes de blanchiment
d'argent, mais sur l'aspect général de la politique de la
banque, la manière dont elle entre en relation avec le client, comment
elle le suit et documente ses relations avec lui.
Je peux vous fournir plus d'informations
sur la manière dont le contrôle est exercé sur place.
Nous disposons, dans le secteur de la surveillance, de trente-cinq personnes.
Nous surveillons les réviseurs, en ce sens que nous avons édicté
des règles sur la manière dont ils doivent exécuter
leurs opérations de contrôle. L'Institut des réviseurs,
qui est l'association de la profession au Luxembourg, a développé
à cette fin un questionnaire que ses membres utilisent pour le contrôle
sur place.
Nous avons revu le questionnaire ensemble
avec certains membres de la profession et sommes tombés d'accord
sur une série de vérifications qui doivent obligatoirement
être faites. Ainsi, nous pouvons considérer que le contrôle,
fait par une personne qui n'est pas notre employé, suit l'orientation
que nous prendrions nous-mêmes si nous étions sur place.
M. le Président : Vous
avez un travail de prévention et de formation. Vous réunissez-vous
parfois avec l'association des banques ou les professionnels du secteur
pour faire des formations particulières sur les problèmes
de blanchiment ? Avez-vous une intervention à ce niveau ?
M. Arthur PHILIPPE : Non, nous
ne faisons pas une formation à cet égard. Nous avons édicté
notre circulaire. Nous donnons des interprétations et des explications
sur la façon dont il faut la comprendre. D'ailleurs, nous échangeons
si fréquemment avec les banques, sur toutes nos circulaires, y compris
celle-ci, qu'en quelque sorte nous donnons une formation, mais sans que
cela soit une formation organisée sous forme de séminaires
ou autre.
M. le Président : Vous
avez des pouvoirs de sanction. Quels sont-ils et avez-vous déjà
eu l'occasion de les exercer ?
M. Arthur PHILIPPE : Il existe
une série de sanctions qui sont écrites dans la loi, qui
vont de l'injonction, sous forme d'instructions formelles de suspension
d'activités pour certaines personnes, jusqu'à la demande
d'un moratoire ou de mise en liquidation de l'établissement. Dans
le cadre de la lutte anti-blanchiment, nous n'avons jamais été
dans l'obligation d'utiliser l'un de ces pouvoirs, mais il est un fait
que, suite à nos contrôles sur place, certains changements
ont eu lieu dans les directions des banques.
Nous avons exprimé notre mécontentement
sur la manière dont certains dossiers ont été traités.
Le groupe auquel la banque appartient a compris de lui-même qu'il
lui fallait intervenir, et a procédé à des remplacements
de directeurs.
M. le Président : Votre
autorité se préoccupant non seulement du système bancaire,
mais également de tous les établissements de crédit
et des professionnels de la bourse, vous devez être les meilleurs
connaisseurs de cette place financière.
Dans tous les pays que nous visitons,
les grandes places financières, à juste titre, doivent comprendre
qu'elles n'ont aucun intérêt, en termes de réputation
et d'efficacité, à faciliter l'entrée des capitaux
sales et prennent en conséquence un certain nombre de mesures. D'un
autre côté, personne ne peut affirmer, de façon sérieuse,
être totalement certain qu'il n'y a aucun problème.
En revanche, on peut s'efforcer de
cibler ou d'identifier les points faibles dans un système. Quels
sont-ils, à votre avis et quelles mesures conviendraient-il de prendre
au niveau du Luxembourg, puis à un niveau plus international ?
M. Jean-Nicolas SCHAUS : L'un
des points délicats peut être le suivant. Par exemple, si
une banque connaît un client potentiel en raison de son grand nom
ou de sa renommée, elle peut être tentée de dire qu'elle
connaît ce client et qu'il n'est pas nécessaire de le traiter
comme un client normal. Dans ce cas de figure, nous insistons pour dire
que ce client est un client normal et qu'il ne faut pas faire d'exceptions
parce qu'il est connu. Dans ce type de situation, les banques sont parfois
tentées de ne pas observer les règles propres.
M. le Président : Hier,
à l'association des banques, j'ai évoqué un problème
plus particulièrement luxembourgeois, celui du droit des sociétés,
des holdings et de la transmission de parts au porteur. Le juriste de l'association
des banques, comme le président, reconnaissaient que, dans les obligations
d'identification des ayants droit économiques, il y avait là
un problème.
En effet, cela compliquait la tâche
plutôt que cela ne la facilitait, car si, au départ, on connaît
la personne qui ouvre un compte et on observe le fonctionnement de ce compte,
par la suite, on contrôle moins les cessions des parts, car la banque
s'est habituée à un fonctionnement normal du compte, dès
le début. Toutefois les blanchisseurs ne vont pas immédiatement
avoir un fonctionnement anormal. En cela, l'association des banques avait
identifié avec nous un facteur de risque, puisque cela favoriserait
un anonymat des ayants droit économiques. Rencontrez-vous ce genre
de situation dans le système, en dehors de cette trop grande familiarité
avec les banquiers ?
M. Jean-Nicolas SCHAUS : S'agissant
des titres au porteur, il est évident qu'on ne peut garantir à
qui seront transmis ces titres. Mais cela n'a pas forcément à
voir avec les banques. Une personne privée peut également
transmettre ses titres sans l'intervention d'une banque. Il me semble déjà
que si une banque intervient, cela apporte une certaine garantie qu'elle
fait bien son travail. Elle observe à qui sont transférées
ces parts. Si transfert il y a, il se fait par l'intermédiaire d'une
banque, d'un client à un autre, l'autre client devant avoir ouvert
un compte dans la banque.
M. le Président : Je
ne suis pas un spécialiste des questions de transferts de parts
de société. Toutefois, il m'a semblé que lorsqu'une
société ouvre un compte, le banquier doit alors s'assurer
de l'identité de l'ayant droit économique. Ensuite, même
si cette personne cède une partie des fonds, elle peut rester dans
la société, voire être celle qui continue à
faire fonctionner le compte. Cependant elle n'a plus la propriété
intégrale du capital, ayant cédé des parts à
quelqu'un que l'on ne connaît pas, qui peut d'ailleurs être
n'importe qui.
M. Jean-Nicolas SCHAUS : Même
dans ce cas, cela ne change pas grand-chose car on peut transmettre des
titres nominatifs. On ne sait jamais à qui cela appartient. C'est
là tout le problème. Les banques sont obligées, en
somme, de toujours poser cette question.
M. Arthur PHILIPPE : L'entrée
en relation est un point crucial dans l'exercice. Le deuxième point,
difficile à réaliser de façon parfaite, concerne le
suivi des relations avec le client. Le problème ne se pose pas uniquement
avec les sociétés, holdings ou autres, mais également
avec un client privé qui peut, le cas échéant, nous
avoir trompés de façon très habile, lors de l'entrée
en relation, mais qui par la suite se révèle être un
blanchisseur, chose que l'on ne pouvait détecter à l'origine.
C'est pourquoi nous insistons beaucoup
lors de l'entrée en relation et de l'acceptation du client, sur
le fait qu'il doit y avoir une documentation sur les opérations
présumées des transferts sur le compte, la raison pour laquelle
le client ouvre un compte et l'utilisation qu'il veut en faire. C'est une
référence très importante pour pouvoir suivre les
opérations par la suite et détecter les éventuelles
anomalies dans le fonctionnement des comptes. Il est évident que
cela nécessite un suivi très pointu, certainement beaucoup
plus difficile à faire auprès de sociétés que
de personnes physiques, lors de la transmission de titres.
M. le Président : Dans
un rapport de 1998, le GAFI note, dans son évaluation de la place
luxembourgeoise, une particularité des banques luxembourgeoises,
à savoir qu'elles font peu de déclarations de soupçon
et préfèrent renvoyer le client. Ceci n'est pas formulé
comme une critique, car le rapport indique que ces banques sont en même
temps très strictes.
Le rapport cite l'exemple d'une grande
banque de la place qui aurait fait dix déclarations de soupçon
dans l'année, mais aurait refusé une relation d'affaires
dans cent quatre-vingts cas, ceci sans faire de déclaration de soupçon.
Confirmez-vous cette pratique et comment l'expliquez-vous ?
Mlle Isabelle GOUBIN : Dans
le dispositif luxembourgeois, nous mettons l'accent sur le volet préventif.
Nos banques attachent beaucoup d'importance au caractère sérieux
des clients avec lesquels elles entrent en relation d'affaires. En conséquence,
par la suite, puisque l'accent a été mis sur cet aspect,
on a moins de déclarations à faire.
En la matière, il existe deux
écoles de pensée. Le rapport du GAFI stipule que la banque
devrait, en principe, entrer en relation d'affaires avec le client pour
pouvoir ensuite faire la déclaration. Ainsi les services opérationnels
disposeraient de données qu'ils peuvent éventuellement échanger
pour mieux pouvoir poursuivre les blanchisseurs. Le Luxembourg se situe
plus dans l'école de pensée de la prévention.
M. le Rapporteur : Mais sur
cette question qui est d'importance, quand nous avons rencontré,
en Suisse, l'association des banques et vos homologues, on s'aperçoit
- et c'est l'analyse qu'en fait le GAFI - que la question est celle du
rebond. Je les cite : « Ces pratiques mettent en question l'efficacité
du dispositif anti-blanchiment. » Il ne se situe pas dans deux
écoles de pensée, mais considère qu'il n'y en a qu'une
seule efficace. « Elles peuvent avoir pour effet un rebond d'effets
dangereux dans le système financier comme semble le démontrer
l'affaire Jurado où les blanchisseurs cessèrent leurs relations
avec une banque pour éviter une éventuelle dénonciation
aux autorités. »
Cela ne fait que reporter le problème
vers d'autres établissements financiers ou d'autres places financières
; les blanchisseurs courent toujours. Par conséquent, le problème
de la cessation des relations, sans la déclaration de soupçon,
se pose, en Europe, pour tous les pays qui ont, comme vous, une place financière
et une réputation à défendre.
La tentation est forte de ne pas avoir
à faire la dénonciation afin d'éviter la mise en cause,
le scandale : mais la vérité est que l'on ne fait que déplacer
le problème. Dans cette faible discipline collective, on laisse
les blanchisseurs continuer leur travail destructeur pour les places européennes.
Mlle Isabelle GOUBIN : Le cas
que vous citez se situe en aval de l'action luxembourgeoise, dans la mesure
où la personne serait déjà cliente d'une banque et
que la banque décide, à un moment donné, de cesser
ses relations. Or notre action au Luxembourg se situe en amont. Au moment
de l'entrée en relation, on procède à une évaluation
très poussée du client que l'on accepte ou pas.
Les raisons pour lesquelles une banque
peut refuser un client peuvent être tout autres que des doutes sur
l'origine criminelle de l'argent ; cela peut être une raison commerciale
tout à fait valable et, dans ce cas, pourquoi la banque ferait-elle
à ce stade une déclaration.
M. le Rapporteur : Il est rare
que le GAFI s'exprime aussi clairement, c'est pourquoi je me permets de
signaler ce point du rapport du GAFI de 1998 sur le Luxembourg. Nous avons
visité de nombreux pays où le GAFI est intervenu. C'est,
à nos yeux, la première fois que les choses sont aussi explicitement
énoncées. C'est la raison pour laquelle je me permets, avec
le président Peillon, d'insister car c'est important pour nous tous,
Européens alliés et amis.
Par exemple, l'établissement
de crédit, dont la visite est rapportée dans le rapport du
GAFI, a transmis au parquet deux déclarations de soupçon
en 1997 ; dans le même temps, il est entré en relations d'affaires
avec 1 815 nouveaux clients, a refusé 181 clients considérés
comme douteux, sans effectuer la moindre déclaration à propos
de ces derniers, et a rapporté qu'à trente-trois reprises,
des faits suspects avaient été signalés à l'intérieur
de l'établissement de crédit. La conclusion du GAFI est la
suivante. Il considère que cela remet en question l'efficacité
du dispositif anti-blanchiment.
M. Jean-Nicolas SCHAUS : Vous
étiez présente à la réunion du GAFI lorsque
ce point a été évoqué.
Mlle Isabelle GOUBIN : Ce point
a été longuement discuté au GAFI lorsque notre rapport
a été à l'ordre du jour. La réponse que l'on
peut donner, qui peut paraître anodine, me semble avoir une portée
pratique. Si une banque refuse un client et fait une déclaration
auprès du service anti-blanchiment du parquet, quelle est la portée
pratique de cette déclaration ? En effet, le client refusé,
dont le nom est notifié au parquet, n'a jamais été
un client effectif de la banque. La banque a eu un doute, mais sans pouvoir
le préciser ou le quantifier. Le parquet disposerait d'un nom, mais
sans qu'il puisse être rattaché à une personne cliente
d'une banque, au Luxembourg. On peut donc se poser la question de l'utilité
d'une telle déclaration. Ce point a également été
discuté lors de la plénière du GAFI, lequel l'a reconnu
comme un argument valable.
M. le Président : S'agissant
de la bourse, voyez-vous des difficultés particulières dans
ce secteur ?
M. Arthur PHILIPPE : Non, parce
que la bourse travaille uniquement avec les banques et les autres établissements
financiers qui sont reliés au Luxembourg.
M. le Président : Nous
venons des Pays-Bas où une grande affaire de blanchiment est précisément
passée par la bourse. Nous-mêmes, en France, avons une autorité
de surveillance de la bourse, la COB, qui s'inquiète de la possibilité,
pour les blanchisseurs, d'utiliser un certain nombre de mécanismes
du marché boursier. De ce fait, les autorités de surveillance
de la bourse essayent de mettre en place des mécanismes de contrôle,
ce qui est loin d'être simple. Menez-vous une réflexion sur
ce point avec des groupes de travail ou avancez-vous en toute tranquillité
?
M. Jean-Nicolas SCHAUS : Nous
estimons, en effet, que la bourse est une partie des activités des
banques luxembourgeoises, mais si on compare l'importance de la bourse
à Luxembourg à d'autres places, cela reste limité.
Il n'y a rien de spécial à signaler dans le secteur de la
bourse.
M. le Président : Votre
place connaît une réussite formidable avec les fonds d'investissement,
qui s'explique d'ailleurs par une intelligence précoce par rapport
à d'autres places financières. Votre expérience des
fonds d'investissement est donc plus importante que celle des autres places
boursières. Quels sont les mécanismes spécifiques
de contrôle que vous avez mis en place sur ce point ?
M. Jean-Nicolas SCHAUS : Il
faut avoir une banque dépositaire luxembourgeoise. Ce n'est pas
comme dans d'autres pays où différentes entités peuvent
faire des dépôts.
M. le Président : C'est
un volet spécifique dans vos procédures de contrôle
interne des banques.
M. le Rapporteur : Dans l'évaluation
du GAFI, avez-vous déposé un mémoire en défense
ou avez-vous eu simplement des discussions informelles ?
Mlle Isabelle GOUBIN : Nous
avons eu des discussions informelles avec les rapporteurs et, à
l'issue de la discussion lors de la séance plénière,
nous avons fait analyser le rapport. Je suppose que vous avez en main la
version révisée, et non pas la version initiale.
M. le Rapporteur : Tout à
fait. Vous n'avez donc pas déposé d'argumentaire officiel
sur cette question.
Mlle Isabelle GOUBIN : Non.
M. le Rapporteur : Ce point,
pour nous, est très important car nous reprochons à nos propres
établissements bancaires d'avoir la même conception, que celle
que vous défendez. Nous avons fait des reproches très graves
aux Suisses qui se comportent exactement de la même façon.
Si nous universalisions la position luxembourgeoise ou suisse, les blanchisseurs
seraient les maîtres des places financières.
M. Jean-Nicolas SCHAUS : Ils
ne sauraient où déposer leur argent. (Rires.)
M. le Rapporteur : S'ils ne
peuvent pas le déposer dans les banques, ils le déposent
ailleurs.
M. Jean-Nicolas SCHAUS : Mais
il revient toujours dans les banques.
M. le Rapporteur : C'est la
raison pour laquelle je vous demandais si vous aviez déposé
un mémoire.
M. Jean-Nicolas SCHAUS : Pour
sa part, le GAFI ne semble pas, dans son fonctionnement, contester cette
approche, puisque vous-même avez fait partie d'une délégation.
(S'adressant à Mlle Goubin.)
Mlle Isabelle GOUBIN : Tout
à fait. Je faisais justement partie du groupe d'experts qui analysait
le dispositif en place aux Pays-Bas et, par la suite, à Aruba et
aux Antilles néerlandaises. Un autre expert luxembourgeois faisait
partie de la mission au Portugal.
M. le Président : Participez-vous
également aux travaux du forum de stabilité financière
?
Mlle Isabelle GOUBIN : C'est
le G7 dont le Luxembourg ne fait pas partie.
M. le Président : Par
conséquent, lorsque ont lieu des forums élargis auxquels
participent des experts, vous n'êtes pas du tout impliqués.
Mlle Isabelle GOUBIN : Certains
pays ont été impliqués dans des groupes de travail
sur les centres offshore. Toutefois, le Luxembourg n'étant pas un
centre offshore, il n'a pas été jugé utile de nous
contacter pour contribuer à ces travaux.
M. le Président : S'agissant
du système des transactions internationales et du système
SWIFT, considérez-vous que des améliorations sont à
apporter si on veut mieux assurer la traçabilité des capitaux,
laquelle reste l'une des grandes questions dans ces affaires de blanchiment.
D'une part, il y a la personne qui
vient avec des espèces gagnées par la vente de la drogue
et, d'autre part, des virements internationaux de plusieurs millions de
dollars dont on a du mal parfois à retracer le circuit. Sur cet
aspect, avez-vous des propositions ou une réflexion en cours.
M. Arthur PHILIPPE : Jusqu'à
ce jour, nous avons pu constater, dans nos banques, que l'entrée
et la sortie des capitaux avaient pu être documentées. Ce
point est très important dans le cadre général de
l'activité, et non pas seulement pour des raisons de blanchiment.
Si toutes les banques s'y soumettent, il est possible, dès le début
de la chaîne, d'identifier l'expéditeur et les destinataires
des transferts.
M. le Président : Ainsi,
vous laissez entendre, en tant qu'autorité de régulation,
que selon vos constatations, toutes les entrées et sorties de capitaux
sont identifiées au Luxembourg.
M. Arthur PHILIPPE : C'est exact.
Il convient d'insister pour que les entrées et sorties en espèces,
qui sont des opérations délicates, soient suivies de très
près. S'il y a un mouvement de fonds sur un compte ou à partir
d'un compte, il nous est toujours possible d'identifier le compte bénéficiaire
et la personne qui le dépose. C'est là le domaine le plus
délicat, mais dès lors qu'il s'agit notamment de transferts
électroniques, toutes ces opérations sont documentées
à l'entrée et à la sortie. Nous disposons de tous
les moyens pour connaître la provenance des fonds.
D'ailleurs très souvent, le
Luxembourg se situe dans une chaîne de transferts plus longue de
sorte que, lors de transferts d'une banque vers une autre banque, on identifie
le dernier expéditeur de l'argent. Toutefois, pour reconstituer
un canal entier, il faut passer par une série d'étapes.
M. le Président : Il
semblerait que parfois, dans les identifications, plutôt que d'indiquer
le nom de l'ayant droit économique et de la société,
si le transfert vient d'une banque avec laquelle on a l'habitude de travailler
ou qui a un grand nom sur la place financière, on se contenterait
alors du nom de la banque. Ma question ne concerne pas tant le fait qu'il
n'y a pas d'identification, mais que cette identification ne corresponde
pas à l'ayant droit économique qui est identifié par
une banque. Pouvez-vous confirmer cela ?
M. Arthur PHILIPPE : Ceci est
une opération de transfert en valeur d'un compte auprès de
la banque. Quelle est votre question ?
M. le Président : Y a-t-il
une identification de l'ayant droit économique du compte ? Qui détient
le compte et qui vire l'argent ? Si c'est une banque qui fait le transfert
de l'argent, on se doute que les banquiers se font confiance. Mais derrière
cette obligation, il convient d'indiquer l'identité du titulaire
du compte. Cela est-il respecté ?
M. Arthur PHILIPPE : Le titulaire
du compte est bel et bien identifié puisqu'il a ouvert un compte
dans notre banque. Le processus d'acceptation du client comporte l'identification
de l'ayant droit. En principe, on devrait donc connaître le destinataire
des fonds puisque c'est un client de la banque.
La question concerne la provenance
des fonds, à partir d'une banque au Luxembourg ou à l'étranger.
Il est évident que la banque, qui reçoit l'argent, n'a aucun
impact sur les informations fournies par la banque qui envoie l'argent.
La question concernerait plutôt la banque qui envoie l'argent.
Lorsque la banque expédie des
fonds, c'est soit un transfert d'un compte d'un de ses clients, soit une
exécution d'un virement. Auquel cas, les règles de la directive
indiquent clairement qu'il faut identifier les personnes qui ne sont pas
clients détenteurs de comptes, mais clients du fait de faire au
guichet un virement d'une certaine importante, à savoir 12 000 florins.
Le client du Grand Duché doit
être
identifié comme s'il avait ouvert un compte. Le contrôle doit
donc se faire au niveau de la banque qui exécute le virement vers
une autre banque. Lorsque l'argent arrive, le détenteur du compte
est connu.
M. le Président : Le
détenteur du compte où arrive l'argent, mais qu'en est-il
du détenteur du compte d'où provient l'argent...
M. Arthur PHILIPPE : Les fonds
proviennent d'une banque qui doit appliquer les mêmes procédures.
En effet, nous nous trouvons dans un système où les banques
qui doivent envoyer l'argent soit ont déjà ouvert un compte
au client, soit identifié le client lorsqu'il s'est présenté
au guichet.
M. Jean-Nicolas SCHAUS : Il
n'y a donc aucune lacune.
M. le Président : Un
certain nombre de banquiers me disent le contraire. Le principe que vous
décrivez semble juste, mais reste le problème ensuite du
respect de ce principe. On peut en douter lorsque vous indiquez faire autant
de transactions et que la confiance des banquiers est telle que l'identification
du client, nécessaire pour un virement, n'est pas toujours effectuée.
Vous dites être habitués à travailler avec des grandes
banques, notamment anglaises, qui envoient des fonds sur les comptes, sans
qu'il soit vérifié s'il est bien indiqué que c'est
M. Pierre Dupont...
M. Jean-Nicolas SCHAUS : Vous
avez parfaitement raison, il faut éviter le blanchiment, mais comme
M. Philippe l'a décrit, ce danger est évité puisque
les fonds proviennent d'une banque qui a dû faire son travail.
M. le Président : Je
serai néanmoins moins affirmatif que vous. Je comprends votre position,
mais il suffit d'une faiblesse à un point du système, pour
que les capitaux soient mis dans le circuit.
M. Jean-Nicolas SCHAUS : Il
faudrait modifier ces règles.
M. le Président : Nous
attendons beaucoup de personnes telles que vous, qui connaissez techniquement
beaucoup mieux ces questions que nous, pour faire des propositions qui
permettraient, une fois ces points identifiés, de les appliquer
au niveau international.
M. Jean-Nicolas SCHAUS : Nous
n'avons aucune objection à cela.
M. le Président : C'est
un problème international. On nous a indiqué que ces règles
existent déjà, le problème étant qu'elles ne
sont pas souvent respectées. Il suffit d'un point faible dans le
système pour que des capitaux soient mis en circulation et pénétrent
ensuite dans tout le système. Il est plus intelligent de venir,
au Luxembourg, avec ses valises de billets.
M. Arthur PHILIPPE : Il est
clair que la banque, destinataire des fonds, n'a pas les moyens d'en vérifier
l'origine, même si elle a un nom pour le virement si, lors de l'expédition,
la banque émettrice n'a pas fait diligence. On peut éventuellement
le constater auprès de la banque destinataire lorsque ce virement
se répercute sur le compte d'une façon anormale.
Par exemple, une personne ouvre un
compte pour placer de l'argent, se déclare simple fonctionnaire
et reçoit tout à coup un virement de 50 millions de dollars.
C'est ainsi que cela peut être détecté, mais le nom
qui apparaît sur le virement...
Lorsqu'une faille intervient dans le
système, il est difficile pour les autres participants au système
de la combler.
M. le Rapporteur : J'aimerais
connaître votre doctrine s'agissant de l'épargne de non-résidents
luxembourgeois. Cette question sur les zones défiscalisées,
comme c'est le cas du Luxembourg, revient souvent.
M. Jean-Nicolas SCHAUS : Ce
n'est pas une spécialité luxembourgeoise.
M. le Rapporteur : J'en conviens,
mais en Europe, cette spécialité est un point remarqué
et remarquable. Que pensez-vous de ces pratiques qui conduisent des établissements
bancaires, ayant des succursales multiples dans les zones défiscalisées
et dans les autres pays, à adosser les crédits faits dans
les zones à fiscalité plus forte sur des dépôts
défiscalisés dans leurs succursales, notamment au Luxembourg,
en Suisse, au Liechtenstein ou ailleurs. Cette démarche vous parait-elle
normale ? Quelle est votre proposition en tant qu'autorité de contrôle
?
M. Jean-Nicolas SCHAUS : Il
faut s'assurer qu'il n'y a pas de faux documents, c'est-à-dire ne
pas présenter une situation qui n'est pas réelle. Quand une
banque a une documentation, elle doit présenter la situation telle
qu'elle est. Les banques ne doivent pas documenter une opération,
à l'intention de leurs clients, d'une façon telle que cette
documentation ne permettrait pas de refléter la réalité
économique de ladite opération. Par ailleurs, il faut se
garder de l'escroquerie fiscale et l'organisation d'un système qui
présente une situation qui n'est pas réelle.
En troisième lieu, dans tous
les pays, il est toujours possible que les contribuables ne déclarent
pas la totalité de leurs avoirs. Ils déclarent une dette
alors qu'ils ont également des dépôts. Toutefois on
constate clairement que, depuis quelques années, les pratiques changent
; ces cas de figure deviennent de moins en moins habituels. C'est, pour
nous, une très bonne chose car il serait dommageable que les banques
soient utilisées de cette manière. Je ne nierai pas qu'il
y a eu au Luxembourg, à une certaine époque, de telles pratiques,
mais objectivement, la situation évolue favorablement.
M. le Rapporteur : En termes
de respect des ratios prudentiels, voyez-vous une objection à développer
auprès des établissements bancaires en la matière
?
M. Jean-Nicolas SCHAUS : Dans
la situation idéale, ils ont un crédit garanti à 100
%. De notre point de vue, il est difficile de dire de ne pas garantir.
M. le Rapporteur : Vos objections
ne portent pas sur le terrain prudentiel. Sur quel terrain portent-elles
?
M. Jean-Nicolas SCHAUS : Le
risque que la banque fasse l'objet d'une mauvaise réputation. Il
faut l'éviter car cela peut déstabiliser un établissement.
M. le Président : Nous
vous remercions.
Cet entretien ayant eu lieu le 11
février 2000, les personnes rencontrées ont souhaité
apporter à ce compte rendu les compléments d'information
suivants à la date du 30 novembre 2001 :
- le nombre d'employés dans
le service de surveillance des établissements de crédit s'élève
désormais à 43 personnes.
- le seuil de 12 000 florins qui
doit déclencher les procédures d'identification a été
rabaissé à compter du 1er janvier 2002 à
10 000 euros.
- deux circulaires ont été
adoptées par la CSSF les 11 décembre 2000 et 14 novembre
2001, qui viennent compléter et préciser les circulaires
existantes relatives à la lutte contre le blanchiment et la prévention
de l'utilisation du secteur financier à des fins de blanchiment.
La présentation de ces deux
circulaires figure en annexe.
Entretien avec M. Jean-Pierre KLOPP,
Procureur général d'Etat
M. Robert BIEVER, Procureur d'Etat
M. Jean-Paul FRISING, Procureur
d'Etat adjoint
Mme Martine SOLOVIEFF, Avocat général
(compte rendu de l'entretien du
11 février 2000 au Luxembourg)
Présidence de M. Vincent PEILLON,
président
M. Robert BIEVER : En préambule,
je voudrais rappeler les liens d'amitié qui lient la France au Luxembourg.
J'espère que nous aurons une discussion franche et loyale car les
magistrats luxembourgeois n'ont rien à cacher. Ils ont néanmoins
la réserve qui s'impose à tout magistrat de ne pas aborder
de dossiers individuels.
Nous accomplissons, en notre qualité
de magistrats luxembourgeois, notre devoir de la même manière
que les magistrats des pays européens avoisinants. Nous appliquons
d'ailleurs des règles communes avec la France et la Belgique ainsi
que le même code de procédure pénale.
En ce qui concerne l'entraide, nous
agissons dans le cadre de la Constitution luxembourgeoise, des lois de
notre Etat et des conventions internationales par lesquelles nous sommes
liés et qui sont en vigueur au Luxembourg. Nous appliquons également
les principes de droit. Ceci est important en matière d'entraide.
Je voudrais entrer dans le fond du
débat. Comme nous n'avons pas de loi d'entraide, nous avons dû
avoir recours aux principes de droit, c'est-à-dire que nous nous
sommes inspirés de notre code d'instruction criminelle. Cela a été
consacré, depuis longtemps, par la chambre du conseil de la cour
d'appel qui constitue l'organe qui établit la jurisprudence en matière
de règles.
En raison de certaines entraves intervenues
en matière d'entraide, la jurisprudence a peu à peu évolué.
Par exemple, certains recours étaient encore possibles autrefois,
même lorsque le dossier avait déjà quitté le
palais de justice. Nous avons alors demandé que le ministère
de la Justice nous restitue le dossier pour traiter ces recours.
La jurisprudence de la chambre du conseil
de la cour d'appel a décidé que, dès lors que le dossier
portait un tampon du parquet général et qu'il avait quitté
le palais de justice pour le ministère de la Justice ou une autre
ville étrangère, en cas d'une transmission directe, le recours
était alors déclaré irrecevable. Cette modification
a permis de supprimer une entrave importante, en particulier lorsque les
recours sont introduits tardivement.
Je voudrais également souligner
le fait qu'il serait aberrant de croire que les magistrats luxembourgeois
entendraient ne pas apporter leur coopération à la lutte
internationale contre le crime de plus en plus organisé. Nous connaissons
tous la situation, mais comme je l'ai indiqué, nous devons nous
tenir à certaines règles qui nous sont imposées.
M. le Président : Tout
d'abord, nous voulons vous remercier de votre accueil. C'est un grand plaisir
de rencontrer, lors de nos voyages, des magistrats - procureurs ou juges
- car ils sont les vrais praticiens des matières que nous étudions.
L'origine de cette Mission est d'ailleurs venue de l'Appel de Genève.
Une vingtaine de députés
français avaient reçu, pour la première fois au parlement
français - car en France, les relations entre magistrats et politiques
sont conflictuelles - les magistrats de l'Appel de Genève. Nous
avons alors souhaité être les relais politiques de leurs préoccupations.
Nous travaillons dans le cadre de l'Europe
de la libre circulation des marchandises et des capitaux qui fait plus
la part belle aux délinquants qu'à la justice, puisqu'on
constate que l'Europe judiciaire et juridique, l'Europe des libertés,
accuse un retard certain.
Ainsi que nous l'avons indiqué
à vos pouvoirs publics, nous sommes les porte-parole de vos collègues
que nous avons rencontrés à travers l'Europe. Ces derniers
nous ont rapporté, dans un certain nombre de cas, leurs difficultés
à faire exécuter au Luxembourg des commissions rogatoires
internationales dans des affaires sensibles. Il est nécessaire que
nous éclaircissions ensemble ce point quant à leur nombre
et leurs délais. De plus, nous devrons évoquer les difficultés
rencontrées en matière d'entraide judiciaire. En effet, plusieurs
pays ont cité le Luxembourg parmi les pays européens avec
lesquels ils rencontrent des difficultés.
Par ailleurs, nous souhaitons évoquer
avec vous la réalité des problèmes du blanchiment
et, plus largement, de la délinquance financière, sur la
place de Luxembourg. Lors de nos rencontres avec les autorités prudentielles
bancaires - banquiers, associations de banques, ministres des Finances
- on nous dit que les lois anti-blanchiment fonctionnent bien et qu'il
n'existe aucun problème en la matière.
Il faut malheureusement soit passer
par la lecture de la presse ou l'écoute de gorges profondes dans
des sous-sols, soit rencontrer des magistrats pour être informés
que, sans critiquer un système dans sa globalité, il existe
quand même des difficultés. Nous aimerions connaître
votre appréciation des réalités, des risques et des
difficultés actuelles sur la place de Luxembourg.
Enfin, nous aimerions discuter très
directement du projet de loi relatif à la réforme de l'entraide
judiciaire internationale en matière pénale sur lequel vous
vous êtes exprimés publiquement et qui concerne notamment
la question des voies de recours.
Nous pouvons commencer par l'entraide
et la coopération judiciaire, et la difficulté d'exécution
des commissions rogatoires internationales.
Un certain nombre de juges, y compris
français, nous ont fait part des pays avec lesquels il leur est
difficile d'obtenir l'exécution de ces commissions rogatoires. Plusieurs
magistrats, que ce soit en Italie, en France, aux Pays-Bas, nous ont désigné
le Luxembourg comme un pays où il est difficile d'avoir, dans des
délais acceptables aux bonnes fins de l'enquête, le retour
de ces commissions rogatoires internationales.
Cela provoque incontestablement certaines
tensions puisque cela conduit à pouvoir considérer, dans
certains cas, le Luxembourg comme un sanctuaire judiciaire. Je ne crois
pas que l'intention des pouvoirs publics, a fortiori la vôtre, soit
celle-là.
M. Robert BIEVER : Tout d'abord,
nous n'avons aucune difficulté en ce qui concerne le fond du débat
pour accorder l'entraide. De plus, nous sommes très souvent demandeurs
en matière d'entraide. Pour situer les chiffres des commissions
rogatoires internationales où un acte d'un juge d'instruction est
nécessaire, nous en avons environ deux mille cinq cents, mais ce
sont des affaires qui peuvent être traitées dans le cadre
d'une enquête préliminaire. Par exemple, quelqu'un qui a causé
un accident à Longwy est entendu ici. C'est une commission rogatoire
internationale, mais ce n'est pas notre sujet qui concerne celles qui sont
examinées et traitées par la compétence du juge d'instruction
luxembourgeois, étant donné qu'une perquisition est nécessaire.
Durant l'année judiciaire 1998/99,
nous avons reçu 351 commissions rogatoires internationales demandant
un acte de la compétence du juge d'instruction, dont on peut estimer
que 280 à 300 concernent un établissement financier. Il faut
rapprocher ce chiffre de celui des affaires dont les juges d'instruction
sont saisis chez nous, c'est-à-dire 1 400 affaires par an. Cela
fait donc un pourcentage extrêmement élevé de l'activité
des juridictions des parquets et de la police judiciaire. Je ne pense pas
qu'il existe beaucoup de pays où la proportion soit telle. C'est
un point très important à retenir.
Ces commissions rogatoires se répartissent
ainsi : environ 20 à 25 % proviennent de France, et 20 à
25 % de Belgique. Nous ne sommes pas outillés pour faire des statistiques
très fines. Nous en avons aussi un grand nombre en provenance de
l'Allemagne. Les autres peuvent venir de Suisse ou d'autres pays.
Maintenant, il faudrait nous citer
une commission rogatoire en droit financier, sauf en matière de
fiscalité directe qui pose problème. En effet, s'il est rapporté
que le Luxembourg n'accorde pas d'entraide en matière de fiscalité,
il faudrait le nuancer très fortement, étant donné
qu'en matière de TVA, de douanes et d'accises, l'entraide est accordée.
M. le Rapporteur : Sur ce point,
nous sommes d'accord.
M. Robert BIEVER : S'agissant
des autres affaires, je sais que des juges étrangers disent qu'avec
le Luxembourg, la situation est difficile. La question que je leur pose
toujours est de savoir dans quelle affaire il y a eu refus luxembourgeois
d'exécuter une commission rogatoire. J'attends toujours la réponse.
M. le Rapporteur : La question
n'est pas tellement celle du refus.
M. Robert BIEVER : On ne peut
donc dire que le Luxembourg se refuse à l'entraide judiciaire.
M. le Rapporteur : Nous n'avons
pas dit cela. Nous avons toujours dit que la question était celle
des délais. Pour reconstituer un seul mouvement de compte qui passe
par le Luxembourg, les délais sont tels qu'ils ne mettent pas à
égalité d'armes ceux qui luttent contre la délinquance
et les délinquants. C'est là notre problème.
M. Robert BIEVER : Sur ce point,
je vous accorde que c'est un problème de délai. S'il faut
une année ou deux pour retracer dans chaque endroit un mouvement
d'une somme qui peut faire le tour du monde en quelques heures, on peut
alors oublier l'affaire.
M. le Rapporteur : Le deuxième
point - parce que nous abordons des choses très précises
- concerne la question des exigences posées par la justice luxembourgeoise
pour l'exécution de la commission rogatoire. Ces exigences paraissent
démesurées à nombre de vos collègues dans les
pays européens, qu'ils soient italiens, français, belges
et néerlandais. Nous n'avons pas, pour l'instant, interrogé
les autres pays.
Ces exigences amènent ces magistrats
à nous dire que le Luxembourg exige préalablement de connaître
le numéro du compte et le titulaire du compte. C'est d'ailleurs
ce que nous a indiqué, sur procès-verbal, le procureur chargé
d'affaires financières à Paris dont je vais vous donner copie.
Votre ministre de la Justice s'inscrivant
en faux sur cette question, il nous paraît intéressant d'en
débattre avec vous. Le bureau d'entraide judiciaire des Pays-Bas
nous a tenu exactement le même langage, à savoir qu'il est
exigé d'apporter des preuves ou des commencements de preuve pour
obtenir l'accès aux comptes bancaires par l'intermédiaire
de la commission rogatoire internationale.
En France, un juge, par une simple
lettre, peut obtenir en 48 heures, tous les comptes bancaires d'une seule
personne. Nous ne considérons pas cette mesure attentatoire aux
droits de l'homme et à la propriété privée,
car il ne s'agit que du dévoilement d'un compte, et non pas de sa
confiscation et de sa saisie. On perd un temps infini en devant attendre
deux ans pour obtenir un mouvement de fonds, avec la condition expresse
d'avoir préalablement le numéro de compte et le nom du titulaire,
sinon la justice luxembourgeoise, selon ce qui nous est rapporté,
retourne la commission rogatoire en demandant des précisions.
M. Robert BIEVER : Les commissions
rogatoires sont exécutées en moyenne dans un délai
compris entre trois jours et huit mois. Il est impossible et malhonnête
de vous donner une moyenne parce que cela dépend réellement
de la difficulté de l'exécution. D'un autre côté,
notre cabinet d'instruction a envoyé cent trois commissions rogatoires
vers la France, durant l'année judiciaire passée. Trente-six
ont été exécutées au cours des trois mois,
vingt-neuf entre trois et six mois, cinq entre six et douze mois, et trente-trois
n'ont pas été exécutées dans ce délai.
Il est vrai qu'en France on ne rencontre pas d'obstacles d'ordre procédural
interne qui retardent l'exécution d'une commission rogatoire.
Quant à la coopération
avec les Pays-Bas, elle semble extrêmement difficile. Même
en droit commun, il est difficile d'obtenir des renseignements dans un
délai raisonnable. L'entraide est toujours un sujet difficile. Au
regard des chiffres arrêtés ici, beaucoup de pays poussent
de très grands cris parce qu'il est toujours moins difficile de
désigner l'autre, en matière d'entraide. Chacun est très
demandeur d'entraide, mais lorsqu'il faut l'accorder, ce n'est pas le dossier
que l'on traite prioritairement.
M. le Président : Avec
quels pays, rencontrez-vous le plus de problèmes dans l'entraide
judiciaire ?
M. Robert BIEVER : Certainement
avec les Pays-Bas. Avec les Anglais, c'est un peu hors normes.
Mme Martine SOLOVIEFF : Nous
avons peu de relations avec le Royaume-Uni.
M. Robert BIEVER : Avec les
Anglais, c'est très compliqué, c'est le parcours du combattant.
La rapidité dépend souvent de l'engagement du juge qui demande
la commission rogatoire. Si un juge émet une commission rogatoire,
la transmet à son collègue par télécopie et
le contacte par téléphone pour lui expliquer l'urgence de
sa demande, il est certain qu'alors cette affaire est traitée bien
plus rapidement.
Chez nous, une priorité est
accordée, au niveau de la police judiciaire, aux affaires de détenus
et d'entraide. Mais un des éléments qui retarde souvent l'exécution,
c'est la masse de documents dont la saisie est demandée et qu'il
y a lieu d'exploiter, ce qui est un travail de longue haleine. Ensuite
des auditions sont requises avec la présence des enquêteurs
étrangers. La fixation de ces rendez-vous prend énormément
de temps. Ce sont là des problèmes qui, en soi, ne sont pas
spectaculaires, mais qui prennent beaucoup de temps.
Se pose la question des affaires où
interviennent des recours. Mais il y a relativement peu d'affaires où
il y a des recours, et s'il y a un premier recours, on sait que bien souvent,
il sera suivi d'autres.
M. le Président : C'est
que l'affaire est sensible, dixit le Conseil de l'Europe.
M. Robert BIEVER : Telle l'affaire
du juge Van Ruymbeke sur le financement du parti républicain dont
on ne sait ce qu'elle est advenue.
M. le Rapporteur : Elle n'est
toujours pas jugée.
M. Robert BIEVER : En 1994,
nous avons renvoyé la procédure en France. Mais je constate
qu'il n'y a pas de jugement.
M. le Rapporteur : C'est parce
que la Suisse fait la même chose. Elle autorise des voies de recours
comme le Luxembourg. Si tous les pays utilisent des voies de recours, il
n'y aura plus de lutte contre le blanchiment. En France, il n'y a pas de
voie de recours sur les commissions rogatoires que vous demandez.
M. Jean-Paul FRISING : Sur les
actes du juge d'instruction ?
M. le Rapporteur : Si un juge
d'instruction français poursuit quelqu'un, il y a des recours, mais
pas sur une commission rogatoire.
M. Jean-Paul FRISING : Si notre
juge d'instruction à Luxembourg adresse une commission rogatoire
en France à son collègue français, pour l'exécution
d'une mesure de perquisition et de saisie, celui qui est visé par
cette mesure en France peut attaquer l'acte d'instruction qui est posé
par le juge d'instruction français, même s'il agit sur commission
rogatoire.
M. le Rapporteur : La jurisprudence
dit non car seules les parties au procès - le parquet, le plaignant
et la personne poursuivie en France - peuvent poursuivre. Il a déjà
les recours au Luxembourg, mais s'il veut les exercer, il est obligé
de se présenter. Notre problème, comme nous l'avons expliqué
au ministre de la Justice, n'est pas qu'il y ait des voies de recours,
car cela fait partie d'un Etat de droit.
S'il nous parait normal que la justice
ou la loi luxembourgeoise protège les citoyens luxembourgeois, est-il
pour autant nécessaire que cette même loi protège la
clientèle non-résidente de la place financière en
lui donnant des recours qui existent déjà dans le pays requérant.
Nous sommes arrivés là à un système inacceptable.
Cela s'est mal passé avec les
parlementaires luxembourgeois hier parce qu'ils ne veulent pas entendre
cette argumentation. Si un juge du sultanat de Bahreïn vous demande
une commission rogatoire portant atteinte aux libertés publiques
sur un citoyen luxembourgeois, le Bahreïn n'ayant pas signé
la convention européenne des droits de l'homme, il est donc normal
qu'il y ait des garanties. Mais vis-à-vis de la France, de l'Italie
ou de l'Allemagne, cela n'a aucun sens.
La conséquence est que nos affaires
n'avancent pas et que les délinquants triomphent dans toute l'Europe.
Si l'affaire du parti républicain n'est pas jugée, c'est
en partie parce qu'un certain nombre de pays préfèrent garantir
des intérêts qu'ils estiment supérieurs à la
nécessité de lutter en commun contre la délinquance
organisée. Il y a des recours en Suisse, au Luxembourg, et il n'y
a pas de réponse au Liechtenstein. En 24 heures, l'argent passe
par trois pays et, ensuite, il faut dix ans pour reconstituer le mouvement.
M. Robert BIEVER : Dans les
dix dernières années, il y a deux affaires françaises
sensibles dans lesquelles il y a eu des recours. Je vous signale également
que nombre de juges d'instruction étrangers téléphonent
pour faire part de leur étonnement de voir que la commission rogatoire
qu'ils ont envoyée au Luxembourg a été exécutée
dans des délais aussi raisonnables. A priori, il leur avait toujours
été dit qu'il n'y avait pas d'exécution des commissions
rogatoires, et cela encore dans des affaires tout à fait sensibles.
Ces critiques à notre encontre
provoquent une certaine irritation. Nous faisons notre travail et croyons
à l'entraide pour les raisons que vous avez énoncées
et qui sont absolument évidentes, mais on nous fait néanmoins
un procès qui part de prémices discutables. On ne nous a
jamais indiqué dans quelle affaire il n'y avait pas d'exécution.
Certes il y a des délais, mais la situation telle qu'elle se présente
en France, par rapport à nos commissions rogatoires, n'est guère
meilleure. Si vous prenez les statistiques du juge Colombo en ce qui concerne
l'opération mains propres, le Luxembourg ne se situe ni mieux ni
plus mal que les autres pays.
Nous rencontrons également quantité
de problèmes techniques. Il nous arrive de recevoir des commissions
rogatoires, notamment d'Italie, qui sont traduites de telle manière
qu'elles sont tout à fait incompréhensibles. Quand on les
leur renvoie en leur indiquant que nous ne pouvons rien faire avec de tels
documents, ils le considèrent comme un refus.
M. le Rapporteur : C'est un
problème culturel. Toutefois, on ne peut pas non plus toujours dire
que tout va bien, même si les choses s'améliorent. Nous ne
sommes que les porte-parole des magistrats européens. Nous ne menons
pas une campagne contre votre pays et encore moins, comme l'a laissé
entendre publiquement le ministre de la Justice, une campagne de mauvaise
foi, par des personnes non informées et ayant des préjugés.
Nous sommes parfaitement informés.
S'il y a un malaise, il faut le traiter.
Nous sommes là pour que les choses s'améliorent et non pas
pour désigner du doigt quiconque, surtout pas nos amis luxembourgeois,
car nous sommes amis. C'est bien l'impossible si nous n'arrivons pas à
trouver une solution.
Je vais vous donner lecture des propos
du procureur Marin que j'interrogeais notamment sur les problèmes
rencontrés avec le Luxembourg. Nous ne l'avons pas uniquement interrogé
sur le Luxembourg, car ce qui se passe en Suisse est autrement plus grave
que ce qui se passe au Luxembourg. Toutefois la Suisse n'ayant pas le même
statut, par rapport à l'Union européenne, nous ne pouvons
pas avoir les mêmes revendications à son encontre.
Je cite : « La personne visée
peut, quant à elle, contrebattre cette investigation en disant que
la France va l'utiliser à des fins fiscales, le terme de secret
absolu est sans doute excessif, mais le secret bancaire est suffisamment
bien gardé au Luxembourg pour qu'il faille plusieurs commissions
rogatoires, c'est-à-dire des allers-retours de renseignements, pour
pouvoir obtenir un résultat concluant.
« Si, par exemple, vous demandez
quel est le titulaire du compte 55 S, on ne vous répondra pas. Il
vous faudra donner une liste de personnes, et demander si le titulaire
de ce compte en fait partie. On joue, à chaque fois, une partie
de poker.
« Si Jean-Claude Marin ouvre
un compte et l'appelle Niram et que le juge demande si Jean-Claude Marin
est titulaire du compte, on lui répondra négativement.
»
Il ne dit pas que rien n'est possible
avec le Luxembourg, mais que le secret bancaire est quand même l'une
des priorités, dans le système de protection judiciaire de
la place financière. Le magistrat, qui parle de partie de poker,
fait partie des magistrats les plus modérés de France.
M. Robert BIEVER : Nous le connaissons
fort bien.
M. le Rapporteur : De la même
façon que M. Jean-Pierre Zanoto, qui a procédé avec
M. Edmundo Bruti Liberati à l'évaluation du Luxembourg dans
le cadre du Conseil de l'Europe, ne sont pas des justiciers, des personnes
excessives. Ce sont plutôt des gens bien élevés, courtois
et sensibles aux efforts faits par le Luxembourg.
Vous pouvez constater que nous avons
un problème. Dès lors qu'on a au moins un numéro de
compte bancaire, par conséquent des indices d'une infraction, si
on ne peut obtenir le nom de la personne qui se cache derrière,
vous comprenez comment les problèmes surgissent dans la lutte contre
la délinquance. La situation est simple. Le juge, comme le disent
les Italiens et les Néerlandais, obtient de nombreuses informations
qu'il lui parvienne de façon parcellaire. Il ne peut avoir en main
toutes les preuves, sinon il n'aurait aucune raison d'envoyer une commission
rogatoire. Les juges, qui n'ont qu'un petit morceau d'information insuffisant,
ont besoin d'un soutien pour aller plus loin.
Nous avons déjà eu un
débat sur les « fishing expeditions ». Nous considérons
que ce n'est pas une atteinte aux libertés publiques qu'un juge
puisse, dans le cadre d'une enquête, connaître le nombre de
comptes bancaires qu'une personne peut avoir dans tel ou tel pays. Ici
cela semble être impossible. Cela fait partie des débats que
nous avons au niveau politique. Nous n'avons pas avec vous, magistrats,
ce type de débat car vous n'êtes pas les législateurs.
En France, nous avons un fichier centralisé
dans lequel tout juge d'instruction, par une lettre de réquisition,
peut avoir connaissance de l'ensemble des comptes bancaires. Nous avons
réservé ces critiques au ministre et aux parlementaires qui
sont chargés de légiférer. En ce qui concerne les
magistrats, ce sont plus des questions d'exécution et la manière
dont ils appliquent une doctrine dans l'exécution de la loi.
M. le Président : Madame,
en entendant ces propos, vous faisiez non de la tête...
Mme Martine SOLOVIEFF : Je crois
que c'est excessif. Nous exigeons qu'il y ait un indice précis concernant
une banque tout à fait précise. Comme il était dit
d'ailleurs, dans le rapport d'évaluation dont vous avez fait lecture,
une carte de visite est déjà suffisante, c'est-à-dire
qu'il n'est pas nécessaire d'exiger le nom du titulaire du compte
ou le numéro du compte.
Toutefois, nous refusons d'exécuter
des commissions rogatoires qui nous demandent de perquisitionner au hasard
dans les deux cent vingt établissements bancaires à Luxembourg,
en envoyant la même commission rogatoire en Suisse, ayant une quasi-certitude
que cette personne est susceptible d'avoir des comptes à Luxembourg
ou en Suisse. Avec le système actuel, cela n'est pas possible. Il
nous faut une ordonnance de perquisition et de saisie d'un juge d'instruction
et, par conséquent, un minimum d'éléments pour établir
une relation entre les faits et la perquisition demandée.
A ce sujet, nous sommes larges d'esprit
et nous essayons toujours d'obtenir les renseignements le plus rapidement
possible. Si nous voyons, dans une commission rogatoire, que les éléments
ne sont pas suffisants, en règle générale, le cabinet
d'instruction se met directement en relation avec le juge d'instruction
étranger. Les problèmes sont résolus assez rapidement.
M. le Président : Pour
vous, qui êtes le bras armé de la justice et qui avez une
idée de la coopération judiciaire, cela doit être un
regret profond.
Mme Martine SOLOVIEFF : Nous
faisons exactement la même chose pour les perquisitions dans des
domiciles privés. Il est totalement inimaginable que, dès
lors qu'on cherche l'arme du crime, on puisse perquisitionner dans tous
les domiciles privés. Dans le cas de perquisition bancaire, nous
appliquons la même règle. Il faut un minimum d'indice.
M. le Président : S'agissant
de la simple information bancaire concernant des délinquants sur
lesquels on nourrit des soupçons, cela ne vous perturbe-t-il pas
de ne pas avoir les moyens de pouvoir accéder à cette information
bancaire, dès lors que vous n'êtes pas aiguillé précisément
sur une banque ?
Mme Martine SOLOVIEFF : Je connais
très peu de commissions rogatoires qui nous sont envoyées
sans un minimum de renseignements. Dans la pratique, il n'y a généralement
pas de problème. Nous avons toujours des renseignements tout à
fait précis. Les commissions rogatoires, qui nous sont envoyées,
nous indiquent pratiquement toujours des éléments précis
découverts lors d'une perquisition, une carte de visite ou un autre
élément. Nous avons des indices, voire le numéro de
compte. Dans la pratique, ce problème-là ne s'est jamais
posé.
M. Robert BIEVER : Dans la pratique,
il faut ajouter que si un juge reçoit une commission rogatoire libellée
de manière insuffisante, bien souvent nous lui téléphonons
pour lui demander de compléter sa commission rogatoire sur tel ou
tel point. N'oubliez pas que si, en Belgique, il y a eu le procès
de l'affaire Agusta, qui a été une affaire considérable
dans laquelle le secrétaire général de l'OTAN a été
condamné, sans l'entraide luxembourgeoise, il n'y aurait jamais
eu de procès. D'ailleurs les Belges eux-mêmes le concèdent.
Dans cette affaire, nous avons reçu environ cinquante commissions
rogatoires, avec des commissions rogatoires initiales, complémentaires,
etc.
M. Jean-Paul FRISING : Sur la
coopération judiciaire, je pourrais vous citer deux exemples. Lorsque
vous avez cité la déclaration du procureur de Paris, cela
m'a rappelé une affaire que je crois bien avoir traitée.
Ce dossier contenait une demande d'un substitut du parquet de Paris lequel
indiquait qu'il était chargé d'une affaire d'escroquerie.
Dans cette affaire, la victime avait viré de l'argent sur un compte
déterminé dont il avait le numéro. Il a transmis cette
information au parquet de Luxembourg.
Ma réponse n'a pas été
de refuser de vérifier ce compte, mais d'indiquer qu'au Luxembourg,
pour avoir accès à des informations concernant un compte,
il faut saisir le juge d'instruction, lequel ne peut agir que s'il est
saisi lui-même par une autorité étrangère ayant
les mêmes pouvoirs. Nous exigeons un parallélisme des pouvoirs.
J'ai répondu au substitut de Paris de saisir le juge d'instruction
à Paris et de lui demander de transmettre une commission rogatoire
à son collègue luxembourgeois. Je ne sais pas si cela s'est
fait. Il n'y aurait eu aucun problème parce que l'affaire était
claire, il y avait une relation entre l'objet de la demande et l'affaire
poursuivie en France. Il s'agissait simplement d'un problème au
niveau de l'autorité qui posait la demande.
M. le Rapporteur : Nos discussions
ne portent pas sur la question de l'autorité qui saisit. D'ailleurs
tous les juges connaissent l'article 53 de la convention de Schengen. Nos
juges y sont habitués ainsi que les vôtres. Ce n'est pas du
travail de coopération parquet à parquet. Ce sont des juges
indépendants qui sont des garanties fondamentales pour le justiciable.
Cette question concerne l'étendue
de vos exigences pour lancer une vérification dans les comptes bancaires
luxembourgeois. Mme Fulgeras, qui s'est rendu célèbre en
France, n'est pas soupçonnable de dépendance à l'égard
du pouvoir politique. Selon elle, M. Marin parlait juste lorsqu'il disait
que c'était rapide si on faisait mouche tout de suite et si on était
capable d'entrer dans le chas de l'aiguille, mais que souvent on passait
à côté et qu'il fallait recommencer de six mois en
six mois. C'est l'appréciation de vos collègues que nous
sommes chargés de vous transmettre. C'est un point sur lequel on
peut travailler.
M. Robert BIEVER : C'est souvent
le problème des commissions rogatoires complémentaires. Nous
exécutons une commission rogatoire dont un certain nombre d'éléments
ressortent ; puis, le juge étranger nous demande encore plus d'informations
et pour quelle raison nous n'avons pas vu tel ou tel élément.
C'est difficile car le juge luxembourgeois ne connaît pas forcément
le fond de l'affaire. Cela conduit à des commissions rogatoires
additionnelles qui font perdre beaucoup de temps.
M. Jean-Paul FRISING : S'agissant
du deuxième exemple, plus récent, toujours dans le cadre
de notre exigence d'un minimum d'indices, il s'agit d'une commission rogatoire
venant d'Allemagne, sur une affaire de crime organisé brassant des
sommes importantes. Les policiers allemands, lors d'écoutes téléphoniques
et de l'examen de relevés téléphoniques, avaient constaté
que les suspects avaient des contacts téléphoniques réguliers
avec une banque à Luxembourg, qui a été identifiée.
Lorsque la commission rogatoire nous est parvenue, les perquisitions ont
été effectuées, et depuis l'argent se trouve saisi
sur le compte.
Cette affaire a été bouclée
en quinze jours trois semaines. Le lien avec le Luxembourg avait été
établi formellement grâce aux appels téléphoniques
à la banque. On pouvait imaginer, vu l'arrière-fond de l'affaire,
que cela concernait de la prostitution et de la traite des femmes, une
criminalité qui générait beaucoup de profits.
M. Jean-Pierre KLOPP : Je voudrais
faire une remarque générale. Il est quand même important
de relever, en ce qui concerne la véritable criminalité de
droit commun, que nous n'avons jamais eu, à ma connaissance, une
difficulté. Beaucoup de demandes d'entraide sont exécutées
sans qu'il y ait exercice des voies de recours.
Les recours sont intervenus en 1994/95,
sur des affaires politiques italiennes, belges, française, où
il y a eu effectivement un blocage par des recours systématiques.
Cette expérience nous a permis d'affiner la jurisprudence, de sorte
qu'en général, les recours passent sans trop de difficultés.
Il y a d'ailleurs eu beaucoup moins de recours ces derniers temps. Il me
semble que c'est dû à cette jurisprudence qui est tout à
fait en faveur de l'entraide.
M. le Président : Avant
de revenir à cette question des recours, très importante
et très actuelle, j'aimerais que vous nous fassiez la photographie
et la typologie de ce qui vous semble aujourd'hui être la délinquance
financière et le blanchiment sur la place de Luxembourg. Quels sont
les types de criminalité, les nationalités des criminels,
les montants des transferts et avec quels pays ?
Mme Martine SOLOVIEFF : Le rapport
du service anti-blanchiment donne déjà certaines informations
de cette nature.
M. le Président : Ce
rapport date de 1997. Y en a-t-il un chaque année ?
Mme Martine SOLOVIEFF : C'est
le dernier, à ma connaissance. Vous vouliez parler du blanchiment...
M. le Président : En
tant que praticiens, quelles sont vos constatations sur le blanchiment
et la délinquance financière car nous sommes sur un sujet
difficile à cerner ? Tout le monde en parle, mais on peut s'interroger
parfois sur les réalités qui se cachent derrière.
D'aucuns disent même qu'on en parle beaucoup, mais qu'il n'y a rien.
Mme Martine SOLOVIEFF : A Luxembourg,
nous avons eu autant d'affaires de blanchiment à traiter que dans
tous les autres pays. L'infraction de blanchiment est de toute façon
l'infraction la plus complexe à prouver. En effet, il faut déjà
prouver l'infraction de blanchiment en tant que telle, mais surtout prouver
l'infraction primaire. C'est là toute la difficulté.
Les pays limitrophes, notamment la
Belgique, ont eu, au point de vue du nombre, plus d'affaires judiciaires
avec des condamnations, mais on s'est aperçu que ce sont des affaires
simples, des hypothèses d'école, c'est-à-dire que
le blanchisseur vient avec une valise d'argent en espèces. Or à
Luxembourg, le blanchiment ne se fait pas au niveau de l'injection, mais
au niveau du transit, c'est-à-dire de l'empilage, de l'intégration.
D'où la difficulté, pour le banquier, de détecter
une opération soupçonnable.
Des déclarations d'opérations
suspectes nous arrivent au niveau du soupçon. Or un soupçon
n'est pas un début de preuve. Dans toute affaire de déclaration
d'opération suspecte, nous essayons au début de faire un
minimum d'enquête. Mais le problème qui se pose de nouveau
à nous, c'est que dans 95 % des cas, nous avons affaire à
des ressortissants qui ne sont pas luxembourgeois, qui n'ont pas de résidence
à Luxembourg et qui sont souvent sans domicile fixe.
De ce fait, demander, au niveau des
déclarations d'opérations suspectes, des renseignements aux
autres cellules prend du temps. Nous avons de très bons rapports
avec le TRACFIN et la CTIF, mais les renseignements qu'ils nous fournissent
ne sont pas suffisamment précis. Dans la plupart des cas, on se
limite à échanger des informations qui se trouvent au niveau
de la cellule. On ne peut exiger de nos correspondants étrangers
qu'ils fassent une véritable enquête sur la personne qui,
le cas échéant, réside dans ce pays. C'est pourquoi,
dans la majorité des cas, les simples soupçons ne se transformeront
jamais en indices tout à fait précis.
TRACFIN - que je connais très
bien - et nos correspondants en France sont confrontés au même
problème, en matière d'infraction de blanchiment, à
savoir transformer le soupçon en minimum d'indices.
M. le Président : Vos
collègues de TRACFIN et de la CTIF suggèrent que nous, les
législateurs, avancions un peu en la matière en proposant
un renversement de la charge de la preuve.
Mme Martine SOLOVIEFF : C'est
un des débats.
M. Robert BIEVER : Il y a quelques
mois, j'ai participé à une journée des juristes européens
à Trèves. Tous les responsables des services de blanchiment
s'accordaient pour dire que ce mécanisme, mis en place en matière
de blanchiment, est un travail administratif absolument énorme,
contrairement aux résultats obtenus en matière de poursuites,
si on considère l'expérience de quelques années, dans
tous les pays. Un Américain disait qu'il fallait le renversement
de la charge de la preuve.
C'est le drame des juristes, car le
juriste peut participer, le matin, à un colloque sur la lutte contre
la criminalité organisée et économique, et l'après-midi,
sur les problèmes de l'homme et les droits de la défense.
Il faut trouver un point d'équilibre.
M. Jean-Paul FRISING : En Italie,
ils ont une solution qui leur permet de faire la moitié du chemin.
Cette idée de base prévoit de faire justifier de sa fortune
une personne impliquée dans une affaire et contre laquelle existent
des indices concrets à sa participation dans l'activité criminelle.
C'est la condition essentielle. Si un minimum est constaté, la personne
doit justifier de sa fortune.
M. le Président : C'est
exactement cela, cela coupe la poire en deux.
M. Robert BIEVER : Au niveau
de notre culture juridique commune, c'est un débat difficile.
Mme Martine SOLOVIEFF : La deuxième
difficulté, en matière de blanchiment, est de transformer
le soupçon en indice qui nous permettra d'entamer une instruction.
Notre avantage, au niveau du parquet,
est d'avoir deux « casquettes » : d'une part, celle du service
anti-blanchiment qui recueille les déclarations d'opérations
suspectes, d'autre part déjà pouvoir apprécier, avec
les yeux d'un parquetier, si les soupçons sont suffisants et si,
le cas échéant, on peut directement ouvrir une instruction,
c'est-à-dire en faire une affaire pénale.
Toutefois, au niveau de l'affaire pénale,
le problème reste entier car il faut prouver l'infraction de blanchiment
et ensuite, l'infraction primaire. L'infraction primaire ne se situera
jamais dans notre pays, mais dans un autre, d'où de nouveau les
problèmes de l'entraide que nous connaissons. Si l'entraide fonctionne
pratiquement avec tous les pays de l'Union européenne, elle ne fonctionne
pas du tout avec les autres pays.
M. le Rapporteur : Lesquels
?
Mme Martine SOLOVIEFF : Le Panama.
M. Jean-Paul FRISING : Je vous
cite une affaire concrète dans laquelle nous avons d'ailleurs une
personne en détention préventive. Ce dossier, ouvert au cabinet
d'instruction à Luxembourg pour faits de blanchiment d'argent, montre
toute la difficulté de la question.
Nous devons instruire contre une personne
d'origine marocaine, officiellement résidente en Belgique. Cette
personne est inscrite à l'assistance publique, mais a des comptes
ici à Luxembourg qui dépassent la centaine de millions de
francs luxembourgeois et son frère est mêlé à
des affaires de trafic de stupéfiants. Nous essayons de faire le
lien, car il en existe un entre les deux.
L'enquête en Belgique n'a pas
donné grand-chose, mais il résulte de ses déclarations
qu'il aurait des activités en Espagne et au Maroc. Nous avons lancé
des commissions rogatoires en Espagne ainsi qu'au Maroc où il est
très difficile d'obtenir de l'entraide. A trois reprises, des policiers
luxembourgeois se sont déplacés au Maroc pour procéder
quasiment eux-mêmes sur place aux vérifications qu'ils demandaient
aux autorités marocaines. Nous avançons très lentement
dans cette affaire et nous risquons un jour de devoir libérer cette
personne parce qu'il ne sera plus possible de la maintenir en détention
préventive.
M. le Président : Vous
fonctionnez sur les déclarations de soupçon, comme tous les
services anti-blanchiment. Nous avons lu, dans le rapport du GAFI ou dans
celui du Conseil de l'Europe, qu'il n'y avait pour une place financière
de l'importance de celle du Luxembourg que deux personnes pour traiter
ces déclarations.
De plus, il ressort d'un entretien
que nous avons eu avec l'autorité de surveillance des banques, que
les banquiers, plutôt que de faire des déclarations de soupçon
à Luxembourg, préfèrent éviter la relation
d'affaires. Confirmez-vous cela ? N'estimez-vous pas que ce problème
mérite d'être discuté avec la profession bancaire ?
Mme Martine SOLOVIEFF : Ce problème,
me semble-t-il, a déjà été discuté lors
de l'évaluation du GAFI. Nous considérons que notre circulaire
est précise en la matière. Même si le banquier refuse
la relation d'affaires avec le client, il est obligé de nous le
déclarer. Je ne peux apprécier si effectivement cette politique
est pratiquée par tous les établissements bancaires, mais
en tout cas, de mon point de vue, notre circulaire est précise.
Chaque fois que le banquier ne peut exclure qu'il y a blanchiment, il est
obligé de le déclarer.
M. Jean-Paul FRISING : On ignore
les raisons pour lesquelles le banquier refuse le client.
M. Robert BIEVER : Très
souvent, lorsque le banquier nous déclare une opération,
nous lui demandons de la retarder, ce qui est techniquement possible. Entre-temps,
nous nous renseignons sur la personne en question, auprès des autorités
de son pays d'origine ou de résidence. Lorsqu'il nous arrive parfois
de tomber sur quelque chose, nous demandons aux autorités du pays
en question de nous envoyer une commission rogatoire afin de nous permettre
de saisir les fonds. Dans d'autres cas, nous constatons l'embarras des
autorités car les éléments dont elles disposent sur
la personne en question sont trop ténus.
Une autre observation concerne le fait
que le parquet exerce la fonction du TRACFIN. Cela a pour conséquence
que certaines opérations, qui nous sont dénoncées,
se révèlent être des infractions autres que le blanchiment,
notamment des escroqueries.
M. le Rapporteur : Vous estimez
donc que c'est un élément positif.
M. Robert BIEVER : Nous n'étions
pas preneurs de cette fonction car elle ne rentre pas directement dans
les fonctions traditionnelles du parquet. C'est un travail de collecte
d'informations. Nous nous sommes battus très fort pour dire qu'il
y avait déjà la cellule anti-blanchiment au parquet dont
nous ne pouvions utiliser les renseignements qu'en matière de blanchiment.
Nous avons refusé car, en tant que parquet, nous devons pouvoir
utiliser des renseignements de toute nature dans toutes les affaires. Par
ailleurs, nous avons des conventions avec le TRACFIN et la CTIF, avec lesquels
les relations sont bonnes.
M. le Rapporteur : Etes-vous
satisfait de la coopération que vous offre TRACFIN ? Sont-ils très
réactifs ? Vous donnent-ils toutes les informations immédiatement
?
Mme Martine SOLOVIEFF : Nous
n'avons jamais eu de problèmes.
M. le Président : Quels
sont les types d'affaires de délinquance financière ou de
blanchiment que vous découvrez à Luxembourg, quelles sont
les nationalités les plus concernées et sur quels types de
crimes à la base ?
Mme Martine SOLOVIEFF : C'est
surtout de l'escroquerie financière.
M. Robert BIEVER : C'est certainement
celle qui se dégage le plus. On ne peut rien exclure en ce qui concerne
les nationalités concernées. Il est un fait qu'il y en a
davantage des pays de l'Est, ces dernières années. Il y en
a peut-être moins d'Amérique latine, me semble-t-il. Nous
avions eu, dans les années 1993/94, une très importante affaire
de blanchiment, voire la plus importante qui ait lieu en Europe même.
Il est évident que, dans toutes
ces matières, on peut toujours faire mieux, même en matière
d'entraide, mais les autres pays peuvent également faire mieux.
Sur la liste du GAFI du 1er février 2000 qui énumèrent
les pays prioritaires, il y a Chypre, Gibraltar, Guernesey, Jersey, l'île
de Man, le Liechtenstein, Monaco, la Russie et l'Autriche. L'Autriche va
d'ailleurs écoper d'un deuxième « carton jaune »
au mois de juin, en raison des livrets d'épargne anonyme.
M. le Rapporteur : Nous sommes
allés en Autriche pour discuter de cette question.
M. Robert BIEVER : Il y a une
deuxième liste sur laquelle figure Aruba et les Antilles néerlandaises.
M. le Rapporteur : Nous en avons
parlé aux Néerlandais.
M. Robert BIEVER : Il y a aussi
Monaco dont les Français n'aiment pas beaucoup qu'on leur parle.
M. le Rapporteur : Nous sommes
allés à Monaco où nous avons frôlé l'incident
diplomatique. Ce n'est pas à nous qu'il faut dire cela. Les Monégasques
ne nous aiment pas trop et ne comprennent pas pourquoi on leur fait des
reproches. Nous vous enverrons la presse pour information.
M. Robert BIEVER : J'ai lu la
presse. Monaco n'est pas tout à fait un pays indépendant.
M. le Rapporteur : C'est vrai
puisque le Premier ministre, dans la Constitution, est français.
C'est ce que nous avons dit et nous le confirmons. Nous sommes du même
coté de la critique.
M. Robert BIEVER : Sur cette
deuxième liste du GAFI, d'autres pays d'Europe sont cités,
mais ce sont les pays dont on dit qu'il ne faut pas les incriminer à
l'heure actuelle, mais au contraire les aider. Sur cette deuxième
liste, il y a l'Angleterre, la Suisse, mais pas le Luxembourg. Nous sommes
loin d'être parfaits, mais il faut tout de même voir si là
on peut parler de paradis fiscal. Cela fait bien d'en parler, mais il faut
tout de même veiller à faire certaines différences.
M. le Rapporteur : Pour aborder
la question des évaluations mutuelles et de la liste du GAFI, nous
tenons un langage international. Ce n'est pas la France qui va donner des
leçons au monde entier. C'est le langage international de lutte
contre le blanchiment. Il ne faut pas qu'il y ait malentendu. Nous adressons
donc les critiques à la France et au TRACFIN, en premier lieu. Cela
ne leur fait pas plaisir, mais nous ne sommes pas là pour faire
des dîners mondains, mais pour avancer sur un certain nombre de questions.
Nous avons eu des difficultés
à Monaco, au Liechtenstein, quelques-unes en Autriche sur la question
des comptes anonymes. D'ailleurs les Autrichiens attendent tout à
fait tranquillement la condamnation de la Cour de justice des Communautés.
S'ils sont condamnés, ils diront alors à leurs électeurs
qu'ils sont obligés de réformer ce système. C'est
un peu comme la chasse en France, on attend la condamnation pour avancer.
Nous irons en Grande-Bretagne et nous
poserons les questions qui, à nos yeux, montrent que la Grande-Bretagne
est le plus gros dossier européen en termes de paradis fiscal. C'est
le plus mauvais élève de la classe. La Suisse a fait des
progrès dans certains cantons, mais pas dans tous. La Suisse alémanique
n'est pas du tout coopérative.
Pour vous parler tout à fait
librement, la question qui se pose au Luxembourg est celle des voies de
recours. Si le pouvoir politique luxembourgeois traite la question des
voies de recours, nous pourrons considérer que le Luxembourg est
aux normes de la coopération judiciaire entre pays qui luttent contre
le blanchiment. Vous comprenez qu'on ne puisse passer notre temps à
dire aux Suisses de réformer leurs voies de recours et passer cette
question sous silence au Luxembourg. La Suisse a déjà démantelé
un niveau de voie de recours grâce à Mme Carla del Ponte,
qui a fait passer une loi fédérale enlevant un niveau de
voie de recours.
Le débat sur cette question
des voies de recours semble très vif au Luxembourg. Nous avons lu
les avis des uns et des autres. Hier, nous avons eu un débat assez
fort avec l'association des banques et avec M. Mosar de la commission juridique,
auquel nous avons indiqué que ce que dit l'ordre des avocats sur
les voies de recours n'est pas admissible.
Pourtant, je suis avocat moi-même
et attaché, comme vous, dans un Etat de droit, aux droits de la
défense et à la possibilité pour les justiciables
de se défendre contre des accusations éventuellement abusives.
Mais nous ne sommes pas du tout dans cette configuration.
Sur ce sujet, quelle est votre position
et comment voyez-vous se profiler le débat parlementaire sur la
loi ? Pour nous, c'est loin d'être un progrès. Aussi longtemps
que la question sur les voies de recours ne sera pas traitée au
niveau politique, nous serons dans cette disposition d'esprit par rapport
au Luxembourg. Sinon cela signifierait que nous n'aurions pas le même
comportement à l'égard des Suisses qui sont pour nous une
cause de préjudice considérable dans nos affaires de corruption
et de blanchiment.
M. le Président : J'ai
cru lire, dans l'avis du Procureur d'Etat, qu'il considérait que
« ce projet consacrait la mainmise du gouvernement sur l'exécution
des commissions rogatoires » et que le choix du législateur,
qui est politique, « se fait contre les exigences d'une exécution
rapide des décisions des juges étrangers et contre le respect
de l'indépendance des juges ».
Ces propos reflètent une grande
indépendance du Procureur d'Etat à l'égard du pouvoir
politique. Quel est votre jugement et votre préoccupation sur ce
débat qui s'enterre, revient... Nous verrons si le parlement, comme
il le prévoit, vote ce texte avant l'été.
Mme Martine SOLOVIEFF : La situation,
concernant les voies de recours, est jusqu'à maintenant la suivante.
Nous avons toujours appliqué les dispositions de notre loi nationale,
le code d'instruction criminelle. Le problème qui s'est posé
est celui des recours en cascade. Dans les affaires sensibles, nous avons
le plus souvent, déjà dans le cadre de la commission rogatoire,
une énumération d'un certain nombre de personnes physiques
et de personnes morales, donc de sociétés.
Dès lors qu'on commence l'exécution
de la commission rogatoire, on tombe obligatoirement sur six ou sept personnes
physiques et quelques sociétés. Le problème qui s'est
posé, c'est que chacune des personnes, considérées
comme des tiers intéressés ayant un intérêt
légitime, est autorisée, selon notre législation,
à déposer un recours en annulation, faire appel et, le cas
échéant, faire un recours en cassation, même si cela
n'est pas possible dans la pratique, avec les délais prévus.
Au lieu de déposer les recours
en même temps, chacune d'entre elles attend le jour du prononcé
de l'arrêt de cassation pour déposer un recours identique.
Pour nous, l'avantage de ce projet est évident. Un des articles
clés sera de centraliser tous les recours à un seul moment
de la procédure.
Au niveau de la procédure et
de la transmission des pièces, tous les recours étant centralisés,
la chambre du Conseil statuera tant sur la transmission des pièces
que sur tous les recours déposés. J'estime que cela devrait
pouvoir nous permettre d'évacuer les recours dans un délai
tout à fait raisonnable, et en particulier de les centraliser à
un moment précis. De toute façon, cette procédure
de la transmission des pièces par la chambre du Conseil est une
procédure que nous connaissons, étant donné que nous
la pratiquons dans le cadre du traité Bénélux. Il
s'agit là d'une simple formalité dans la plupart des cas.
Au niveau des voies de recours, cela devrait nous nous permettre de raccourcir
les délais de transmission.
M. Jean-Pierre KLOPP : Nous
sommes d'accord avec la mouture actuelle du projet gouvernemental.
M. le Rapporteur : Notre position
est assez maximaliste. Nous considérons qu'il est normal que les
citoyens luxembourgeois puissent exercer des voies de recours sur le dévoilement
des informations bancaires. Mais nous ne voyons pas pourquoi les non-résidents
disposeraient de voies de recours alors qu'ils ne sont même pas physiquement
présents au Luxembourg. Ils ne sont pas poursuivis au Luxembourg
et ils ont des voies de recours dans les pays requérants. C'est
d'ailleurs ce qui se passe en Suisse.
Nous sommes contre l'existence même
des voies de recours. Il en existe aux Pays-Bas, mais elles ne sont pas
suspensives. Leur exercice ne suspend pas la transmission à l'autorité
étrangère. Je mets la Grande-Bretagne à part. Le Luxembourg
se trouve dans une position unique dans l'Union européenne sur la
question des voies de recours, qui n'existent pas en France, en Espagne
et en Italie car c'est le juge requis qui exerce une délégation.
M. Robert BIEVER : Il me semble
tout de même avoir vu, à l'occasion, que des recours étaient
possibles en France.
M. le Rapporteur : Nous avons
eu ce débat hier avec le ministre de la Justice et M. Mathekowitsch.
M. Robert BIEVER : En France,
des arrêts ont été reproduits au Dalloz.
M. le Rapporteur : L'arrêt
auquel il est fait allusion est celui du 29 octobre 1996 sous le commentaire
du professeur Boulloc. J'en ai fait part à la chancellerie avant
notre venue, car j'ai découvert que l'ordre des avocats, au Luxembourg,
utilisait cet arrêt pour nous renvoyer à nos chères
études, disant que les Français donnent des leçons
aux Luxembourgeois alors qu'eux-mêmes organisent des voies de recours.
En premier lieu, c'est un arrêt
isolé qui n'a jamais été confirmé par l'assemblée
plénière. En second lieu, c'est un arrêt dans un cas
d'espèce dans lequel l'intéressé, contre lequel un
juge autrichien faisait exécuter une commission rogatoire en France,
était déjà poursuivi en France. Lorsque j'ai vu cet
arrêt, j'en ai immédiatement averti la chancellerie et le
conseiller. C'est la réponse qu'ils m'ont donnée.
M. Robert BIEVER : Un deuxième
arrêt a été publié, plus tard, après
celui qui a donné lieu à la note du professeur Boulloc.
M. le Rapporteur : La chancellerie
considère que les voies de recours ne peuvent être exercées
dans le code de procédure pénale que par le plaignant ou
le poursuivi. Cette affaire est mise en examen en France.
M. Robert BIEVER : Mais le recours
est dirigé contre la commission rogatoire.
M. le Rapporteur : Mais comme
l'intéressé est poursuivi parallèlement, en Autriche
et en France, il y dispose de voies de recours. C'est la position de la
chancellerie. Nous examinerons ce point de très près, avec
vous.
M. Robert BIEVER : Chacun relira
la note de Monsieur Boulloc. J'ai également assisté à
des colloques où des avocats français indiquaient qu'il était
absolument anormal qu'en France, il n'y ait pas plus de recours.
M. le Rapporteur : Ce sont des
propos d'avocat. Vous avez la chance d'avoir un ancien avocat devant vous
qui les connaît bien. (Rires.)
M. Jean-Pierre KLOPP : Il faut
souligner que le contrôle de ces recours est purement formel. Il
n'est pas dirigé contre la commission rogatoire, mais contre la
décision luxembourgeoise d'exécution. Si la convention le
prévoit, nous vérifions les conditions de recevabilité,
mais non le fond des faits. Nous demandons un exposé des faits clair
et précis, qui permet d'établir un lien avec ce qui est demandé.
S'il n'y a pas de lien entre les faits et l'objet de la demande d'entraide,
on se trouve dans l'hypothèse de la « fishing expedition
» dans laquelle le Luxembourg refuse l'entraide. Le contrôle
ne consiste pas à examiner au fond s'il y a effectivement des éléments
de preuve.
M. le Rapporteur : Nous connaissons
ce point. C'est ce qu'a prétendu faire cette jurisprudence en France,
c'est-à-dire un recours pour excès de pouvoir. Nous sommes
d'accord pour qu'on ne se prononce pas sur la pertinence de la perquisition
de la mesure de l'instruction.
Mais ce que nous faisons valoir auprès
de votre ministre de la Justice, c'est l'inutilité de ces recours
puisqu'ils sont systématiquement rejetés. Ils n'ont donné
lieu qu'à une censure, dans une affaire où l'autorité
qui avait requis le Luxembourg n'était pas judiciaire. Le contrôle
peut avoir lieu, non pas de façon juridictionnelle, mais de façon
judiciaire, par des magistrats chargés de refuser ou d'accorder
l'entraide. Il n'est pas nécessaire d'avoir des voies de recours
pour contrôler ce type d'écart par rapport aux règles
internes.
Notre position est de dire que les
voies de recours ne servent à rien. J'aimerais bien que vous me
communiquiez l'arrêt postérieur à celui-là et
je déposerai un amendement pour supprimer ces voies de recours qui
n'ont aucun sens.
M. Robert BIEVER : Le recours
en cassation était même recevable, ce qu'il n'est pas chez
nous.
M. le Rapporteur : Mais le professeur
Boulloc dit que l'intéressé est mis en examen en France.
M. Robert BIEVER : Il y a un
problème essentiel dans le débat actuel mené au Luxembourg.
Les avocats et les banquiers demandent un contrôle de fond et de
proportionnalité, et l'accès au dossier. Ce sont là
les trois problèmes sur lesquels nous avons une opinion tout à
fait tranchée. Ce serait vraiment dénaturer les commissions
rogatoires. Lorsque j'ai été cité à la commission
juridique de la chambre, je l'ai dit avec toute la netteté requise.
Faire cela serait une véritable loi d'entrave judiciaire. Si les
avocats et les banquiers commencent à examiner le dossier du juge
étranger, vous vous doutez qu'ils ne sont pas sans influence, et
pas seulement à Luxembourg.
M. le Rapporteur : Madame et
messieurs, je ne voudrais pas que nous nous quittions sans vous avoir adressé,
par l'intermédiaire de cette Mission, des compliments qui nous sont
parvenus sur le Luxembourg et sa magistrature. Car il n'y a pas que des
motifs d'irritation et d'exaspération comme nous l'avons déclaré,
à juste titre.
Je voudrais vous lire le fax que nous
a adressé, avant notre venue, M. Bertossa. « S'agissant
du Luxembourg, je vous informe que depuis quelques mois, en tout cas, nous
avons senti une évidente volonté de la part des magistrats
du Grand Duché d'améliorer la rapidité et la qualité
de l'entraide internationale. Cette amélioration correspond apparemment
à des changements chez les magistrats en charge des requêtes
étrangères. Je vous signale, par ailleurs, que le Luxembourg
est sur le point de se doter d'une loi régissant l'entraide internationale
dont j'imagine que vos hôtes seront en mesure de vous livrer le contenu.
» Nous n'avons pas que des éléments négatifs
à faire valoir.
M. Robert BIEVER : Nous pouvons
toujours faire mieux, mais les autres pays également.
M. le Président : Ce
n'est pas l'objet du débat, mais cela ne nous pose pas de problème,
nous sommes une mission européenne. Comptez-vous beaucoup sur cette
loi sur les recours ?
M. Robert BIEVER : Je répondrai
comme l'association des banquiers. Si le projet doit être celui préconisé
par les avocats et les banquiers, je préférerais ne pas avoir
de loi.
M. le Président : Vous
n'avez aucune assurance que votre version sera celle qui passera.
M. Robert BIEVER : Nous ne le
savons pas. La question de l'accès au dossier est encore en discussion.
Selon certaines sources, il y aurait un système selon lequel la
commission rogatoire étrangère serait communiquée
à l'inculpé, à moins qu'il y ait une raison majeure
de s'y opposer. Si on prend un tel système, on introduit forcément
un premier recours sur le refus de communiquer. Selon notre théorie,
on ne peut communiquer une commission rogatoire car l'intéressé
ne peut avoir davantage de droits ici qu'il en a devant son juge naturel.
En Belgique, par exemple, seuls les détenus ont accès au
dossier.
M. le Rapporteur : Avant que
nous nous quittions, je voudrais vous indiquer que nous allons notamment
à Chypre, en Italie et en Espagne. Si vous avez des remarques à
formuler sur ces pays, nous en sommes preneurs.
M. le Président : Nous
vous remercions pour cette séance de travail.
Ce premier entretien de la Mission
avec les magistrats luxembourgeois s'est déroulé le 11 février
2000.
Depuis cette date, le Luxembourg
a notamment adopté, le 8 août 2000, une loi sur l'entraide
judiciaire en matière pénale. Cette législation a
fait l'objet d'une note de la part du procureur d'Etat, M. Robert Biever,
qui actualise le contenu de ce compte rendu et qui figure en annexe du
rapport.
Entretien
avec MM Robert BIEVER, Procureur d'Etat
Carlos ZEYEN, Substitut du Procureur,
et Jean-Paul FRISING, Procureur
d'Etat adjoint
(Compte rendu de l'entretien du
20 décembre 2001 à Luxembourg)
Présidence de M. Vincent PEILLON,
Président
M. le Rapporteur : Nous sommes
en train de terminer notre rapport sur le Luxembourg. De nombreux éléments
nouveaux sont apparus, monsieur le procureur d'Etat, depuis que nous sommes
venus il y a maintenant près de deux ans. Je voudrais aborder avec
vous six points, si vous le permettez.
Le premier concerne l'excuse fiscale
dans le cadre du protocole additionnel d'entraide judiciaire.
Le deuxième concerne l'évolution
des moyens accordés à la justice, puisque vous nous aviez
donné des informations à ce sujet. La situation s'est-elle
améliorée ?
Le troisième point a trait à
la loi de 1999 sur la réglementation de l'activité de domiciliataire.
Le quatrième porte sur l'analyse
des déclarations de soupçon qui proviennent du secteur bancaire,
les évolutions et les commentaires que vous en faites, pour que
nous puissions actualiser nos informations.
Le cinquième est la ratification
de la Convention de La Haye qui reconnaît le trust et son
équivalent, la fiducie et qui est en totale contradiction avec les
recommandations du GAFI. C'est d'ailleurs un texte que nous ne ratifierons
pas en France et dont, en tant que parlementaires, nous demanderons la
dénonciation.
Le sixième point concerne la
loi du 8 août 2000 sur les voies de recours.
Les questions que je voudrais vous
poser sont : comment interprétez-vous la réserve fiscale
sur le protocole additionnel à la convention européenne d'entraide
judiciaire ratifié en octobre 2000 par votre pays ? Comment appréciez-vous
l'excuse fiscale et notamment le caractère d'escroquerie fiscale,
dans le cadre de laquelle on peut obtenir la coopération du Grand
Duché ? Bref, quelle est votre jurisprudence ?
M. Jean-Paul FRISING : J'ai
porté hier devant le tribunal correctionnel la première affaire
luxembourgeoise concernant le délit d'escroquerie fiscale. Il n'y
a pas encore de jurisprudence interne luxembourgeoise soulevée par
ce type d'infractions.
Vous connaissez le texte. Un certain
nombre d'éléments constitutifs doivent être réunis
: le montant, la fraude fiscale. Il faut qu'il s'agisse d'un préjudice
au patrimoine fiscal et que son montant soit « significatif »
- c'est le terme employé dans le texte -, soit en montant absolu,
soit en montant proportionnel par rapport à l'impôt dû
pour l'année considérée.
Ce montant « significatif »
n'est pas fixé dans le texte. Il y a une certaine référence
dans les travaux parlementaires, mais le législateur n'a pas donné
de critères précis. C'est un point sur lequel le tribunal,
dans cette affaire particulière, devra se prononcer.
M. le Rapporteur : Quand entre-t-il
en jugement ?
M. Jean-Paul FRISING : Un certain
nombre de question de base se posent encore. Ils ont fixé, me semble-t-il,
leur prononcé au 14 février.
M. le Rapporteur : C'est la
seule décision ?
M. Jean-Paul FRISING : C'est
pour le moment la seule.
M. le Rapporteur : Cela concerne
le tribunal, mais quelle est la ligne de conduite du parquet ? Car il est
intéressant de savoir ce que vous jugez recevable au titre de la
coopération judiciaire.
M. Jean-Paul FRISING : J'allais
y venir. Il n'y a pas de jurisprudence pour le moment. Nous naviguons un
peu à vue parce que nous n'avons pas de véritable point de
repère mais, depuis le début de l'année, depuis que
le protocole est applicable, un certain nombre de demandes d'entraide en
matière fiscale nous ont été adressées, dans
lesquelles le délit d'escroquerie a été pris en considération
pour accorder l'entraide. Celles-ci, venant de l'étranger, concernent
à l'étranger des procédures judiciaires essentiellement
fiscales. Nous avons considéré que les conditions de double
incrimination étaient satisfaites.
Evidemment, cela se fait à partir
des éléments que nous fournit l'autorité étrangère
requérante.
M. le Président : Il
serait intéressant que vous puissiez nous chiffrer ce nombre de
demandes parce que cela va, évidemment, beaucoup surprendre la communauté
internationale.
M. Jean-Paul FRISING : Il y
en a certainement plus d'une vingtaine.
M. le Rapporteur : Depuis la
signature ?
M. Jean-Paul FRISING : Depuis
le 1er janvier, date d'entrée en vigueur du protocole
au Luxembourg.
M. le Rapporteur : Cela en fait
deux par mois, en moyenne.
M. Jean-Paul FRISING : Aussi
bien pour la fiscalité directe qu'indirecte.
Nous avons, par exemple, de nombreuses
demandes émanant de la Grande-Bretagne pour la fiscalité
indirecte. En effet, parce que si nous pouvions déjà auparavant
accorder l'entraide fiscale pour la fiscalité indirecte sur la base
du traité de Schengen, les Britanniques n'étant pas dans
l'espace Schengen, nous ne pouvions leur accorder cette entraide. Mais
aujourd'hui, avec ce protocole, nous pouvons leur répondre sur des
affaires de fiscalité indirecte et directe.
Des affaires de douane font également
l'objet de demandes d'entraide. Pour le moment, je pense que nous faisons
assez bien notre travail.
M. Carlos ZEYEN : Les man_uvres
frauduleuses systématiques doivent résulter de l'exposé
des faits. C'est le critère selon lequel l'entraide est accordée.
M. Jean-Paul FRISING : Le cas
échéant, si les faits ne sont pas exposés avec suffisamment
de précisions pour nous permettre d'apprécier s'il y a un
minimum d'indices pour admettre les man_uvres frauduleuses systématiques,
nous demandons au pays requérant de nous fournir plus de détails
sur la façon dont on a procédé.
A ma connaissance, seule une demande
a été refusée récemment.
M. Robert BIEVER : Il est assez
amusant de remarquer qu'en matière de fiscalité, ce sont
les Belges qui ont toujours tapé le plus sur le Luxembourg pour
l'entraide en matière fiscale - ce que je comprends d'ailleurs tout
à fait de leur part - mais le problème, c'est quel le protocole
a été ratifié sous condition de réciprocité
et le fait est que la Belgique n'a pas ratifié. Ce qui fait que
nous avons refusé des demandes émanant de Belgique.
M. le Président : Il
est important de le dire car il est vrai qu'ils vous « tapent »
dessus.
M. Jean-Paul FRISING : C'est
lors d'une affaire importante que j'ai découvert le pot aux roses.
Le juge d'instruction avait déjà informé son collègue
belge qu'il allait exécuter la commission rogatoire ; qu'une ordonnance
avait déjà été rédigée mais n'avait
pas encore été notifiée à la banque mise en
cause, lorsque, dans le cadre d'un autre dossier, j'ai eu l'occasion de
consulter la liste des pays qui avaient ratifié ce protocole, et
j'ai lu : « Albanie, Autriche, Bulgarie... » et me suis rendu
compte que la Belgique n'y figurait pas.
Nous étions tellement persuadés,
à entendre les reproches dont nous accablaient les Belges, qu'ils
avaient également ratifié ce protocole que j'ai été
tout à fait surpris de constater leur absence de cette liste sur
laquelle figurent nos partenaires dans l'Union européenne, sauf
notamment la Belgique.
M. le Rapporteur : Nous allons
pouvoir écrire cela à M. Louis Michel.
M. Jean-Paul FRISING : J'en
ai ensuite, bien sûr, informé le juge d'instruction.
M. le Président : Passons
à la question suivante portant sur les moyens.
Vous vous êtes plaint publiquement,
M. le procureur, de ne pas disposer d'assez de moyens pour que la justice
fonctionne. Vous avez d'ailleurs raison de plaider pour votre chapelle.
C'était dans un entretien accordé au journal Forum en
janvier 2000. Depuis, avez-vous été grassement doté
par les autorités politiques ?
M. Robert BIEVER : Non, c'est
véritablement un problème. Bien que la police judiciaire
accorde une priorité aux demandes d'entraide judiciaire, celles-ci
ne sont pas traitées dès leur arrivée, dans la semaine.
Tel n'est pas le cas. Tel ne peut être le cas, eu égard au
manque en personnel.
Cela engendre une autre conséquence
d'ailleurs : c'est qu'en accordant une telle importance aux commissions
rogatoires internationales - et je pense qu'il faut vraiment le faire -
nous négligeons les recherches et les enquêtes sur le plan
purement national. Cela a également des retombées extrêmement
négatives.
M. le Président : Vous
aviez eu des formules très dures...
M. Robert BIEVER : Je n'ai jamais
de formules dures !
M. le Président : Vous
aviez dit « faire fonction d'alibi », ce qui est une interrogation
que l'on peut avoir, évidemment, quand on est du côté
du droit.
M. Robert BIEVER : Si je regarde
le nombre d'enquêtes dont nous sommes chargés, dont l'instruction
est ouverte et qui ne sont pas menées à bien, cela pose beaucoup
de problèmes également pour l'égalité devant
la loi.
Il est vrai que le cabinet d'instruction
a reçu des renforts puisqu'en relativement peu d'années,
nous sommes passés de quatre à huit juges d'instruction.
Il en a été de même pour le parquet dont le nombre
a crû. Mais le fait est qu'au niveau de la police judiciaire, même
s'il y a eu quelques augmentations d'un agent ou un autre, la situation
n'est cependant pas telle qu'elle puisse donner satisfaction.
M. le Président : La
loi de 1999 qui réglemente l'activité de domiciliataire de
société a posé des exigences de professionnalisation,
de qualification et de vigilance. Mais rien n'est prévu concernant
la limitation de la capacité à domicilier des sociétés,
ce qui peut poser des problèmes, notamment par rapport à
l'objectif de vigilance sur le fonctionnement de ces sociétés.
Quel est votre point de vue à ce sujet ? Avez-vous l'impression
qu'il faudra que votre droit aille plus loin ?
M. Carlos ZEYEN : Je pense qu'en
ce qui concerne le nombre des sociétés à domicilier,
là où leur nombre est le plus élevé, c'est
chez ceux qui avant la loi, étaient des domiciliataires professionnels.
Depuis l'adoption de cette loi, ils sont entrés dans la catégorie
des autres professionnels du secteur financier, et sont maintenant, à
ce titre, soumis à la surveillance de la Commission de surveillance
du secteur financier.
Si un cabinet d'avocats fait vingt
ou trente domiciliations - à mon avis, cela ne va pas bien plus
loin - cela ne pose pas de problème de surveillance. C'est chez
les domiciliataires de sociétés qui appartiennent maintenant
à la catégorie des professionnels du secteur financier au
même titre que les courtiers ou autres, qu'il y a des sociétés
domiciliées en grand nombre. Or les domiciliataires sont soumis
à la surveillance complète de la CSSF.
M. le Président : A quel
nombre avez-vous fixé la barre où l'on passe professionnel
?
M. Carlos ZEYEN : Il n'y a pas
de limite de ce point de vue. Mais je voulais dire que, dans la pratique,
car on ne peut faire abstraction de la réalité, on rencontre
des centaines de sociétés domiciliées uniquement auprès
de ceux qui entrent dans cette catégorie, parce que les autres sont
des fiduciaires, donc, des réviseurs d'entreprises. Pour les banques,
de toute façon, il ne se pose pas de problème de surveillance
du nombre.
M. le Rapporteur : Ils sont
astreints à la déclaration de soupçon ?
M. Carlos ZEYEN : Oui.
M. le Rapporteur : Combien avez-vous
recueilli de déclarations de soupçon de leur part ?
M. Carlos ZEYEN : Une dizaine
ou une douzaine.
M. le Rapporteur : C'est mieux
que la Suisse, où il n'y en a aucune.
M. Jean-Paul FRISING : Vingt-neuf
domiciliataires de sociétés ont reçu l'autorisation
à ce jour, qui ne sont pas des professionnels d'une autre profession
financière réglementée et qui sont reconnus comme
domiciliaires.
M. Carlos ZEYEN : Donc, si,
par exemple, c'est une banque qui domicilie mais que, néanmoins,
c'est sur papier à l'en-tête de la banque que la déclaration
entre au parquet, notre secrétariat les enregistre sous «
banque », de même que certaines déclarations ont également
été faites par des réviseurs qui avaient la société
domiciliée dans leur cabinet.
M. le Rapporteur : Combien y
a-t-il de domiciliataires de sociétés ?
M. Carlos ZEYEN : Vingt-neuf.
M. le Rapporteur : Vingt-neuf,
ce sont les domiciliaires. Mais de sociétés domiciliées
? De combien de sociétés est constitué votre secteur
offshore
? A Chypre, il est de 30 000.
M. Carlos ZEYEN : On a toujours
dit que le nombre de holdings était de l'ordre de 10 000.
C'est le chiffre que j'ai en tête.
M. le Rapporteur : Il n'existe
pas de registre ?
M. Robert BIEVER : Qui pourrait
donner ce chiffre ?
M. Carlos ZEYEN : L'administration
de l'enregistrement pourrait vous donner le chiffre exact.
M. le Rapporteur : Ce registre
est public ?
M. Carlos ZEYEN : Oui, il est
public.
M. le Rapporteur : Il donne
le nom du gérant. Pas de l'ayant droit ?
M. Carlos ZEYEN : Oui, mais
les banques sont obligées de l'identifier.
M. le Rapporteur : Il y a un
registre. Donc, il y a un chiffre.
M. le Président : D'après
les informations que vous nous aviez données, sur les deux cents
banques présentes au Luxembourg, seules une quarantaine feraient
des déclarations de soupçon.
M. Carlos ZEYEN : Au total,
pour l'année 2000, ces déclarations sont au nombre de 148,
dont 113 émanent de banques. Cela se répartit sur 37 établissements
différents. Cette année, nous en aurons de l'ordre de 400,
dont 231 émanant de banques, et de 81 établissements différents.
M. le Président : Pensez-vous
qu'il y a des profils types de banques qui satisfont à cette obligation
de déclaration de soupçon ?
M. Carlos ZEYEN : Le problème
est celui rencontré dans tous les pays. Nous sommes sur la même
ligne que TRACFIN, qui nous dit que ce sont souvent les mêmes qui
déclarent.
Mais il faut aussi dire que cela dépend
de la clientèle. Par exemple, certaines filiales d'une société
qui, à l'étranger, n'a que des blue chips, à
Luxembourg, n'acceptent pas de clientèle qui déambule dans
la rue. Elles n'ont que des sociétés qui lui sont envoyées
par la société-mère et se trouvent rarement dans la
situation de devoir dénoncer un soupçon de blanchiment.
Mais, d'un autre côté,
il est exact que l'on a toujours affaire aux mêmes. Il y a les bons
et les mauvais élèves. Certaines jouent le jeu. Manifestement,
d'autres ne le jouent pas.
Dans un premier temps, la politique
était de comprendre que ce n'était pas un mouvement naturel
pour un banquier de collaborer avec les autorités et de dénoncer
ses clients, avec lesquels il doit instaurer une relation de confiance.
Par conséquent, notre politique n'était pas celle de la répression,
mais avec l'adoption de la loi de 1998, le système a été
modifié ; la simple violation des obligations professionnelles a
été érigée en infraction séparée,
même indépendamment de tout contexte de blanchiment, et nous
commençons à poursuivre.
M. le Président : Cela
fonctionne bien ?
M. Carlos ZEYEN : Oui.
M. le Rapporteur : Qu'est-ce
que cela donne ?
M. Carlos ZEYEN : Nous avons,
pour une banque de la place - numéro un ou deux ici - dressé
procès-verbal au mois de mars et nous avons actuellement six dossiers
d'enquête pour violation des obligations professionnelles.
M. le Rapporteur : Pour non-déclaration
de soupçon ?
M. Carlos ZEYEN : Une partie
de ces six dossiers a été faite dans le cadre de non-dénonciation
à la suite des événements du 11 septembre et aux listes
que nous avons envoyées.
M. le Rapporteur : Avez-vous
des banques françaises dans le lot ?
M. Carlos ZEYEN : En ce qui
concerne les déclarations de soupçon, elles sont dans le
peloton de tête.
M. le Rapporteur : Très
bien. Voilà une bonne nouvelle !
M. le Président : Nous
n'avons pas réussi à faire voter en France la possibilité
d'une sanction pénale pour manquement aux obligations professionnelles.
Nous n'avons pas cela dans notre arsenal juridique, mais nous n'avons perdu
que d'une voix.
M. Carlos ZEYEN : Il n'y a pas
de sanction d'emprisonnement. Il s'agit d'une amende, d'une amende élevée.
Mais, pour un banquier, c'est important.
M. le Rapporteur : C'est déshonorant.
M. le Président : Ils
redoutent beaucoup cela.
M. Carlos ZEYEN : Cela risque
d'avoir des répercussions sur l'agrément parce que tous les
dossiers sont communiqués. Lorsque nous écrivons à
une banque que nous la soupçonnons d'avoir commis une infraction
de ce type, copie de cette lettre est adressée à la CSSF.
Je crois bien d'ailleurs qu'eux-mêmes
font de leur côté une sorte de contrôle systématique
lors de chaque déclaration, parce que les banques sont obligées
de leur envoyer copie de leurs déclarations de soupçon.
M. le Rapporteur : En dehors
des twenty two bad guys du 11 septembre, avez-vous eu des procédures
? Avez-vous saisi et gelé des avoirs sur la base de déclarations
?
M. Carlos ZEYEN : Tout d'abord,
il y a eu les listes du FBI. Tout a été envoyé au
secteur bancaire ainsi qu'aux autres professionnels de la finance soumis
à obligation.
Ensuite, il y a eu les executive
orders, que nous avons repris tels quels. Tout comme les Américains
qui avaient ordonné le blocage des avoirs, nous avons repris ce
blocage en nous basant sur l'article 40 de la loi sur le secteur financier
et 89 de la loi sur les assurances.
Puis, nous avons entrepris un certain
nombre d'autres recherches, notamment sur des personnages plus «
sensibles » pour le Luxembourg, dont certains étaient déjà
connus. Si on lit dans les journaux que la s_ur d'une certaine personne
est une épouse d'Oussama Ben Laden, nous prenons des initiatives,
en bloquant le compte et en demandant aux autorités américaines
de nous donner une sorte de clearance. En attendant cette clearance,
les comptes restent bloqués. Parfois, nous les avons même
un peu trop bloqués, notamment ceux d'un Premier ministre qui a
vu ses comptes bloqués pendant trois semaines. Mais nous attendions
le feu vert des Américains.
Enfin, nous avons bloqué plusieurs
fonds d'investissement de sociétés commerciales dans le cadre
de Al Baraka, qui figurait sur la liste du 7 novembre. Une enquête
de la police judiciaire avait permis d'avoir l'indication que certaines
sociétés liées à Al Baraka étaient
présentes ici, ainsi que des fonds d'investissement. Une instruction
judiciaire a été ouverte. Tout a fait l'objet d'une perquisition
et d'une saisie, et les fonds ont été bloqués. L'analyse
est en cours.
M. le Rapporteur : En dehors
de cette procédure exceptionnelle engagée par les Etats-Unis
et le FBI, reprise par l'ONU et relayée par l'Union européenne,
avez-vous des procédures de gel et de saisie d'avoirs qui ont fonctionné
depuis que nous nous sommes vus il y a deux ans ?
M. Carlos ZEYEN : Bien sûr.
C'est notre pain quotidien.
M. le Rapporteur : Dans quelle
quantité ?
M. Carlos ZEYEN : Tout d'abord,
je précise que nous considérons que notre finalité
première n'est pas toujours de bloquer et de geler les avoirs parce
que, parfois, pour les besoins de l`enquête il peut s'avérer
plus intéressant de suivre les flux, d'autant plus que cette dernière
se fait le plus souvent à l'étranger et qu'en bloquant ici,
nous risquons de détruire l'enquête du collègue étranger.
Mais, faisant abstraction de cette
réflexion, on peut dire que dans près de 15 % des cas de
déclaration d'opération suspecte, nous bloquons.
En matière de blocage, si nous
recevons l'assurance de la part de l'autorité étrangère
que la demande suivra ou si nous jugeons avoir des éléments
suffisants pour ouvrir une instruction judiciaire, nous procédons
au blocage du compte. Nous avons aussi parfois des blocages - ceux-là
ne sont pas compris dans les 15 % dont je parlais - de quelques jours,
quand, par exemple, un collègue étranger téléphone
pour nous dire qu'il vient d'arrêter une personne qui avait, dans
sa poche droite, un kilo d'héroïne et, dans la gauche, la carte
de visite d'un banquier luxembourgeois, et que nous aurons bientôt
une procédure, nous téléphonons à la banque
pour bloquer les avoirs pendant quelques jours.
M. le Rapporteur : Qu'avez-vous
à nous dire concernant la Convention de La Haye, sujet fort intéressant,
puisqu'il s'agit d'une convention signée en 1991 qui commence à
produire ses effets dans un contexte où l'on s'aperçoit que
la fiducie est l'ennemie numéro un des combattants anti-blanchiment,
notamment du GAFI. C'était d'ailleurs le sujet du GAFI sur le Luxembourg,
puisque le GAFI s'est appesanti dans son rapport sur cette question des
fiducies.
Nous, Français, allons mener
une offensive contre cette Convention. Nous ne la ratifierons jamais tant
que nous serons majoritaires.
Nous souhaitions savoir, à ce
propos, si vous allez être sollicités sur le projet de loi
qui risque d'être présenté au Luxembourg, qui faciliterait
la reconnaissance de la fiducie luxembourgeoise à l'étranger
Allez-vous émettre un avis, comme vous l'avez fait sur tous les
sujets qui concernent le travail qui est le vôtre ? Quel est votre
sentiment ?
M. Robert BIEVER : Je ne suis
pas au courant d'un projet qui existerait à l'heure actuelle en
la matière.
M. le Président : Il
en existe pourtant un.
M. Robert BIEVER : Si nous émettons
des avis, ce n'est que lorsque nous sommes consultés. Nous ne rédigeons
pas d'avis de notre propre initiative, seulement si on nous le demande.
M. le Rapporteur : Néanmoins,
quel serait votre sentiment ?
M. Carlos ZEYEN : Nous en avons
discuté à plusieurs reprises au sein du GAFI où, comme
vous l'avez dit à juste titre, c'est un sujet de préoccupation.
Mais, à notre avis, ce n'est pas encore un sujet sur lequel nous
sommes parvenus à des conclusions. Cela reste un sujet de tiraillement,
surtout entre la France et la Grande-Bretagne, la France disant qu'il faut
maintenant s'attaquer aux trusts, les Anglais ripostant sur les
actions au porteur. C'est un peu du style : « Messieurs les Français,
tirez les premiers. »
Même au GAFI, le dernier mot
n'a pas été dit à ce sujet.
Aujourd'hui, après les événements,
on s'intéresse à nouveau à la question : les actions
au porteur ont fait l'objet d'une offensive anglaise et, à nouveau,
les Français ont riposté parce qu'ils avaient l'impression
que les Anglais avaient l'intention de laisser les trusts en dehors.
Pour nous, l'essentiel est qu'il y
ait une identification du client. Je pense que notre système, sauf
infraction pénale commise par la banque, oblige à identifier
qu'il s'agit d'un trust, d'une société par actions au porteur
ou d'une société nominative. Pour nous, ce n'est pas le problème
fondamental. Je dois avouer ne pas comprendre les raisons pour lesquelles
vous dites que c'est le principal problème, à partir du moment
où la banque doit identifier l'ayant droit économique réel.
M. le Rapporteur : Parce que
la multiplication des écrans rend impossible le travail des banquiers,
s'ils cherchent vraiment à identifier les bénéficiaires
réels.
M. Carlos ZEYEN : Mais alors
le problème se pose de la même façon pour des actions
nominatives. Si l'on veut induire la banque en erreur, il peut aussi y
avoir des constructions avec une dizaine de sociétés nominatives.
M. le Rapporteur : Bien sûr.
Des actionnaires sont des personnes morales qui, elles-mêmes, ont
je ne sais combien d'actionnaires, qui sont autant de sociétés
panaméennes, irlandaises ou autres. Donc, l'identification est impossible
parce que nous sommes face à un agrégat de sociétés-écrans.
M. Robert BIEVER : Je conviens
avec vous que c'est un contexte de non-transparence, pour ne pas dire d'opacité.
M. le Rapporteur : Donc, que
font-ils ? Ils identifient l'ayant droit : et c'est la Panamean Incorporated
!
M. le Président : On
ne peut pas laisser ce rôle aux banquiers.
M. Carlos ZEYEN : Mais celui
qui aurait ce genre de comportement serait demain en correctionnelle. Nous
ne sommes plus à l'âge de la pierre.
M. le Rapporteur : C'est pourtant
partout comme ça.
M. le Président : Il
faut que l'affaire vienne de quelque part. Elle ne viendra pas du banquier.
Venons-en aux voies de recours. M.
Montebourg est très malheureux de vos voies de recours. Il n'a cessé
de m'en parler en venant.
M. le Rapporteur : Il est vrai
que je n'aime pas cela. Je considère que c'est une provocation car,
les délais théoriques, je n'y crois pas. A moins que vous
ne me démontriez le contraire !
M. Jean-Paul FRISING : Dans
la pratique, il n'y a pas trop de recours.
M. le Rapporteur : Oui, mais
une loi est faite pour être utilisée. Il reste donc des voies
de recours.
M. Jean-Paul FRISING : Oui,
elles sont formellement prévues. Le législateur luxembourgeois
n'a pas voulu s'en défaire. Nous sommes appelés à
appliquer la loi, nous n'avons pas le pouvoir de la modifier.
M. le Rapporteur : Ces recours
ont gardé un caractère suspensif.
M. Robert BIEVER : Il y a une
amélioration par rapport au système précédent.
M. Jean-Paul FRISING : Les recours
en cascade ne sont plus possibles.
M. le Président : Vous
en avez deux.
M. Jean-Paul FRISING : Il existe
un délai de dix jours qui commence à courir à partir
de la notification de la mesure de perquisition auprès de la banque.
Durant ces dix jours, celui qui veut introduire un recours peut le faire.
Ce délai de forclusion passé, la procédure suit son
cours.
M. le Rapporteur : C'est la
seule amélioration de la loi.
M. Carlos ZEYEN : Elle est substantielle
par rapport à ce qui existait auparavant.
M. Jean-Paul FRISING : Ensuite,
le recours en nullité et une demande en restitution sont traités
en première instance par la chambre du conseil du tribunal d'arrondissement.
Puis, en cas d'appel, devant la chambre du conseil de la cour d'appel.
Il n'existe plus de recours en cour de cassation.
M. le Rapporteur : Il y a deux
« étages » tout de même.
M. Jean-Paul FRISING : Oui,
il y a un système de recours à deux instances.
Ensuite, la chambre du conseil statue
par une ordonnance sur tous les recours, tous les incidents de procédure
et sur le réquisitoire de transmission des pièces du procureur
d'Etat.
Ce sont, tels qu'ils se présentent,
les articles 8, 9 et 10 de la loi.
M. Robert BIEVER : En fait,
l'exécution matérielle pose bien plus de problèmes
que celui des recours quant aux délais.
M. le Président : Vous
voulez parler des capacités qui sont les vôtres ?
M. Robert BIEVER : Des moyens.
M. le Président : Dont
vous parliez tout à l'heure. De combien a augmenté le budget
de la Justice l'année dernière ?
M. Robert BIEVER : Je ne le
sais pas.
M. le Président : Vous
ne suivez pas l'évolution de votre budget de la Justice ?
M. Robert BIEVER : Je sais qu'en
France, il n'en va pas de même.
M. le Président : Oui,
cela fait l'objet de vives polémiques.
M. Robert BIEVER : Ce n'est
pas le cas ici. D'ailleurs, les policiers dépendent du ministère
de l'Intérieur. Donc, vous donner le budget de la Justice ne vous
dirait pas grand chose.
En tout cas, des recours comme ceux
dont M. Van Ruymbeke vous avait part la dernière fois que vous êtes
venus ici ne sont plus possibles. Il est certain que ces recours qui permettaient
à quelqu'un de retarder la procédure pendant un, deux ou
trois ans, en faisant des recours successifs, ne sont plus possibles. Peut-être
l'un ou l'autre jour, relativement proche, tous les mécanismes d'entraide
vont-ils s'harmoniser et s'accélérer.
M. le Rapporteur : Vous n'êtes
pas politisé, mais nous l'exprimons devant vous et l'écrirons
dans le rapport, nous ne comprenons pas - si le législateur luxembourgeois
veut instaurer ces voies, pourquoi pas - mais pour quelle raison celles-ci
ont-elles un caractère suspensif. C'est un obstacle excessif.
M. Jean-Paul FRISING : C'est
un obstacle de deux mois dans la pratique, parce que, que le recours n'empêche
pas l'exécution.
M. le Rapporteur : Mais le recours
est suspensif.
M. Jean-Paul FRISING : Mais
pas l'exécution.
M. le Rapporteur : Vous attendez
d'avoir le résultat avant de transmettre.
M. Jean-Paul FRISING : Oui,
dans la pratique, il y a un recours, mais la commission rogatoire est exécutée.
M. le Rapporteur : Elle est
exécutée mais elle n'est pas transmise.
M. Carlos ZEYEN : De toute façon,
avant l'exécution, elle ne pourrait pas être transmise.
M. le Rapporteur : Nous expliquons,
depuis deux ans maintenant, aux autorités ministérielles
luxembourgeoise, dont le ministre de la Justice, qu'il est inacceptable
que des pays auxquels sont adressées des commissions rogatoires
organisent tout un système de recours, alors que des recours ont
déjà lieu dans le pays requérant. Il n'est pas acceptable,
de surcroît, que les recours suspendent la transmission de la commission
rogatoire.
C'est ce qui tue nos enquêtes
!
M. Robert BIEVER : Monsieur
le député,...
M. le Rapporteur : Quand le
Bangladesh vous adresse une commission rogatoire, je comprends qu'il puisse
y avoir des recours. Mais nous sommes tous membres adhérents de
la Convention européenne des droits de l'homme ! Avons-nous besoin
de la garantie de la justice luxembourgeoise ?
C'est donc une mesure destinée
à protéger les intérêts bancaires ! Nous l'interprétons
ainsi et nous considérons, politiquement, qu'il s'agit d'une provocation
: cette loi n'est pas une amélioration, c'est une reculade et l'on
se moque du monde !
Voilà mon point de vue. Mais
vous n'y êtes pour rien, vous n'êtes pas législateurs.
M. Robert BIEVER : De toute
façon, cela...
M. le Rapporteur : C'est inacceptable
! D'ailleurs, chez nous, vous pouvez faire tous les recours que vous voulez.
Les recours sont possibles parce que M. Frieden est allé nous sortir
de sa manche un arrêt de la cour de cassation - que j'ai précieusement
conservé dans nos archives - dans lequel il était indiqué
qu'un de nos ressortissants étrangers avait fait un recours en France
sur une commission rogatoire qui avait été exécutée
par la France et transmise, et il y avait eu une voie de recours. Ce recours
était radicalement irrecevable...
M. Robert BIEVER : C'est autre...
M. le Rapporteur : Permettez-moi
de terminer... et nous avions dit à M. le ministre de la Justice,
qui est un esprit fin, que, comme il pouvait le constater, chez nous, le
recours, n'était pas suspensif.
D'ailleurs, il est irrecevable. N'importe
quel procédurier imaginatif peut faire des recours sur tout et n'importe
quoi. C'est écrit dans le principe de la Cour de cassation, comme
en témoigne le Dalloz et, de surcroît, il n'est pas suspensif.
La commission rogatoire était déjà partie.
C'est inacceptable. C'est un point
politique. Vous n'y êtes pour rien, mais je m'étonne que vous
soyez les défenseurs d'un tel système. Comme si vous aimiez
le contentieux ! (Sourires.) Il y a mieux à faire !
M. Robert BIEVER : Il y a beaucoup
de choses qui sont inacceptables !
M. le Rapporteur : Par exemple
?
M. Robert BIEVER : Par exemple,
nous avons le cas d'un criminel belge. Un mandat international est lancé
contre lui. Il est arrêté en France et nous demandons son
extradition. Il fait une demande de mise en liberté. Il est libéré
sous contrôle judiciaire. On peut faire un recours, en France, contre
les extraditions en Conseil d'Etat, me semble-t-il. C'est ce qu'il fait
et le soixantième jour, celui auquel le délai arrive à
son terme, il rentre en Belgique.
M. le Rapporteur : De quelle
nationalité est-il ?
M. Robert BIEVER : Il est belge.
M. le Rapporteur : Où
est-il jugé ?
M. Robert BIEVER : Ici.
M. le Rapporteur : C'est ici
qu'il a commis son crime ?
M. Robert BIEVER : Le recours
français...
M. le Rapporteur : Vous savez,
la France milite pour le mandat d'arrêt européen sur trente-deux
crimes et délits. Le Luxembourg aussi, me semble-t-il ?
M. Robert BIEVER : Oui.
M. le Rapporteur : Vous n'êtes
pas opposés à ce que, dans cette liste, figurent les délits
financiers ?
M. Robert BIEVER
: Non, pas du tout.
Je voulais dire simplement que si nous
avons une extradition sommaire d'un autre pays que la France, la personne
qui marque son accord peut être extradée dans les vingt-quatre
heures - en fait, dans la semaine.
M. le Rapporteur : Nous sommes
d'accord.
M. le Président : Mais
si vous attendez que l'on ait fait tous les progrès pour commencer
à progresser du vôtre...
M. le Rapporteur : La France
est à l'avant pointe du combat européen contre Berlusconi,
sur l'affaire du mandat européen. Vous le savez ? D'ailleurs, nous
comptons sur votre soutien politique.
M. Robert BIEVER : Vous avez
peut-être lu l'interview avec M. Bruti Liberati parue au Dalloz (n°
44 de 2001).
M. le Rapporteur : Je l'ai lu,
bien sûr.
M. Robert BIEVER : ...qui était
l'un de nos examinateurs lors de l'évaluation sur l'entraide.
Mais, même si vous vous emportez
beaucoup, et je ne voudrais pas vous provoquer, je pense qu'il est exagéré
de dire que la loi constitue une reculade.
M. le Président : Cela
a une vertu pédagogique dans son esprit ! (Sourires.)
M. Carlos ZEYEN : C'est un compromis.
M. Robert BIEVER : C'est un
compromis, et l'on pourrait faire mieux.
M. le Rapporteur : Merci, M.
le procureur d'Etat.
M. Robert BIEVER : Mais, par
rapport à certaines orientations que le projet aurait pu avoir à
l'occasion d'amendements...
M. le Rapporteur : A ce propos,
M. le procureur d'Etat, les compliments arrivant pour la fin, votre avis
donné au nom de l'autorité judiciaire au bas de ce projet
de loi est tout à fait clair. Nous avons senti que des tas de choses
nous unissaient.
M. Robert BIEVER : Nous avons
rédigé une petite note complémentaire à ce
sujet.
M. le Rapporteur : Que nous
avons reçue.
M. le Président : Nous
vous remercions.
Audition de MM. Ernest BACKES,
ancien cadre de la société
Cedel,
et Denis ROBERT, journaliste
(procès-verbal de la séance
du mardi 20 mars 2001)
Présidence de M. Vincent
PEILLON, président
M. le Président : Mes
chers collègues, nous recevons aujourd'hui MM. Ernest Backes et
Denis Robert, que je remercie d'avoir accepté notre invitation.
Si nous avons souhaité vous
recevoir aujourd'hui, c'est parce que vous venez de publier un ouvrage
dans lequel vous abordez des questions qui sont au centre de nos préoccupations
- et qui devraient être au centre des préoccupations de toutes
les autorités publiques, quelles soient nationales ou internationales.
Tout le monde s'accorde à dire
que le développement des transactions financières internationales
s'est accompagné d'une augmentation massive des opérations
de blanchiment ; les facilités offertes par le système financier
international sont utilisées pour faire circuler l'argent sale et
le recycler dans les systèmes légaux. Cela représente,
d'après le directeur général du FMI, de 2 à
5 % de la richesse mondiale ! Les juges européens ont insisté
sur le fait que si les frontières n'existaient plus pour la circulation
des capitaux, elles n'existaient que trop pour ceux qui sont chargés,
au nom de l'ordre public, de poursuivre les criminels. Dans ce jeu entre
les criminels et les autorités publiques, certains sont très
nettement handicapés par rapport aux autres ; étant donné
qu'il nous appartient de fixer démocratiquement les règles
du jeu, nous devons faire évoluer ces règles, sinon nous
serions complices de ce désordre public qu'est la criminalité
financière internationale.
Dans ce contexte général
qui préside à nos travaux, les allégations contenues
dans votre livre nous ont semblé extrêmement préoccupantes.
Nous savons en effet que ce système de transactions internationales
et de paiements interbancaires est organisé autour de deux chambres
de compensation - vous aurez l'occasion de nous préciser ce que
sont exactement ces chambres et leur importance dans le système
financier international ; l'une d'elle, selon vous, la société
Cedel, aujourd'hui Clearstream, aurait mis en place un système permettant
l'existence de comptes non publiés ; avec le temps, ce système
aurait subi certaines dérives permettant à des sommes d'argent
de « se cacher » puis de réapparaître en toute
impunité dans le système légal.
Nous aimerions que vous nous expliquiez
comment fonctionne ce système, que vous nous révéliez
la nature des reproches ou des faits que l'on peut instruire contre l'organisation
et les dérives de ce même système, qui faciliterait
la criminalité financière, et que vous nous livriez les éléments
sur lesquels vous avez fondé cette enquête et qui nous permettraient,
à nous comme à toutes les autorités, de poursuivre
la réflexion et d'envisager des moyens de régulation et de
contrôle appropriés concernant ce système des transactions
internationales.
Monsieur Backes, pouvez-vous, tout
d'abord, nous expliquer ce qu'est une chambre internationale de compensation
et quel est son rôle - puisqu'il s'agit d'une coopérative
bancaire - dans le système des transactions internationales, interbancaires
?
M. Ernest BACKES : Monsieur
le président, pour bien comprendre l'utilité des chambres
de compensation internationales, il convient de faire un rappel historique
et de revenir trente ans en arrière au moment de leur création.
Ces chambres ont été créées en 1968 et 1969
suite à la décision historique du président Kennedy,
en juillet 1963, qui imposa une taxe aux utilisateurs non Américains
du marché américain - pour les émissions d'actions
et d'obligations. La place financière de New-York était la
seule capable d'assumer les volumes des nouvelles émissions des
grands émetteurs traditionnels européens, c'est ce qui a
incité le président Kennedy à imposer cette taxe -
la IET. Il avait en effet compris qu'en Europe les trop nombreux décideurs
empêcheraient la naissance d'un marché européen et
qu'il faudrait passer par le marché américain ; en revanche,
il n'avait pas perçu la volonté des banques européennes
d'agir sans en référer aux pouvoirs publics de leurs pays.
Ce marché européen obligataire,
né dès 1963, a évolué dans des proportions
énormes sans le moindre contrôle public des pays concernés
; bien entendu, les banques s'étaient engagées à respecter
les règles imposées par leur législation nationale.
Lors de la mise en place de ces chambres, il était précisé
que seules pouvaient y participer les institutions financières habilitées
par la législation de leur pays d'origine à intervenir sur
les marchés financiers.
Ce marché a pris rapidement
de l'ampleur, et quelques années plus tard, avec des volumes d'émissions
considérables, il a été confronté à
des problèmes techniques du type - comment faire lorsque les premiers
remboursements surviendront ? Il convenait donc de mettre en place des
instruments techniques afin de répondre aux travaux courants se
greffant sur ce type de marché. Dans un premier temps, Euroclear
fut créée à Bruxelles, par la seule Morgan Guarantee
Trust Cy, comme une chambre de compensation internationale intervenant
sur le marché des valeurs mobilières, puis dans un second
temps, et en réaction à ce monopole, les banques européennes
ont souhaité organiser un contrepoids en créant un système
neutre et indépendant, Cedel.
Techniquement parlant, quelle est l'utilité
de ces chambres de compensation internationales ? Revenons à la
situation des marchés de valeurs mobilières avant la création
de ces dites Chambres. A l'époque, les transactions étaient
très coûteuses, puisque réalisées avec des envois
physiques de valeurs mobilières à travers le monde entier
car les investisseurs participant à ce marché se trouvaient
répartis sur les cinq continents. Lorsqu'une banque située
à Rome achetait un poste d'actions IBM nouvellement sorties sur
le marché de New-York, la banque new-yorkaise devait concrètement
emballer de « gros paquets de titres » - 10 ou 50 millions
de dollars -, les assurer auprès d'une compagnie d'assurance pour
les acheminer par voie postale à Rome ! En outre, le paquet n'arrivant
à Rome que quinze jours plus tard, tout cela entraînait une
perte considérable d'intérêts pour la contrepartie
new-yorkaise qui devait attendre cette réception des titres par
la banque italienne pour en obtenir le paiement.
Les chambres de compensation ont été
créées pour mettre fin à ces coûts désastreux
pour les banques qui participaient à ce type de marché. Celles-ci
sont donc devenues coopérateurs dans le système où
elles peuvent déposer les valeurs mobilières et les espèces
dont elles ont besoin. Le tout reste en place à un endroit bien
précis, et grâce au clearing, les transactions se font
par jeu d'écritures sous forme informatique. De ce fait, un poste
de titres peut désormais changer maintes fois de propriétaires
- sur les cinq continents - dans la même journée : Francfort,
New York, Sydney, Singapour, Copenhague, Hong-Kong, etc. Quinze changements
de propriétaires avaient été ainsi déjà
constatés en une seule et même journée comptable de
1983 En l'absence d'un tel système de compensation, ces mêmes
mouvements auraient pris une année !
M. le Président : Les
capitaux - valeurs mobilières ou espèces -, peuvent donc
changer de comptes plusieurs fois dans la journée ; c'est bien le
casse-tête de ceux qui doivent retracer les mouvements de capitaux
! Cependant, vous nous dites qu'il est possible, via les chambres
de compensation, de suivre à la trace ces mouvements de capitaux
; vous nous confirmez donc que la mémoire de toutes les transactions
qui ont eu lieu ces quinze dernières années à travers
ces Chambres de compensation existe bien.
M. Ernest BACKES : Tout à
fait, cette traçabilité existe et n'est pas contestée
par les dirigeants de ces trois systèmes.
M. le Président : Vous
parlez de trois systèmes, il s'agit, je suppose, des deux chambres
de compensation, Euroclear et Clearstream et du système
SWIFT
; quelle est la différence entre ces systèmes ?
M. Ernest BACKES : Le système
SWIFT
est uniquement utilisé pour les transferts de fonds, alors que
les chambres de compensation servaient, à l'origine, avant tout
aux transferts de valeurs mobilières.
Le système SWIFT est
né sept ans après la création des deux chambres de
compensation, car il devenait indispensable de créer un réseau
propre pour le transfert du cash. Mais les deux systèmes
de clearing, tels qu'ils existent aujourd'hui, ont également
leur propre système de transfert d'espèces, et les coopérateurs
peuvent l'utiliser. Ils n'ont d'ailleurs pas à exprimer leur préférence,
ce sont Clearstream et Euroclear qui décident d'utiliser le réseau
SWIFT
ou leur propre réseau de transfert d'espèces. Ces deux chambres
de compensation vous livrent d'ailleurs sans aucun problème le nom
des banques chez qui elles ont des dépôts, que l'on appelle
les « cash correspondants ».
M. le Président : Ce
que vous nous dites est important, car on a dit parfois que le clearing
ne permettait pas d'effectuer des transactions en cash. Vous, vous
nous confirmez bien que les sociétés de compensation, sans
avoir recours au système SWIFT, peuvent procéder à
des transferts d'espèces.
M. Ernest BACKES : Je vous le
confirme.
M. Denis ROBERT : Monsieur le
président, il est également possible de prouver l'existence
de ces transactions cash, car elles sont codées dans un certain
nombre de microfiches, sous les références 10 et 90, respectivement
réception de fonds (10) et envoi de fonds (90).
M. le Président : Maintenant
que nous avons bien saisi l'utilité des chambres de compensation,
je voudrais que vous nous expliquiez comment s'est mis en place, alors
que vous aviez encore des responsabilités au sein de la société
Cedel, le système des comptes non publiés : à quoi
correspondait la nécessité de mettre en place de tels comptes
? Et en quoi y a-t-il eu, par la suite, une utilisation abusive de ces
comptes non publiés ?
M. Ernest BACKES : Les comptes
non publiés ont été créés au milieu
des années 70, à la demande de deux banques italiennes, membres
de notre système coopératif - la Banca Commerciale Italiana
et la Banco di Roma. Ces deux banques possédaient en Italie un réseau
d'environ une centaine de filiales chacune, et l'investisseur privé
avait l'habitude de travailler sur les marchés new-yorkais ; il
n'était donc pas rare qu'un client de la filiale de Bari achète
des valeurs mobilières à la bourse de New-York à une
contrepartie new-yorkaise. La Banca Commerciale Italiana, qui siégeait
depuis l'origine au conseil d'administration de Cedel, a alors demandé
la création d'un système de sous-comptes pour ses filiales
- et leur gestion -, sachant que leurs contreparties, sur les différents
marchés, ne devaient connaître que le compte de la direction
centrale. Nous avons alors songé à ces comptes dits non publiés.
Nous avons demandé conseil à
nos autorités supérieures - conseil d'administration et réviseurs
- et aux autorités de contrôle qui ont accepté de nous
laisser agir de cette façon - sur décision du conseil d'administration
: nous avons donc ouvert des comptes non publiés, pour cette unique
raison technique. Les réviseurs d'entreprise n'y voyaient aucune
objection, cela leur facilitait même la tâche : ils avaient
accès aux transactions qui se jouaient entre la direction centrale
et les filiales ; il leur était donc facile de contrôler qu'aucune
autre transaction, que celles entre la maison-mère et ses filiales,
ne se faisait sur ces comptes non publiés.
Aujourd'hui, on veut me faire admettre
qu'il existe d'autres bonnes raisons qui justifient la présence
de ces comptes non publiés ; je veux bien le croire. Mais un ancien
administrateur de Cedel m'a communiqué les rapports du conseil d'administration
depuis dix ans ; or, il n'est mentionné nulle part qu'il a été
donné aux dirigeants actuels de la société le pouvoir
d'élargir les motifs d'utilisation des comptes non publiés.
La règle d'origine reste donc la même : les comptes non publiés
doivent être les sous-comptes d'un compte principal.
M. le Président : Sur
ce sujet, je souhaiterais obtenir deux précisions. Tout d'abord,
en ce qui concerne les comptes non publiés, à partir de quelle
année l'inflation de ces comptes a-t-elle commencé et pourquoi
?
Ensuite, la société Clearstream
- anciennement Cedel - relève du champ de compétence de la
commission de surveillance du secteur financier (CSSF) du Luxembourg ;
lorsque la société Cedel a pris la décision que vous
venez d'évoquer, elle a été amenée, naturellement,
non seulement à informer le conseil d'administration, mais également
à se mettre en liaison avec les autorités de contrôle.
La commission de surveillance a-t-elle procédé à des
missions d'inspection, et en particulier, lorsque le principe a été
adopté, à un contrôle sur la mise en place de ces comptes
non publiés ?
M. Ernest BACKES : Le contrôle
bancaire de l'époque n'exerçait aucune mission de surveillance
sur Cedel ; il s'agit d'ailleurs d'un des motifs de mon licenciement en
1983. Face à certains procédés visant à rendre
le système plus souple, Gérard Soisson et moi-même
avions milité en faveur d'un contrôle public qui n'existait
pas. C'est seulement après mon départ, et la mort de Gérard
Soisson, que Cedel a accepté d'être placée sous le
contrôle de l'Institut Monétaire Luxembourgeois (IML) exercé
aujourd'hui par la CSSF. Mais le contrôle n'a jamais eu lieu sur
place, dans la société ; les banques de la place ont un formulaire
à remplir, elles y inscrivent donc ce que bon leur semble.
La commission de contrôle bancaire
à Luxembourg a toujours manqué de personnels pour procéder
à des contrôles effectifs, dans les banques. Et depuis dix
ans les dirigeants de Cedel puis de Clearstream ont tout fait pour éviter
ce type de contrôle.
M. le Président : Je
voudrais que l'on précise deux points préoccupants, par rapport
aux obligations de diligence des acteurs du système financier. Tout
d'abord, quelle est exactement la procédure d'acceptation d'un client
pour l'ouverture d'un compte à Clearstream ? Cette décision
est-elle collégiale, qu'exige-t-on de celui qui veut ouvrir un compte
?
Ensuite, s'agissant des comptes non
publiés, qui en possède la liste - les membres du conseil
d'administration notamment en sont-ils informés ?
M. Ernest BACKES : Normalement,
ils devraient l'être, mais je n'ai pas pu poser la question à
un administrateur actuel - tous les membres que je connaissais ne siègent
plus au conseil.
S'agissant de votre première
question, la procédure d'ouverture d'un compte est la suivante :
la banque intéressée doit envoyer une demande d'affiliation
signée par son président et son directeur général
- l'intitulé des demandeurs devrait ensuite se trouver dans le libellé
du compte - à la direction de Clearstream. Cette demande doit être
soumise au conseil d'administration pour accord.
Nous avons reçu un courrier
d'une société française - qui possède un compte
non publié -, Air Liquide, qui nous affirme qu'elle n'a jamais fait
de demande d'ouverture de compte chez Clearstream, et nous explique pourquoi,
selon elle, elle apparaît comme titulaire d'un compte. Il serait
intéressant de demander aux dirigeants de Clearstream la lettre
de demande d'ouverture de compte d'Air Liquide, signée par son président
et son directeur général ; car aucune autre institution ne
peut demander l'ouverture d'un compte à sa place - ce serait contraire
à la loi bancaire.
M. le Président : Vous
êtes en train de nous dire que la société Air Liquide,
qui possède un compte chez Clearstream - vous allez nous montrer
cela - n'a jamais fait de demande et que c'est une banque qui a agi pour
eux ?
M. Ernest BACKES : Les représentants
d'Air Liquide nous expliquent que cela pourrait en effet s'être passé
de cette façon. Ils disent avoir passé un ordre à
leur banque du Luxembourg pour acheter des valeurs mobilières. Et
d'après eux, la Banque Internationale du Luxembourg (BIL) a dû
ouvrir un compte en leur nom ; mais si tel était le cas, ce compte
devrait s'appeler non pas « Air Liquide » mais « BIL,
référence Air Liquide ».
M. le Président : Ce
point est tout de même très important !
Si j'ai bien compris vos explications,
les comptes doivent être ouverts par des banques - il s'agit d'une
coopérative interbancaire. Or il semble que le système ait
évolué, et que des sociétés aient ouvert, directement
- avant la transformation de Cedel en banque - un compte. Ne pourrait-on
pas extrapoler et émettre l'hypothèse que des banques se
soient permis d'ouvrir des comptes au nom de sociétés ?
M. Ernest BACKES : Non, nous
avons la preuve, dans un cas très précis - que je ne nommerai
pas aujourd'hui -, que c'est bien la multinationale elle-même qui
a exigé d'avoir directement accès au clearing international.
Je pense que cette société aurait des difficultés
à expliquer les procédures qu'elle a choisies pour gagner
sur les frais qu'elle devait normalement payer à sa banque qui la
représentait au sein du clearing international.
M. le Président : On
peut comprendre qu'il y ait des comptes non publiés du moment qu'ils
sont reliés à des comptes publiés. En revanche, il
existerait aujourd'hui selon vous un certain nombre de comptes non publiés
qui ne sont pas rattachés à des comptes publiés ;
une question se pose alors : quelle peut être l'utilité de
ces comptes ? Nous pouvons envisager des raisons licites dans le système
des transactions - une certaine discrétion -, mais nous pouvons
aussi nous inquiéter du dévoiement de cette procédure
avec des comptes qui n'apparaîtraient nulle part.
M. Ernest BACKES : Je suis convaincu
que les comptes non publiés qui ne sont pas reliés à
un compte principal, donc publié, appartiennent à des sociétés
ou des banques, qui ne souhaitent pas qu'une autorité quelconque
de recherche sache qu'elles sont membres d'une chambre de compensation.
Si Interpol, par exemple, se présente chez Clearstream pour savoir
si la banque Menatep y possède un compte, elle lui présentera
la liste des comptes publiés et pourra ainsi affirmer que la Menatep
ne possède aucun compte.
M. le Président : Comment
pouvez-vous avoir la certitude que des comptes non publiés ne sont
pas reliés à des comptes publiés ? Il est établi
que de très grandes institutions bancaires, y compris françaises,
ont de nombreuses succursales dans des paradis fiscaux, mais les noms sont
différents et il est parfois difficile de faire un lien entre les
différents comptes.
M. Ernest BACKES : Si
la Menatep - je reprends cet exemple - était un sous-compte de la
Chase Manhattan Bank, le compte non publié devrait être libellé
« Chase Manhattan Bank référence Menatep ».
M. le Président : Vous
voulez dire que dans les comptes non publiés, doivent se trouver
les instruments permettant d'identifier les comptes publiés ?
M. Ernest BACKES : Tout à
fait.
M. le Président : C'est
donc à partir de la liste des comptes non publiés, grâce
aux codes devant y figurer, que l'on peut savoir s'il y a un lien ou non
avec un ou plusieurs comptes publiés.
Pouvez-vous nous montrer un comparatif
entre une liste de comptes publiés et une liste de comptes non publiés
- en reprenant par exemple le cas de la Menatep.
M. Denis ROBERT : Nous avons
travaillé à partir de deux listes provenant du système
central : une datant de 1995, qui compte environ 4 200 références,
et une autre qui comporte tous les comptes de Clearstream en avril 2000,
à savoir 16 121 comptes présentés dans l'ordre chronologique
de leur ouverture. Parmi ces comptes, environ un millier sont des comptes
allemands, gérés par le système de clearing allemand,
ou des comptes internes à Clearstream ; il y aurait donc, selon
nos estimations, environ 15000 comptes ouverts chez Cedel Clearstream comme
compte externes, dont la moitié sont des comptes non publiés.
Nous n'avons pas pu être exhaustifs
dans nos recherches. Mais, à partir de cette liste intégrale
de tous les comptes, lorsque nous relevions un nom ou un compte qui nous
semblait bizarre, nous allions vérifier s'il figurait sur la liste
des comptes publiés.
M. le Président : Cette
liste complète, qui contient 16 121 comptes, dont environ 7 500
comptes non publiés, est accessible à qui ? Aux membres du
conseil d'administration ?
M. Denis ROBERT : Non. Il s'agit
là d'une liste interne qui nous a été transmise par
des personnes appartenant à la société Cedel-Clearstream,
sans doute parce qu'elles étaient scandalisées par ce qu'elles
avaient cru comprendre.
Si, dans cette liste interne, je cherche
la Menatep, j'apprends qu'il s'agit du compte 81 738, ouvert à Moscou
le 16 mai 1997 ; en revanche, si je cherche la Menatep sur la liste officielle
disponible sur le site Internet de Clearstream - environ 7 500 comptes
publiés et 2 500 clients -, je ne vais pas la trouver. Or si une
banque peut faire cela, elles peuvent toutes le faire et cela nous semble
gravissime.
M. le Président : Vous
avancez donc que sur 16 121 comptes - dont 15 000 pour Cedel - 7 500 sont
des comptes non publiés. Ce qui veut dire que des grandes sociétés
ou des banques, qui devraient appliquer les règles de la transparence
et toutes les procédures de diligence, auraient recours à
ce système. C'est bien ce que vous voulez dire ?
M. Denis ROBERT : Nous pouvons
le prouver avec un certain nombre de comptes, mais l'exemple de la Menatep
est particulièrement intéressant car non seulement cette
banque possède un compte non publié, mais elle est également
un client non publié. Par ailleurs, il convient de savoir que ce
n'est pas la Menatep qui a formulé une demande pour entrer dans
le système de Clearstream ; en 1997, un responsable commercial de
la société Cedel-Clearstream s'est rendu à Moscou
pour rencontrer le président de la Menatep et l'inviter à
utiliser le système.
Grâce à des renseignements
de personnes se trouvant à l'intérieur de la société
et à des microfiches, on peut constater que l'activité sur
les comptes de la Menatep commence à diminuer après 1999.
Dès 1998, tout le monde savait qu'il s'agissait d'une banque mafieuse
ayant participé au scandale du FMI, la société Clearstream,
en tant que professionnel du secteur bancaire, aurait donc dû dénoncer
sa présence dans le système.
M. le Président : Pour
votre information, et pour la clarté des travaux de cette Mission,
sachez que j'ai demandé au président Lussi de bien vouloir
venir, en personne, devant la Mission, afin d'assurer au débat un
caractère contradictoire.
En raison des accusations directement
portées contre lui, il nous a semblé de bonne méthode
que M. Lussi vienne s'exprimer personnellement.
Revenons à l'utilisation de
ce système : que des banques mafieuses l'utilisent, ce n'est pas
bon, certes, mais ce qui est plus préoccupant, c'est qu'un certain
nombre d'institutions légales l'utilisent également. Quel
est donc leur intérêt ? A ce sujet, je vous informe que la
Mission a aussi demandé à de grands responsables de banques
françaises citées dans votre ouvrage - BNP-Paribas, Crédit
Lyonnais, etc. - de bien vouloir venir nous expliquer la présence
de comptes et de filiales, domiciliées dans des paradis fiscaux,
sur cette liste.
Je voudrais maintenant m'arrêter
sur une affirmation que j'ai trouvée dans votre ouvrage, citée
entre guillemets, et que vous avez attribuée à l'ancien directeur
général de Clearstream, M. Marson, qui occupe aujourd'hui
un poste très important au sein du groupe BNP-Paribas ; je cite
: « Les comptes, comme les contacts avec les administrateurs,
étaient les territoires exclusifs d'André Lussi. »
Comment est-il possible, ne serait-ce
que physiquement, quand on connaît la masse de comptes non publiés,
qu'un seul individu ait pu gérer ces 7 500 comptes ?
M. Denis ROBERT : Dans notre
discussion avec M. Marson, cette déclaration concernait la comptabilité
interne de Clearstream. Il s'agit d'une multinationale comptant 1 700 salariés,
ayant des bureaux dans sept pays et qui vit des droits de garde - les titres
et les sommes entreposées produisent des bénéfices,
et chaque type d'opération, il y en a environ une quinzaine, coûte
de 1 à 12 dollars. Or cette comptabilité interne est de la
seule responsabilité d'André Lussi. Lorsque je posais à
M. Marson des questions relatives aux chiffres ou à l'argent, alors
qu'il était numéro 2 de la société, je n'obtenais
aucune réponse. Par ailleurs, il m'a affirmé n'avoir aucun
contact avec les administrateurs - c'est la raison pour laquelle il est
parti.
On peut donc dire qu'un seul homme
dirige cette société Cedel-Clearstream depuis onze ans. Chaque
informaticien travaille sur une petite partie de l'ensemble sans savoir
ce que font les autres - diviser pour mieux régner. Et que le compte
soit publié ou non, il ne le sait pas ; il possède un code,
reçoit un ordre et effectue le transfert. Il n'a aucun moyen de
savoir s'il s'agit d'un compte publié ou non. En fait, très
peu de personnes à l'intérieur de la société
possèdent cette information, puisqu'elles n'ont pas accès
à ce document interne.
M. Ernest BACKES : Pour répondre
à votre question - comment un seul homme peut-il concentrer autant
de pouvoirs -, monsieur le président, il convient de poser la question
au contrôle bancaire à Luxembourg qui depuis onze ans essaie
vainement de faire accepter par M. Lussi le principe « des quatre
yeux », prévu dans la loi bancaire, pour signer les documents
les plus importants de la société. En effet, M. Lussi n'a
jamais accepté la présence d'une personne à ses côtés
disposant des mêmes droits que lui.
M. le Président : Si
j'ai bien compris, aujourd'hui, la société Cedel s'étant
transformée - elle possède dorénavant une licence
bancaire -, des sociétés peuvent y ouvrir directement un
compte.
M. Denis ROBERT : Pas du tout,
seul un professionnel du secteur bancaire peut ouvrir un compte. Lorsque
nous avons rencontré M. Lussi, en juillet dernier, je lui ai posé
la question trois fois et il m'a répondu à chaque fois :
« Aujourd'hui, à Clearstream, il n'y a que des banques
et des brokers dealers. »
M. le Président : Pouvez-vous
nous montrer des comptes ouverts au nom de sociétés ?
M. Denis ROBERT : Nous pouvons
voir qu'Air Liquide se trouve dans la liste interne, mais pas dans la liste
officielle ; il s'agit d'un compte non publié figurant sur la liste
des comptes à la date d'avril 2000. Mais nous avons davantage travaillé
sur la liste de 1995 qui était moins importante et que nous avons
récupérée à l'intérieur du système.
Sur cette liste, il y a 4 200 références postales de comptes,
avec le nom de la banque, l'adresse et la référence avec
le numéro du compte. Cette liste que nous vous montrons ici a été
retapée intégralement par nos soins, et nous pouvons, avec
un logiciel, classer les comptes pays par pays. Ernest Backes a ensuite
repris cette liste et a pointé les comptes publiés et non
publiés - « N », pour les non publiés et «
Y » pour les comptes publiés.
Je voudrais revenir aux propos de M.
André Lussi qui affirme qu'aucune société ne fait
partie de la société Clearstream ; or si je recherche la
société Siemens, je trouve un compte à ce nom, numéro
77 054, non publié, mais également un deuxième, un
troisième, un quatrième, tous non publiés. Nous avons
la certitude que les dirigeants de Clearstream de l'époque étaient
en infraction, car des personnes qui ne souhaitaient pas cautionner ce
type de pratique ont démissionné.
Je peux également faire la même
recherche pour le groupe Unilever ou Accor qui possèdent un compte
non publié comme vous le voyez. Cela prouve que les multinationales
ont forcé pour entrer dans le système et ont pu procéder,
dans l'opacité la plus totale, à des transactions qui ne
sont pas passées par des banques. On trouve également Shell
ou Daewoo.
M. le Président : Monsieur
Robert, je sais que vous aviez interprété la présence
d'un compte intitulé « DGSE » - ne sachant pas que nos
services extérieurs fonctionnent plutôt avec de l'argent liquide
- comme étant celui de nos services extérieurs. J'aimerais
savoir si ceux de vos confrères qui vous ont épinglé
pour cette petite erreur vous ont demandé de consulter les listes
de comptes qui sont à votre disposition ? Ont-ils eu cette prudence
élémentaire ?
M. Denis ROBERT : Non. Un certain
nombre de journalistes étrangers ou français nous les ont
demandées, mais c'est tout. Je n'ai pas eu d'autres demandes. Le
journal qui nous a « épinglés » pour cette erreur
avait le livre, et a publié cinq articles sans nous contacter.
M. le Président : Pourriez-vous
nous montrer cette prolifération de comptes qui seraient présents
dans les territoires offshore ou paradis fiscaux ?
M. Denis ROBERT : La Natexis,
qui est liée au réseau Banque Populaire, a un compte non
publié, numéro 31 739, aux îles Caïman - mais
elle a également un compte principal publié.
Grâce à un logiciel, nous
avons procédé à un classement pays par pays, puis
nous avons recherché les comptes publiés et non publiés.
Je peux vous montrer les comptes ouverts à Jersey - avec la Citybank
-, à Panama où l'on trouve de nombreux comptes non publiés
du Crédit Lyonnais - sur 53 comptes, 27 étaient non publiés.
Mais on trouve également des sociétés dont on ignore
l'objet, telles que Banex International, ou la banque Reig SA, à
Andorre qui n'apparaît pas dans la liste des clients. Dans l'île
Cook, il n'y a qu'un compte, une société qui n'est ni publiée
ni client, et qui se nomme Darlton Limited ; on ne sait pas à quoi
elle correspond.
Au Vatican, on trouve un compte publié,
l'Institut pour les _uvres religieuses. Enfin, à Vanuatu, on découvre
un compte BNP-Paribas. Nous avons également découvert
qu'entre 1995 et 2000, le nombre de pays est passé de 72 à
105 et que le nombre de banques implantées dans les paradis fiscaux
et de banques des pays de l'Est qui sont entrées dans le système
a également augmenté.
Je vous montre cela au hasard des listes.
M. le Président : L'OCDE
et le GAFI devraient prendre des mesures de sanction à l'égard
des territoires non coopératifs. Le Parlement français a
choisi un cadre législatif qui permettra d'adapter ces sanctions
aux banques qui travailleraient avec ces territoires jugés non coopératifs
; en effet, ces pays se nourrissent des flux internationaux, or si on réglemente
ces flux ou qu'on les interdit, on asphyxie ces territoires.
Une des difficultés est d'identifier
ces mouvements et la nature de ces mouvements. L'Australie a essayé,
sur la base du système SWIFT, de mettre en place un moyen
d'évaluer le montant des transactions à destination d'un
certain nombre de territoires. Avec les documents que vous possédez,
êtes-vous capables de faire la part des évolutions entre 1995
et 2000 de la place des territoires non coopératifs dans ce système
? Par ailleurs, êtes-vous capables aujourd'hui d'estimer quelle est
la part des territoires non coopératifs comme lieu de résidence
de ces banques ?
M. Denis ROBERT : On énumère
dans notre livre la liste des paradis fiscaux où se trouvent des
banques y compris françaises de tous les pays. Le grand intérêt
de tout cela, c'est la traçabilité ; toutes ces transactions
sont archivées à la fois sur disques optiques depuis peu
et sur microfiches depuis au moins 15 ans - dont on peut parler, mais nous
sommes toujours confrontés à une accusation de documents
volés. Mais nous avons voulu montrer dans notre livre, à
travers l'exemple du scandale de la BCCI, qu'avec des microfiches l'on
pouvait, d'une manière très claire, retrouver la trace des
transactions que l'on voulait cacher - la microfiche est un petit document
dans lequel l'on peut faire entrer 270 pages de format A3.
Il nous est parfois reproché
de ne pas avoir suffisamment exploité cela ; mais c'était
extrêmement difficile compte tenu de nos faibles moyens ! On passe
donc un temps fou pour trouver une transaction ! Nous avons simplement
voulu faire savoir que grâce à ces documents, la traçabilité
existait. Après, il appartient à la justice et aux autorités
compétentes de réaliser ce travail de recherche. Nous ne
donnons que le mode d'emploi.
M. le Rapporteur : Je vous remercie,
MM. Backes et Robert de placer dans le débat public des éléments
qui n'étaient pas connus dans leur ampleur et de nous avoir expliqué
avec précision ces mécanismes. Je me réjouis par ailleurs
d'avoir un panorama très intéressant, dans ce système
d'aiguillage financier mondial, de l'utilisation des territoires qui sont
aujourd'hui placés sous surveillance par le GAFI.
La Mission anti-blanchiment a écrit
à l'Association française des banques pour lui demander très
officiellement un inventaire des succursales ou des filiales à contrôle
majoritaire de l'ensemble des banques françaises, or nous n'avons
pas même reçu un accusé réception de cette lettre,
pourtant émanant de la représentation nationale. C'est dire
que nous sommes heureux de pouvoir, grâce à votre travail,
mesurer l'ampleur de l'utilisation de ces territoires qui seront bientôt
sanctionnés par des mesures internationales.
Ma question, M. Backes, concerne vos
contacts avec les autorités judiciaires luxembourgeoises : avez-vous
eu des rapports avec elles, sachant que la loi du 11 août 1998 a
introduit une infraction spécifique de blanchiment, permettant notamment
je cite : « La facilitation de la justification mensongère
de l'origine des biens ou revenus de l'auteur d'un crime ou d'un délit
». Et nous demanderons aux dirigeants de Clearstream comment
ils se sont prémunis contre d'éventuelles critiques.
M. Ernest BACKES : Je suis heureux
d'avoir pu réveiller les instances juridiques ; mais depuis la publication
de notre livre, les contacts n'ont été qu'informels. J'ai
rencontré le substitut du procureur, mais ces entretiens n'ont pas
eu, jusqu'à présent, un caractère officiel. La justice
s'intéresse à notre publication, elle accorde beaucoup de
crédits à nos propos. Tout cela est un peu nouveau pour la
place financière, mais j'ai entièrement confiance en la justice
de mon pays.
Le procureur général
s'est prononcé en faveur d'une moindre emprise du politique sur
leurs activités ; il a déclaré, dans différentes
interviews, qu'il aimerait pouvoir travailler sur d'autres critères
que ceux auxquels il a été habitué jusqu'à
présent. J'ai cru comprendre dans ses déclarations qu'il
avait l'espoir que notre initiative les aide à libérer la
justice luxembourgeoise du carcan dans lequel elle se trouve.
Tout le monde a pris connaissance du
document que j'ai distribué à Strasbourg, relatif à
mes motivations, et je crois que la réponse à votre question
se trouve dans ce document.
M. le Rapporteur : Quel usage
entendez-vous faire des documents dont vous semblez disposer, retraçant
des millions de transactions financières - et qui sont d'ailleurs
à la disposition de toute autorité judiciaire qui en ferait
légalement la demande auprès de Clearstream ?
M. Ernest BACKES : Je voudrais
laisser ces documents là où ils se trouvent pour l'instant,
et que la justice réclame les documents originaux chez Clearstream
pour travailler dessus. Mais s'il arrivait malheur à ces archives,
je serai toujours là pour sortir de leur cachette les documents
dont je dispose.
M. le Président : Nous
n'avons pas abordé la question de la double comptabilité
qui selon vous existerait dans la société Clearstream. Pourriez-vous
nous donner des précisions à ce sujet et nous communiquer
les éléments sur lesquels vous vous appuyez pour porter des
accusations aussi graves ?
M. Denis ROBERT : Il est vrai
que les accusations que l'on porte sont graves, mais cette double comptabilité
donne une dimension plus effrayante à cette histoire. Il convient
avant tout de savoir que lorsqu'on parle de la comptabilité de cette
société, il s'agit des bénéfices générés
par l'ensemble des comptes.
Dans les années 1991/1992, nous
avons été alertés par un rapport établi par
le numéro 3 de la société, Joseph Simmet, et remis
au président du conseil d'administration de Cedel de l'époque,
M. Hans Angermuller de la Citybank, dans lequel il était fait mention
de problème de comptabilité. Nous n'avons pas pu nous procurer
ce rapport, mais on m'en a lu quelques extraits. Il était déjà
question de comptes, à l'intérieur du système, qui
n'étaient pas consolidés dans la comptabilité générale.
En fait, cela est logique : à l'intérieur du système
se crée un sous-système, donc à l'intérieur
de la comptabilité se crée une sous-comptabilité.
Nous avons rencontré un certain
nombre de témoins - l'un d'eux parle dans mon film - qui nous expliquent
que certains comptes de clients n'étaient pas comptabilisés
dans la comptabilité officielle. Dans un premier temps, j'ai cru
que c'était pour des raisons mercantiles ; aujourd'hui, si je dois
émettre une hypothèse, je pense que c'est pour rendre encore
plus opaque quelque chose de déjà opaque. En tout cas, on
a cherché à cacher des documents comptables au moins à
certains actionnaires de la firme Je m'explique : un client non référencé
qui possède un compte non publié et qui n'apparaît
pas dans la comptabilité officielle, n'existe pas. Pour connaître
son existence, il faut être soit le titulaire du compte soit la personne
à la tête du système.
J'ai la certitude - fondée sur
un certain nombre de témoignages - que cette double comptabilité
existe. Existe-t-elle encore ? Je ne sais pas et je souhaite pouvoir présenter
aux membres de cette Mission d'information des personnes qui pourront corroborer
mes propos. Je sais que la justice luxembourgeoise s'intéresse également
à cette question, et je pense d'ailleurs qu'elle a pu se procurer
le rapport Simmet ou est sur le point de le faire.
Il n'existe dans le monde que deux
chambres de compensation internationales ; si par hasard l'une des ces
deux chambres avait un système de double comptabilité, c'est
tout le monde financier qui serait secoué, ce qui est difficile
à admettre.
M. le Président : Vous
venez de dire que la justice luxembourgeoise pourrait avoir accès
à ce rapport faisant état d'une double comptabilité.
M. Denis ROBERT : Tout à
fait. J'ai reçu un courrier d'un magistrat luxembourgeois responsable
du parquet anti-blanchiment qui s'intéresse à cette question.
Le Luxembourg est dans une situation difficile : nous sommes contactés
par des magistrats et des commissions d'enquête, à Strasbourg
comme à Paris, il ne peut donc pas faire comme si cela n'existait
pas.
Je voudrais également vous dire
que la société Clearstream a annoncé partout qu'elle
allait déposer des plaintes en diffamation, or aucune plainte n'a
été déposée à ce jour. Et des représentants
de Clearstream nous suivent dans tous nos déplacements - ils sont
là aujourd'hui.
J'en terminerai en vous disant que
ce que l'on vit aujourd'hui - le fait de devoir nous expliquer -, j'aurais
préféré m'en passer. Toutes les questions concernant
la comptabilité, les comptes non publiés, les clients, je
les ai posées et reposées à M. André Lussi,
qui n'a jamais voulu me répondre - j'en possède la preuve
par lettres recommandées, E-mails, etc. Aujourd'hui, il se complaît
dans le silence et l'intimidation, ce qui est inacceptable.
M. Ernest BACKES : Nous avons
mis la main sur un document très intéressant, un fax envoyé
par le plus ardent défenseur des thèses de M. Lussi,
M. David Cowan. En date du 4 octobre 1995, M. David Cowan a envoyé
à M. Roger Martin - avec copie à M. André Lussi -
un fax de la bourse de Montréal pour l'avertir de ce que l'on raconte
partout sur ce qui se passe à Cedel ; il parle, dans son fax, de
la double comptabilité, et le prévient qu'un jour il aura
des problèmes.
M. le Président : Messieurs,
je vous remercie.
Nous allons consacrer une partie de
nos travaux, dans les semaines qui viennent, à développer
les éléments contenus dans votre ouvrage et à auditionner
tous ceux qui sont cités ou qui jouent - ou ont joué - un
rôle dans le fonctionnement de ce système. Si nous le faisons,
c'est parce que nous considérons que si les éléments
d'information contenus dans votre livre s'avéraient non infirmables,
nous détiendrions des éléments, non seulement pour
instruire devant l'opinion le procès d'une déréglementation
financière qui a permis de favoriser le crime, mais également
pour permettre aux autorités publiques de se saisir de ces questions.
L'absence de tout contrôle public sur les chambres de compensation,
alors que nous mettons du contrôle public partout, fait que nous
avons toléré - et pour certains organisés -, au c_ur
du système financier international, de véritables poches
d'obscurité.
C'est la raison pour laquelle nous
vous remercions d'avoir accepté notre invitation et que dans les
semaines qui viennent nous entendrons non seulement les responsables de
Clearstream, mais également les banquiers français et les
différents acteurs de ce système, afin d'élucider
les différents points allégués dans votre ouvrage.
Je vous remercie.
Audition de M. Jacques-Philippe
MARSON
ancien directeur général
de la chambre de compensation
Cedel Clearstream
(procès-verbal de la séance
du mercredi 4 avril 2001)
Présidence de M. Vincent PEILLON,
président
M. le Président : Mes
chers collègues, nous recevons aujourd'hui M. Jacques-Philippe Marson,
ancien directeur général de la chambre de compensation Cedel
Clearstream.
L'ouvrage de Denis Robert et d'Ernest
Backes relatif au fonctionnement de Cedel Clearstream nous a conduits à
nous interroger sur le fonctionnement des chambres de compensation, ainsi
que sur un certain nombre d'éléments qui ressemblent davantage
à des dysfonctionnements. Le plus important est qu'il existerait,
au sein de Cedel, une double liste de comptes : des comptes publiés
et des comptes non publiés. Bien entendu, et nous l'avons compris,
les comptes non publiés liés à un compte publié
ne posent pas de problème ; cependant, il existerait des comptes
non publiés non rattachés à un compte publié.
Ma première question portera
donc sur l'accès à cette liste de comptes non publiés.
Qui pouvait en disposer, uniquement M. Lussi, comme le prétendent
les auteurs de l'ouvrage, l'ensemble des membres du conseil d'administration
ou juste certains membres ? Etait-elle automatiquement distribuée
? Pouvait-on y avoir accès sur simple demande ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Monsieur le président, si vous le permettez, je vais tout d'abord
vous donner une explication sur la nature des comptes publiés et
non publiés.
Une institution financière,
par définition, ne publie pas les comptes de ses clients. La publication
des comptes des clients est donc un caractère anormal pour des institutions
telles que Clearstream ou Euroclear ; elle est due au fait qu'elles ont
une fonction d'utilité publique, dans la mesure où elles
ont un quasi-monopole dans l'activité qu'elles exercent.
La raison de la publication des comptes
des clients dans ces organismes est la suivante : donner une référence
numérique pour permettre aux personnes qui souhaitent entrer en
communication - échanger une transaction avec une contrepartie qui
se liquidera dans le système de compensation - d'identifier la contrepartie.
Il s'agit d'un élément dit de matching de la transaction
: l'acheteur et le vendeur envoient une transaction à la chambre
de compensation, chacun référençant l'autre partie.
Comme vous l'avez dit, il existe des
comptes non publiés liés à un compte publié,
c'est ce que l'on appelle des sous-comptes. Et lorsque Denis Robert m'avait
signalé l'anomalie d'un certain nombre de comptes non publiés
chez Clearstream par rapport à Euroclear, je l'avais invité
à parler plutôt de sous-comptes. Ainsi, on s'aperçoit
que dans les deux systèmes on arrive à un nombre de comptes
ou de sous-comptes à peu près équivalent - il est
légèrement supérieur chez Clearstream.
Un sous-compte non publié a
pour objectif de réaliser une ségrégation d'actifs
liée à l'utilisation d'un compte. Si BNP-Paribas ouvre un
compte à son nom auprès de cet organisme financier et souhaite
ne pas mélanger les titres de sa propre trésorerie aux titres
détenus pour le compte des clients, nous faisons une différenciation
globale sur ce critère : nous ouvrons un sous-compte pour les titres
des clients que nous ne communiquons pas au marché puisque les transactions
que BNP-Paribas va réaliser au titre de contrepartie sur les marchés
se feront à partir de ses propres actifs.
M. le Président : C'est
ce qui expliquerait, selon vous, le fait que l'on trouve comme titulaires
de comptes chez Clearstream, non pas seulement des banques mais également
des sociétés ; les banques auraient ouvert, au nom de leurs
clients, un sous-compte référencé au nom de la société.
M. Jacques-Philippe MARSON :
En principe, le sous-compte est ouvert au nom de la même entité
juridique que le compte principal. Si une banque ouvre un compte pour une
entité tierce, nous ne sommes plus dans la logique du sous-compte,
mais celle d'un compte séparé qui peut être publié
ou non publié (c'est-à-dire un autre client).
S'agissant du compte non publié,
nous revenons dans la logique universelle des institutions financières
: certains clients ne souhaitent pas voir leurs comptes publiés.
Ce qui est le cas, par exemple, des banques centrales. Comme je l'ai expliqué
à Denis Robert, le facteur « compte publié ou non publié
» n'est pas un facteur déterminant prouvant un dysfonctionnement
; il s'agit d'un facteur tout à fait normal dans ce type d'organisation.
M. le Président : Lors
de l'ouverture d'un compte, le conseil d'administration était-il
consulté ? Quelle est la procédure normale pour accepter
un nouveau client et lui ouvrir un compte, et de quels éléments
d'information les administrateurs disposaient-ils ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Les administrateurs d'une banque ou d'une institution financière
ne vérifient jamais l'ouverture des comptes - cela est du ressort
de la gestion de l'entreprise. Il apparaît cependant que dans les
deux chambres de compensation un certain nombre d'administrateurs sont
désignés comme faisant partie d'un comité d'admission.
Ce dernier fonctionne avec les règles classiques d'acceptation de
clients d'une institution financière. Il existe donc une procédure,
qui fait partie de la gestion administrative des comptes, sur laquelle
sont récoltées un certain nombre d'informations relatives
à l'entité juridique.
La société qui souhaite
ouvrir un compte - banques ou sociétés de bourse - doit fournir
l'ensemble des informations nécessaires pour son identification,
et permettant d'appréhender sa capacité à utiliser
le système. Il y a donc un exercice réalisé par le
management
au sein d'une entité qui gère ce type d'activités,
et une demande pour approbation est envoyée à un groupe de
trois ou quatre administrateurs. Généralement, ce contrôle
fait par les administrateurs a pour but de vérifier la qualité
de crédit et la réputation de l'entité qui souhaite
ouvrir un compte.
M. le Président : Dans
le cadre de cette Mission, nous avons pu voir les listes de comptes de
Clearstream - que l'on trouve d'ailleurs dans l'ouvrage de Denis Robert
et d'Ernest Backes. Or, en dehors des institutions financières,
il semblerait que des entreprises seraient des clients directs. Confirmez-vous
ce fait ? Si oui, en aviez-vous connaissance ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Les membres du conseil d'administration ne sont pas consultés pour
l'ouverture ou la fermeture des comptes ; éventuellement, un rapport
est remis par le management au conseil d'administration.
Chez Euroclear, il existe une procédure
de rapport établi par le management qui fournit notamment
la liste des comptes ouverts et la liste des comptes clôturés
; cette annexe est remise aux administrateurs, même s'ils ne sont
pas consultés sur cette activité.
Il est tout à fait correct de
dire - mais je ne sais pas jusqu'à quelle date, en tout cas jusqu'à
mon départ - que les statuts de l'entreprise ne permettaient pas
l'ouverture de comptes d'entreprises. L'accès en tant que clients
ou participants à ces organismes était limité aux
professionnels intermédiaires financiers - essentiellement des banques
et des sociétés de bourse.
M. le Président : Ce
qui veut dire que si les faits allégués dans cet ouvrage
sont avérés, il s'agira pour vous, ancien directeur général,
d'une véritable surprise. Les statuts de l'entreprise ont pu évoluer,
mais à l'époque où vous exerciez votre fonction, cela
ne se faisait pas.
M. Jacques-Philippe MARSON :
C'est quelque chose qui, en effet, ne se faisait pas, et si cela se faisait,
c'était anormal.
M. le Président : Et
vous n'avez jamais eu à connaître ce genre de chose ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Je n'ai été ni consulté ni sollicité pour l'ouverture
d'un compte dit « corporate ».
M. le Président : Il
semblerait que Clearstream possédait une politique commerciale assez
offensive - on peut le comprendre, puisque les deux chambres de compensation
sont en concurrence - pour amener des banques ou des sociétés
de bourse à travailler avec elle. Pouvez-vous nous expliquer en
quoi consistait cette politique commerciale ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
« Politique commerciale offensive » est sans doute une bien
grande expression, quand il s'agit d'un duopole ! L'offensive commerciale
se résume à essayer de comparer vos services par rapport
à ceux de votre unique concurrent.
Revenons à l'origine de la création
des systèmes. Le système Euroclear est né au sein
de la banque Morgan, à Bruxelles. A l'occasion de la création
du premier instrument dit « euro-obligataire », les autorités
fiscales anglaises ayant taxé ce type de transactions, le «
lead
manager » a recherché une solution moins onéreuse
et s'est adressé à Morgan, présente depuis le début
du siècle à Bruxelles, pour lui demander de conserver un
document qui venait d'être établi et qui représentait
une émission de 50 millions de dollars - destinée au financement
des autoroutes italiennes.
Il a été demandé
à cet opérateur d'imprimer physiquement les titres et de
les distribuer aux souscripteurs ; un « lead manager »
réalise la transaction pour le compte de l'emprunteur, et trouve
un ensemble d'acheteurs qui sont les membres du syndicat acheteur. Il s'agissait
d'un service « titres » au sein de la succursale belge de la
banque Morgan. Cette activité a démarré en 1968 et
s'est développée fortement dans les années qui suivirent
et jusqu'en 1971. A cette époque, les banques européennes
se sont consultées, trouvant qu'il était anormal que l'évolution
des euro-obligations se fasse dans une banque américaine.
Le concept de Cedel - Centrale de Livraison
- est alors né, autour d'une centaine de banques qui ont décidé
de créer un organisme concurrent à Euroclear. En 1971, IBM
a été mandaté pour développer un système
informatique qui est entré en fonctionnement en 1972. Ces cent banques
européennes sont donc les fondatrices de cette coopérative.
En réaction, la banque Morgan a vendu son système informatique
à une autre centaine de banques, et la société Euroclear
a été créée.
Pour revenir à votre question,
les 200 plus grands opérateurs du marché financier, qui ont
chacun 100 banques amies, sont déjà tous dans un système
ou dans l'autre ; vouloir aller chercher un fondateur d'un côté
pour le faire passer de l'autre est une gageure. Les pays européens
étant largement liés à la création de Cedel,
et les Etats-Unis et l'Angleterre étant largement liés à
Morgan. Cedel et Euroclear se sont donc essentiellement battues sur les
comptes de banques et de sociétés de bourse au Moyen-Orient,
en Asie, au Japon et marginalement en Amérique latine et dans d'autres
parties du monde où les intervenants financiers avaient des activités
plus limitées au sens international.
M. le Président : Les
autorités de contrôle - et c'est le cas au Luxembourg - recommandent
aux institutions financières d'être particulièrement
vigilantes à l'égard des banques se situant dans des territoires
non coopératifs. Des organismes tels que Euroclear ou Clearstream
possèdent-ils ce type de procédures de vigilance particulières
?
Nous aimerions également comprendre
pourquoi nous assistons à une multiplication de succursales de grandes
banques dans ces territoires non coopératifs. Selon vous, pour quels
motifs une banque - Paribas, par exemple - ouvre-t-elle un compte à
Vanuatu ? Par ailleurs, qui décide l'ouverture d'un tel compte,
qui en a connaissance et qui peut intervenir en tant que donneur d'ordres,
par rapport notamment à la chambre de compensation ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
La réponse fondamentale que je puis vous donner est : je ne sais
pas. Je ne peux que vous parler de ce qui est directement lié à
l'activité dont j'ai la responsabilité.
En tant que cadre de direction du groupe
BNP-Paribas, j'ai aujourd'hui la responsabilité d'une filiale -
BNP-Paribas Sécurities Services - dont j'assume la présidence.
Cette filiale possède 16 comptes chez Clearstream et 2 chez Euroclear.
Je peux donc vous dire qui les a ouverts, pourquoi et ce qu'il y a dedans.
Pour ce qui se passe ailleurs dans le groupe, je ne sais rien ; la responsabilité
se fait par ligne d'activité. Paribas est organisée par ligne
d'activité, et ligne de métier, et chaque ligne de métier
a la responsabilité de l'ouverture des comptes auprès de
ses correspondants. Nous utilisons Clearstream et Euroclear comme des correspondants
titres, de la même manière que nous avons des comptes titres
ouverts par exemple auprès de Hong-Kong Shanghai Bank en l'Asie
ou la Citibank en Amérique latine.
Nous détenons, pour le compte
de nos clients, essentiellement dans Euroclear et Clearstream, les instruments
pour lesquels ils ont été créés, à savoir
les instruments euro-obligataires.
M. le Président : Et
que pouvez-vous nous dire sur cette inflation de succursales de grandes
banques situées dans des territoires non coopératifs ? En
quoi cela facilite le travail des banquiers ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Si vous avez noté ma réaction lorsque Denis Robert m'a montré
le nombre de comptes non publiés dans ces pays-là ; ma réponse
a été la suivante : « C'est bizarre ».
Je n'ai pas d'explication rationnelle, mais je ne porte aucun jugement
sur ce fait.
M. le Président : Vous
en êtes au même point que nous.
M. Jacques-Philippe MARSON :
J'ai été ravi d'apprendre que cela s'était passé
après mon départ !
M. le Président : Vous
avez dit à plusieurs reprises que ces chambres de compensation n'ont
pas été créées pour assurer des transactions
de cash. Or il semblerait, selon M. Backes, que les chambres de
compensation peuvent aussi servir à des transactions de cash.
Quelle est votre analyse à ce sujet ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Par définition, les deux chambres de compensation ont trouvé
leur efficacité dans la conjonction des flux titres et cash.
L'ouverture d'un compte dans l'un de ces organismes correspond à
l'ouverture d'un compte virtuel à deux entrées : un compte
titres et un compte cash. L'objectif étant d'échanger
les deux classes d'actifs titres et cash simultanément. Lors
d'une vente de titres, ces organismes contrôlent les numéros
de comptes des contreparties, la nature des titres, la quantité
de titres et la date de liquidation. Lorsque les deux transactions, (celle
du vendeur et celle de l'acheteur) concordent, ces organismes (Euroclear
ou Clearstream) échangent par écritures en compte les titres
et le cash entre le vendeur et l'acheteur à la date de liquidation
(date du règlement/livraison).
Les deux organismes, Cedel et Euroclear,
plus celui de la banque fédérale américaine sur les
titres d'Etat américains sont les trois seuls systèmes au
monde qui garantissent le contre-paiement - livraison, contre-paiement
- qui élimine le risque entre contreparties.
La première fois que vous achetez
des titres, il faut bien mouvementer du cash vers votre compte,
auprès de cette institution ; c'est la raison pour laquelle il peut
y avoir un mouvement cash qui ne soit pas lié à un
mouvement titres : pour alimenter un compte cash qui va servir à
régler la livraison de titres. De la même manière,
ce compte cash peut-être alimenté du crédit
d'un coupon ou d'un dividende, et ce coupon peut soit être réinvesti
pour racheter d'autres titres à une contrepartie du système
soit simplement être mouvementé en dehors du système.
Très souvent, Euroclear et Cedel
ont été utilisées par des petites banques comme correspondants
universels. Il existe, en finance, une règle fondamentale : la finalité
de l'échange d'un actif se produit toujours dans le pays d'origine
de cet actif. En d'autres termes, le franc français n'existe qu'en
France. A partir du moment où vous voulez travailler en franc français,
vous devez ouvrir un compte auprès d'un correspondant français.
La masse monétaire circule dans un système en vase clos,
dont le centre est la banque centrale qui alimente un ensemble de banques
dites « banques agréées » ; c'est cet ensemble
qui permet la finalité de l'échange de l'actif cash.
Si une banque canadienne souhaite acheter
un actif financier dont la contre-valeur doit être payée en
franc français, elle devra ouvrir un compte auprès d'un correspondant
qui fonctionne dans le système français. Bien entendu, elle
peut le faire de manière indirecte : cette banque peut choisir une
grande banque canadienne qui a un correspondant en France, BNP-Paribas,
cette dernière faisant partie du système de compensation
cash
en France.
Euroclear et Cedel ont une particularité
: elles ont elles-mêmes leur réseau de correspondants cash
et peuvent donc servir de concentrateurs par rapport à des institutions
qui, plutôt que de gérer un réseau de correspondants,
ont simplement à s'adresser à ces organismes pour gérer
la totalité des connectivités au niveau des différents
systèmes cash de la planète. Ce réseau de correspondants
couvre 30 à 40 pays, alors que l'on estime aujourd'hui à
110 le nombre de marchés où l'on peut investir.
Pour répondre à votre
question, on peut mouvementer du cash, indépendamment des
mouvements de titres, chez Clearstream et chez Euroclear.
M. le Président : Denis
Robert et Ernest Backes dénoncent, dans leur ouvrage, non seulement
l'existence de comptes non publiés, non rattachés à
des comptes publiés, mais aussi la confection d'une double comptabilité
- dont l'une, bien entendu, serait officieuse. Pensez-vous que cela soit
possible ? Cela nous renvoie aux procédures mises en place par les
réviseurs - les cabinets chargés de valider les comptes.
Une double comptabilité a-t-elle pu échapper à leur
vigilance ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Lors de mon interview avec Denis Robert, j'ai essayé d'être
didactique dans mon explication de la nature d'un organisme de clearing
; nous avons d'ailleurs philosophé sur le concept de blanchiment
d'argent. Et je lui ai dit que les chambres de compensation ne sont pas
l'endroit où l'on fait du blanchiment d'argent. L'ouverture d'un
compte publié ou non publié, qu'il soit consolidé
dans une comptabilité ou dans deux comptabilités, ne change
rien au principe fondamental que ce n'est pas l'endroit où l'on
fait du blanchiment d'argent.
Pour répondre spécifiquement
à votre question, peut-il exister des comptes qui ne soient pas
consolidés dans la comptabilité générale, la
réponse est : je n'en sais rien, je ne sais pas si cela est possible
ou non. Si cela est possible, et si c'est le cas, alors c'est dramatique,
et cela veut dire qu'un certain nombre d'organismes de contrôle internes
comme externes n'ont pas fait leur travail. Mais personnellement, je ne
le crois pas.
M. le Président : Je
vous remercie de la sincérité et de la justesse avec laquelle
vous cherchez à nous éclairer.
Vous avez exercé la fonction
éminente de directeur général, or vous avez reconnu
que vous n'aviez accès ni à l'ouverture des comptes ni aux
administrateurs eux-mêmes ; vous étiez donc sous-informé
- cela était dû aux fonctions que s'était attribuées
le président directeur général. Pouvez-vous nous confirmer
que vous n'aviez pas accès aux comptes de Cedel ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Vous reprenez là une citation de l'article paru dans Le Monde.
Lorsque j'ai dit ne pas avoir eu accès aux comptes, je parlais en
fait des comptes sociaux. Je n'avais en effet aucune responsabilité,
et je pense que les procédures qui existaient, ont été
correctement respectées pendant mon mandat.
M. le Président : S'il
y a eu un dérapage dans le fonctionnement de Clearstream - ce que
nous ne savons pas encore, même si de nombreux éléments
sont inquiétants -, il semblerait, selon les auteurs de l'ouvrage,
que la responsabilité de M. Lussi soit engagée, notamment
parce qu'il avait refusé le principe dit des « quatre yeux
». Pouvez-vous nous confirmer qu'il y avait un exercice un peu solitaire
du pouvoir ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
C'est exact.
M. le Président : Pensez-vous
que cela a pu conduire à certaines dérives ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Toute réponse que je pourrais donner serait totalement subjective.
Tout dépend de l'intégrité de la personne qui exerce
ce pouvoir.
M. le Président : Vous
est-il arrivé de vous inquiéter de cet exercice solitaire
du pouvoir, de poser certaines question ou d'en faire part à certains
des administrateurs ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
J'avais un sentiment d'inconfort de fonctionnement dans l'organisation
; j'ai exprimé auprès de différentes personnes au
sein de l'organisation, du conseil d'administration et auprès des
autorités de contrôle mon souci du respect du principe des
« quatre yeux ».
M. le Président : Vous
vous êtes donc inquiété de ce cet exercice solitaire
du pouvoir auprès des autorités luxembourgeoises chargées
du contrôle de l'entreprise. L'avez-vous fait oralement ou par écrit
?
M. Jacques-Philippe MARSON :
De façon orale, à mon départ.
M. le Président : Vous
avez été accueilli avec intérêt ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
On m'a écouté poliment.
M. le Président : Aviez-vous
le sentiment que les autorités de contrôle luxembourgeoises
avaient ou mettaient les moyens nécessaires pour contrôler
correctement le fonctionnement de cette entreprise ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Tout est une question d'appréciation en termes de moyens nécessaires
pour faire face à une fonction de réglementation. Encore
une fois, ma réponse ne pourra être que subjective, car elle
sera le résultat de mon appréciation personnelle.
Si j'essaie de comparer la force de
frappe de différentes autorités de réglementation
et de contrôle, je dirais que les Etats-Unis viennent largement en
tête en termes de contraintes réglementaires et de moyens
mis en _uvre pour exercer ces missions. Ensuite, viennent les pays d'Europe
; or la taille des pays européens est un critère important
en termes de moyens mis en place. L'Angleterre, l'Allemagne, la France
possèdent des moyens proches de ceux des Etats-Unis. Après,
on constate une dégradation progressive, généralement
en fonction de la taille des pays. Le Luxembourg n'étant pas l'une
des plus grandes nations sur cette planète, il est automatiquement
sujet à cette loi de la nature qui veut que l'administration et
l'autorité de contrôle aient des moyens relativement limités.
Le Luxembourg est un pays qui, sur
le plan des services financiers, est spécialisé dans la gestion
d'actifs. Toutes les banques (à de rares exceptions près)
qui y sont établies sont essentiellement des banques de clientèle
privée (type gestion de fortune). Dans ce contexte, le Luxembourg
se caractérise également par une industrie de la gestion
des fonds (investissements collectifs) très développée.
La réglementation qui s'y est développée est rigoureuse
en cette matière et a démontré son efficacité
au fil des années pour protéger les clients privés
et les porteurs de parts de Sicavs, FCP et autres instruments d'investissements
collectifs.
M. le Président : Depuis
la sortie du livre de Denis Robert et d'Ernest Backes, on est frappé
par le fait que les chambres de compensation gardent la mémoire
de toutes les transactions financières qu'elles réalisent.
Pouvez-vous nous confirmer cette traçabilité ?
Les juges spécialisés
dans la lutte contre la délinquance financière et le blanchiment
d'argent ont du mal à suivre les mouvements de capitaux, l'argent
circulant très vite. En tant que directeur général
avez-vous été sollicité par des juges souhaitant mener
des investigations à l'intérieur de la chambre de compensation
?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Non, je n'ai jamais été saisi d'une telle demande.
En ce qui concerne votre première
question, il n'est pas spécifique aux chambres de compensation de
mémoriser les transactions ; c'est le cas de toute institution financière,
puisqu'il existe une obligation légale de garder des archives.
Il convient de noter qu'Euroclear et
Clearstream sont à la fois des chambres de compensation et des banques
commerciales. Par ailleurs, il existe souvent une confusion entre les chambres
de compensation et les systèmes de dépositaires centraux
internationaux. Ces derniers sont une création des banquiers - fin
des années soixante, début soixante-dix - pour éliminer
les mouvements physiques sur les titres - en France, il y avait la Sicovam,
devenue Euroclear France. Il s'agit d'organismes nationaux qui n'ont pas
le caractère bancaire, qui conservent sous forme physique ou dématérialisée
l'ensemble des titres.
Euroclear et Clearstream sont des exceptions
et sont nés, je vous le rappelle, de la création de l'euro-obligation,
dont la caractéristique est d'établir une déconnexion
complète entre la nationalité de l'émetteur, la nationalité
de la devise d'émission et la nationalité de l'investisseur.
Ce type d'obligation complète la gamme des instruments obligataires
(dit « de taux »), qui comprend les obligations domestiques
(Saint-Gobain qui émet du papier en FRF et le vend à des
investisseurs français) et les obligations dites « internationales
» (Saint-Gobain qui émet en USD et vend aux USA).
Ce système est né en
1968. Il a fallu trouver une patrie pour la finalité de l'échange
; c'est à cela que sert le système de dépositaire
central. La finalité d'échange d'un titre s'effectue universellement
de la même manière dans tous les pays du monde avec une connexion
auprès de la banque centrale et une autre connexion auprès
du dépositaire central.
Au fil du temps, Euroclear et Clearstream
ont étendu leurs services pour prendre en conservation, de façon
virtuelle, les documents - elles utilisent les coffres des autres banques.
Aujourd'hui encore, l'euro-obligation est un marché matérialisé
: les titres sont imprimés et déposés auprès
des banquiers, généralement au Luxembourg et en Angleterre
dans le cas de Clearstream et en Belgique, en Angleterre et en Suisse dans
le cas d'Euroclear.
A la création de Cedel en 1972
en 1972, celle-ci a fonctionné comme une banque, mais sans licence,
puis en 1992, Cedel est devenue Cedel bank.
Parallèlement, la banque Morgan
a vendu en 1972 le système Euroclear mais en a gardé la gestion.
Les comptes cash se trouvaient dans le bilan de Morgan. Euroclear
s'est progressivement dégagée de Morgan et le 1er
janvier 2001, Euroclear banque a été créée
; mais c'est une anomalie dans l'histoire de la finance - un dépositaire
central n'est généralement pas une banque - alors qu'Euroclear
et Clearstream sont des banques. Cela pose d'ailleurs quelques soucis stratégiques
aux banquiers, le dépositaire central devant être simplement
un notaire de titres et non pas un concurrent des banques qui les ont créés.
M. le Rapporteur : Monsieur
Marson, nous avons interrogé de nombreux professionnels de la banque
; un certain nombre de cadres de haut niveau de banques européennes
nous ont expliqué que leur métier consistait à faire
des écrans, c'est-à-dire à organiser le cloisonnement
entre la provenance et la destination des échanges et des flux de
capitaux.
Lorsque nous les interrogeons sur l'utilisation
qu'ils font du système des chambres de compensation, ils nous répondent
qu'il s'agit de l'instrument privilégié de la construction
des écrans. Quand on pose cette question aux dirigeants de Cedel
Clearstream, nous obtenons des éléments de réponse
intéressants et précis - notamment en ce qui concerne le
cloisonnement des responsabilités. Nous nous apercevons que l'enchaînement
des mécanismes aboutit à une organisation caractérisée,
volontaire de systèmes de blanchiment.
Que pensez-vous de la situation dans
laquelle nous nous trouvons ? Car aujourd'hui nous ne pouvons que considérer
que les mécanismes de compensation sont l'un des maillons de l'accomplissement
d'un processus de blanchiment.
M. Jacques-Philippe MARSON :
Je ne partage pas le point de vue selon lequel le métier de la finance
consiste à construire des écrans ; il a pour objectif de
faciliter l'économie à fonctionner. Le métier bancaire
est segmenté en spécialisation : la banque d'investissement
aide les producteurs de l'économie à récolter des
capitaux pour leur développement - création du capital, création
d'actions et d'obligations ; la banque de gestion gère les actifs
accumulés, les fortunes ; la banque de détail vise à
faciliter la vie économique de chaque individu ; et la banque de
flux gère les grands flux financiers à un niveau de grossiste.
J'intégrerai dans cette dernière catégorie les organismes
de compensation.
Bien entendu, vous pouvez me dire que
toute institution, et pas seulement financière, peut être
utilisée dans un but de blanchiment. Mais je ne pense pas que le
secteur financier puisse être spécifiquement identifié
comme étant le point central où tout peut se passer. Le système
de compensation n'est pas l'endroit où l'on va faire du blanchiment.
Je ne dis pas que l'on ne peut pas l'utiliser dans ce but, mais ce n'est
pas un endroit où l'on peut le faire mieux qu'ailleurs. Il est délirant
d'affirmer que Cedel Clearstream est une « grande blanchisseuse »
; il s'agit d'un endroit trop visible, un endroit de concentration au niveau
grossiste, et il serait à la limite maladroit de vouloir le faire
là.
M. Charles de COURSON : Monsieur
Marson, peut-il y avoir des échanges de titres sans contrepartie
monétaire ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Oui.
M. Charles de COURSON : Ne pensez-vous
pas que cela peut être dangereux ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
C'est dangereux pour celui qui prend le risque de vouloir le faire - c'est-à-dire
de vendre ses titres et d'accepter de n'être payé, par exemple,
que huit jours plus tard. Le but du système de compensation règlement-livraison
contre paiement est justement de supprimer le risque entre l'acheteur et
le vendeur (dit « risque de contrepartie »).
M. Charles de COURSON : Existe-t-il
un contrôle sur la valeur des titres échangés ? L'échange
est-il libre ou doit-il être effectué à la valeur du
marché ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Le prix est libre et n'est pas contrôlé par la chambre de
compensation ; elle ne contrôle que la cohérence entre le
prix de l'acheteur et celui du vendeur.
M. Charles de COURSON : Je peux
donc vous vendre une action IBM cotée 100 à 90, et vous acheter
une action Michelin à 110 cotée 100.
M. Jacques-Philippe MARSON : Absolument.
Le seul élément de contrôle du prix au sein de Clearstream
et Euroclear est un contrôle d'équivalence entre le prix indiqué
par le vendeur et le prix indiqué par l'acheteur.
M. Charles de COURSON : Il s'agit
d'un mécanisme bien connu utilisé dans le cadre du blanchiment.
Le prix de la transaction peut donc, puisque le rôle de la chambre
de compensation n'est pas de le vérifier, être totalement
déconnecté de la valeur de marché ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Les organismes Euroclear et Clearstream ont simplement l'obligation de
vérifier la présence des éléments de matching
: qu'il y ait bien un acheteur et un vendeur, qu'ils parlent de la même
chose, que la vente concerne bien 1 000 titres et pas 100 000 et que le
prix déterminé par l'acheteur correspond bien à celui
du vendeur. Il est peut-être utile d'expliquer que Euroclear et Clearstream
ne sont pas des opérateurs de compensation au sens de la compensation
telle que pratiquée par un compensateur des flux d'une bourse (comme
c'est le cas par exemple avec Clearnet en France). On utilise les termes
« compensation, clearing, règlement/livraison » dans
le cas de Euroclear et Clearstream, pour faire référence
en fait uniquement au « règlement/livraison ».
M. Charles de COURSON : Même
pour des valeurs mobilières cotées en bourse et pour lesquelles
il est en principe interdit de les vendre à un prix différent
de celui du marché ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Oui. La transaction peut même être payée à un
prix zéro, si, par exemple, les titres sont livrés sans contrepartie
cash.
En revanche, le cash peut provenir d'une autre source. Si la confiance
établie entre les deux contreparties est suffisamment grande, les
titres peuvent être livrés par un canal et le
cash par
un autre. C'est anormal mais cela n'est pas impossible.
M. Charles de COURSON : Si je
veux vous corrompre, je peux vous vendre des valeurs mobilières
cotées 100 à 1. De même, vos actions qui valent 100,
je peux vous les acheter 300.
M. Jacques-Philippe MARSON :
Si nous sommes d'accord sur ce prix, celui-ci est indiqué dans les
deux transactions qui seront reçues par la chambre de clearing,
et la transaction sera liquidée de manière totalement automatique.
Toutes ces transactions ne sont pas vérifiées manuellement.
M. Charles de COURSON : Vous
êtes tout de même conscient que vous violez la loi : en France,
comme dans d'autres pays, il existe un principe selon lequel on ne peut
pas vendre des valeurs mobilières cotées - à part
quelques exceptions encadrées par la loi - à un prix différent
de celui du marché.
M. Jacques-Philippe MARSON :
Rien ne prouve qu'il y a violation de l'obligation du prix de marché.
M. Charles de COURSON : Vous
n'avez aucune obligation légale de vérifier le prix de la
transaction ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Non, dans le cadre du fonctionnement des ICSDs tels que Euroclear et Clearstream.
M. le Président : La
chambre de compensation est donc un intermédiaire, sans obligation
de vérification du prix de la transaction. On peut cependant imaginer,
étant donné qu'il s'agit de professionnels financiers, qu'ils
seront contrôlés dans leur pays d'origine. Ne peut-on pas
trouver là la justification de la multiplication de l'implantation
de banques dans des territoires non coopératifs ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Toute organisation, quelle que soit la nature de son activité, décide
de la conduite de ses affaires en fonction d'un comportement qui fait référence
à un certain nombre de valeurs, celles-ci pouvant fortement varier.
Euroclear possède une politique
d'admission très stricte, notamment en matière de qualité
de crédit - vous éliminez automatiquement les petits intermédiaires.
M. le Président : Vous
nous laissez donc entendre qu'il existerait une différence entre
Euroclear et Clearstream : la politique de vérification de l'identité
et des moyens de ceux qui désirent ouvrir un compte serait moins
stricte à Clearstream - notamment du fait de l'absence du principe
des « quatre yeux » ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Euroclear applique les critères d'éthique professionnelle
définis par la banque Morgan ; Clearstream est une organisation
indépendante qui dispose de ses propres critères de fonctionnement.
Ces critères n'étant pas forcément les mêmes.
M. Charles de COURSON : Quels
contrôles sont effectués sur ce type d'organismes ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Si vous posez la question dans chaque pays européen, vous allez
être surpris de constater qu'il y en a en fait très peu sur
les systèmes de dépositaires centraux. La France fait probablement
exception, les Etats-Unis aussi. On retrouve donc le critère taille
de marché, taille de pays.
Il ne faut pas oublier qu'il s'agit
d'un phénomène relativement récent, et au moment où
je vous parle des pays mettent encore en place des systèmes dépositaires
centraux. Les pays où la réglementation des marchés
financiers est moins avancée n'ont pas forcément pour priorité
la mise en place de règles strictes ; en outre, ces organismes ont
été créés comme une espèce de coopérative
par les banquiers.
M. Charles de COURSON : La COB
n'exerce aucun contrôle sur ces chambres de compensation ?
M. Jacques-Philippe MARSON :
Non, puisque Clearstream est au Luxembourg, et Euroclear en Belgique.
M. Charles de COURSON : Et les
COB locales ou les institutions du même type.
M. Jacques-Philippe MARSON :
Euroclear était réglementée comme une banque - la
banque Morgan étant, au départ, l'opérateur du système
- par la banque centrale belge.
M. Charles de COURSON : Nous
l'avons vu dans l'affaire du Crédit Lyonnais, on ne peut pas dire
qu'il y a eu beaucoup de contrôles !
M. le Président : Cedel
est une coopérative bancaire qui réunit environ 80 banques
- de grandes institutions -, que l'on a localisée au Luxembourg,
laissant les autorités du pays se débrouiller avec un tel
système. J'ai été tout de même frappé
par la négligence des administrateurs par rapport à son fonctionnement
; en outre, nous avons eu tous tendance à nous décharger
de ce système sur les autorités de contrôle d'un petit
pays ne disposant pas de gros moyens.
M. Jacques-Philippe MARSON :
Proportionnellement, face aux moyens de réglementation déployés
au Luxembourg, je ne pense pas que Clearstream ait bénéficié
d'un régime différent des autres institutions. La principale
activité bancaire au Luxembourg est la gestion d'actifs. Les activités
de contrôle sont donc plutôt centrées sur ce type d'activité
dominante et si vous avez une organisation financière dont la mission
est un peu différente, il est probable qu'elle rentrera moins dans
le cadre d'un contrôle plus spécialisé dans la gestion
d'actifs.
M. le Président : Monsieur
Marson, je vous remercie d'avoir accepté notre invitation.
Audition de M. Dominique HOENN,
membre du conseil d'administration
de la chambre de compensation
Clearstream International
(procès-verbal de la séance
du mercredi 4 avril 2001)
Présidence de M. Vincent PEILLON,
président
M. le Président : Mes
chers collègues, nous accueillons aujourd'hui M. Dominique Hoenn,
administrateur de la chambre de compensation Clearstream International.
M. Hoenn, je vous remercie d'avoir accepté notre invitation. Notre
Mission travaille depuis près de deux ans maintenant sur les questions
de délinquance financière et de blanchiment d'argent, en
France et en Europe. A ce titre, nous avons été amenés
à voyager, à étudier les systèmes de lutte
anti-blanchiment dans un certain nombre de pays, et à nous informer
des procédures déontologiques qui existent dans le monde
bancaire ainsi que des réglementations et du travail des autorités
de surveillance.
Nous avons une double préoccupation.
La première concerne le contrôle bancaire au sens large, la
seconde est relative à la coopération judiciaire ; bien entendu,
nous vous recevons dans le cadre de la première préoccupation.
Lorsque nous avons pris connaissance
du travail réalisé par MM. Denis Robert et Ernest Backes,
nous avons découvert, non pas l'existence des chambres de compensation,
mais un fonctionnement d'une chambre de compensation qui semblerait poser
des difficultés. Nous souhaitons, tout d'abord, tenter de mieux
comprendre ces allégations et voir sur quel fondement elles peuvent
reposer, et, ensuite, de mieux appréhender le système des
chambres de compensation et leur signification.
Selon MM. Denis Robert et Ernest Backes,
il existerait des comptes publiés et des comptes non publiés
- qui peuvent avoir une justification, ne serait-ce que pratique -, dont
certains ne seraient pas liés à des comptes publiés.
Confirmez-vous ce fait, et si oui, pouvez-vous l'expliquer autrement que
par des pratiques qui seraient des pratiques volontaires de dissimulation
?
M. Dominique HOENN : Je peux
vous confirmer le premier point, mais pas le second, faute d'en avoir eu
connaissance autrement que par ce livre. Il existe en effet des comptes
publiés et des comptes non publiés ; en revanche, je n'ai
pas connaissance de comptes non publiés non reliés à
des comptes publiés.
L'explication de l'existence de comptes
non publiés est extrêmement simple. Nous avons tous, pour
des raisons réglementaires, besoin d'avoir, non pas un seul compte,
mais une série de comptes ; un certain nombre de pays, dont la France,
nous font obligation de faire une ségrégation entre les avoirs
de la maison et ceux des tiers - et parmi ce qui appartient aux tiers,
de distinguer ce qui appartient à des OPCVM et ce qui appartient
à d'autres personnes. Par exemple, SICOVAM possède au moins
quatre comptes.
M. le Président : Vous
n'avez donc aucune information à nous livrer quant aux comptes non
publiés non rattachés à un compte publié.
Actuellement, vous êtes administrateur
de Clearstream. Le conseil d'administration a dû se saisir des informations
parues dans cet ouvrage, une enquête a-t-elle été diligentée
pour essayer de voir clair dans ces allégations ?
M. Dominique HOENN : Une enquête
a été menée par KPMG et FRESHFIELDS, à l'initiative
de l'ensemble de la maison. Il est évident, étant confrontés
à ce type d'allégations, que nous devions réagir.
Le contenu de cette enquête sera soumis au conseil d'administration.
M. le Président : Dans
quel délai ?
M. Dominique HOENN : Nous tenons
cinq conseils par an, environ un tous les deux mois, le prochain aura lieu
en mai.
M. le Président : Nous
avons reçu les auteurs de cet ouvrage (Révélation$)
qui nous ont montré les listes de comptes ; nous les avons regardées
publiquement et il apparaît qu'en plus des banques, des sociétés
auraient ouvert directement des comptes chez Clearstream. Avez-vous connaissance
de ce fait, et si cela est vérifié, quelle est votre appréciation
?
M. Dominique HOENN : Je n'ai
pas connaissance de ce fait, mais cela ne me paraît pas être
un problème. Un certain nombre d'entreprises ont un niveau d'activités
sur le plan financier bien supérieur à un grand nombre de
banques. Imaginons qu'elles aient cherché à avoir un accès
direct pour éviter la chaîne d'intermédiaires dans
laquelle elles ont une banque qui, elle-même, a un compte chez Clearstream
; cela ne me choque pas. Il s'agit d'un débat de concurrence entre
une entité comme Clearstream, dont nous sommes actionnaires, et
le métier que nous faisons. Pour Clearstream, nous sommes fournisseurs,
clients et actionnaires ; nous les utilisons, mais ils nous utilisent également,
car les actifs libellés en francs français conservés
par Clearstream sont en pratique conservés à la BNP-Paribas.
Il existe donc un possible débat
sur la vocation normale qui est de faire du business dans la communauté
financière ; ce n'est pas forcément renoncer à offrir
cette possibilité à des clients qui sont des non-banquiers.
Mais étant donné que je ne sais pas de quoi il s'agit, je
peux difficilement répondre à votre question.
M. le Président : En
tant que membre du conseil d'administration, quelles informations détenez-vous
sur la nature des clients, leur nombre, et les procédures d'ouverture
de comptes ?
M. Dominique HOENN : Il s'agit
d'une procédure strictement interne à laquelle le conseil
d'administration n'est pas mêlé.
M. le Président : Il
peut donc exister un certain nombre de clients, qui détiendraient
des comptes non publiés, dont vous n'auriez pas connaissance.
M. Dominique HOENN : Oui. Le
conseil en tant que tel ne se prononce pas sur l'acceptabilité ou
la non-acceptabilité de tel ou tel client de Clearstream.
M. le Président : Le
conseil d'administration a pu, peut-être, s'informer des procédures
exigées à Clearstream pour l'ouverture d'un compte. Quelles
sont ces procédures ?
M. Dominique HOENN : Un comité
interne examine les états financiers et la respectabilité
de l'entité qui souhaite ouvrir un compte. Il s'agit de la même
procédure que celle qui est appliquée dans n'importe quelle
banque.
M. le Président : Clearstream
a la possibilité de faciliter des opérations concernant des
titres, mais également du cash ; certains affirment d'ailleurs
que cela ne peut pas se faire. Qu'en est-il exactement ?
M. Dominique HOENN : Qu'entendez-vous
par faciliter ?
M. le Président : Organiser
les transactions.
M. Dominique HOENN : Même
punition, même motif, qu'entendez-vous par organiser ? Clearstream
tient des comptes titres et des comptes espèces, et le mode de fonctionnement
le plus normal, pour une telle entité, consiste à effectuer
simultanément un mouvement dans le compte titre et un mouvement
dans le compte espèce. Si j'effectue une transaction avec la Société
Générale, Clearstream va s'assurer que l'on débite
mon compte des titres en question pour les créditer à la
Société Générale et que, simultanément,
le compte espèces de cette dernière est débité
pour créditer le mien.
M. le Président : Vous
avez l'air relativement agacé par les questions que je vous pose.
Quel est votre sentiment quant aux allégations contenues dans l'ouvrage?
M. Dominique HOENN : Je viens
de répondre clairement à votre question. Clearstream tient
des comptes titres et des comptes espèces ; à partir du moment
où l'on tient des comptes, on ne peut pas se permettre de dire qu'il
ne se passera jamais rien d'anormal. Il existe toujours un risque que le
titulaire du compte l'utilise à des fins qui sont considérées
comme pas très normales.
En revanche, avant d'accuser les gens
en affirmant que l'utilisation qui est faite de ces comptes est anormale,
il convient avant tout de déterminer s'il existe un degré
de complicité dans la maison en question pour faciliter une utilisation
anormale. Par ailleurs, on ne peut pas affirmer non plus que toute cette
organisation a été bâtie dans le but de blanchir de
l'argent ; je n'y crois pas du tout. Mais je ne suis pas suffisamment stupide
pour vous dire qu'il ne peut jamais rien se passer.
M. le Président : Le
conseil d'administration a-t-il abordé des questions importantes
telles que la vigilance, la question du blanchiment et la mise en place
de mécanismes pour lutter contre des procédures de blanchiment
?
M. Dominique HOENN : Il existe
une série de comités, dont un comité d'audit qui vérifie
non seulement les comptes, mais également les procédures.
Bien entendu, ce n'est pas lui qui effectue la procédure systématique
d'ouverture des comptes qui reste une procédure interne. Il ne faut
pas oublier qu'il s'agit d'une banque, qu'elle dispose donc de toutes les
procédures que l'on trouve habituellement dans n'importe qu'elle
banque ; bien entendu, il s'agit d'une banque particulière, puisqu'elle
a vocation à faire essentiellement du clearing titres et
titres contre espèces avec des entités bancaires.
M. le Président : En
découvrant la liste des comptes, nous avons été surpris
par la floraison de succursales ou de banques installées dans des
territoires non coopératifs. Nous aimerions comprendre ce phénomène.
Quels sont les éléments d'analyse que vous pourriez nous
fournir à ce sujet ?
M. Dominique HOENN : Il existe
une série de territoires sur lesquels les principales banques sont
implantées, ne serait-ce que pour des questions de pur droit ; par
exemple, le droit de tel ou tel pays permet assez facilement de créer
une société. Une banque implantée sur l'un de ces
territoires est soit un établissement qui fait remonter vers un
siège central la totalité des mouvements de l'entité
locale en question, soit une organisation complètement décentralisée
dans laquelle chaque entité possède une série de comptes
; de la même façon qu'elle possède un compte chez Cedel,
elle dispose d'un compte de correspondant aux Etats-Unis, en Suisse, bref
dans toutes les unités monétaires. Tout cela ne me paraît
pas anormal.
M. le Président : Nous
avons auditionné M. Marson qui nous a confirmé, en tant qu'ancien
directeur général chez Cedel, qu'il y a, ou qu'il y a eu,
un exercice solitaire du pouvoir de la part de M. Lussi. A notre connaissance,
ce dernier est toujours en fonction, or il est mis en accusation de façon
très dure par Denis Robert et Ernest Backes : pensez-vous que cet
exercice un peu solitaire du pouvoir continue, ou les choses ont-elles
évolué - et qu'il n'existe aucun problème de fonctionnement
et de concentration de pouvoir excessive, y compris par rapport à
des problèmes déontologiques ?
M. Dominique HOENN : J'ai beaucoup
de mal à répondre à cette question, ne faisant pas
partie de la maison. M. André Lussi est pour moi l'administrateur
délégué qui rend compte au conseil d'administration
; à cette occasion, nous n'avons pas affaire à un monologue
d'André Lussi, ses collaborateurs interviennent également
- c'est, par exemple, le responsable des comptes qui en fait la présentation.
Aujourd'hui, la structure de Clearstream
est une structure dans laquelle 50 % des actions sont détenus par
la Deutsch Börse. Le conseil d'administration est strictement paritaire
: il est composé des représentants de l'ancienne structure
Cedel et de ceux de la Deutsche Börse Et je puis vous affirmer que
ces derniers savent se faire entendre. Le management de Clearstream est
aujourd'hui assuré par des anciens de Cedel et des anciens de la
Bourse de Francfort, Clearstream étant le produit de la fusion de
Cedel et de ce qui était l'équivalent de la SICOVAM allemande
- qui s'appelle désormais Clearstream Francfort. Il n'y a rien d'opaque
dans le management, les Allemands ne le permettraient pas.
M. Gilbert LE BRIS : Les statuts
de Clearstream autorisent-ils l'ouverture de comptes à des sociétés,
si oui depuis quand ?
M. Dominique HOENN : Je ne sais
pas répondre à cette question ! Je pense vous l'avoir dit
clairement ; Clearstream n'a normalement pas la vocation d'ouvrir des comptes
à des entreprises - elle travaille avec des banques.
M. le Président : Monsieur
Hoenn, je vous remercie.
Audition de M. H.,
Ancien cadre de la société
Clearstream
(extrait du procès-verbal
de la séance du mercredi 19 septembre 2001)
Présidence de M. Vincent Peillon,
Président
M. le Président : Monsieur
H., je vous remercie de votre présence. Cette rencontre avait été
prévue à plusieurs reprises et nous avons été
obligés de la remettre pour des raisons qui vous appartenaient.
Aussi, avant que nous ne commencions à parler sur le fond du système
Clearstream et des différentes interrogations, légitimes
ou pas, que l'on peut avoir à ce propos, je voudrais que vous nous
disiez pour quelles raisons nous avons eu tellement de difficultés
à vous rencontrer, alors que nous étions très impatients,
étant donné vos importantes déclarations, faites dans
le cadre des travaux menés par Denis Robert.
M. H. : L'explication est assez
simple. Une instruction judiciaire était ouverte contre les dirigeants
de Clearstream. Le juge d'instruction voulait d'abord m'entendre dans ce
cadre là. Comme je vous l'ai écrit, je me mettais d'abord
à la disposition de la justice luxembourgeoise avant de me déplacer
à l'étranger.
M. le Président : Nous
l'avons d'ailleurs parfaitement compris et c'était là une
démarche normale.
Pouvez-vous nous indiquer pourquoi
vous pouvez maintenant nous rencontrer ? Où en est cette instruction
judiciaire ? Comment l'avez-vous vécue ? Je sais qu'il y a eu également
des perquisitions chez Clearstream. Comment les choses se sont-elles passées,
y compris par rapport aux allégations qui étaient les vôtres
?
M. H. : Il est plus simple que
je commence par le résultat. Chez Clearstream les dirigeants et
tout le management ont été changés. M. Lussi est parti.
Les dirigeants ne sont plus là.
Une perquisition a été
menée chez Clearstream par le juge d'instruction, avec moi. Je suis
allé moi-même avec lui dans les locaux de Clearstream pour
regarder, saisir et « sécuriser » des documents, ce
qui a été fait.
Quand cela a été terminé,
j'ai continué de travailler pour la police judiciaire, y compris
les samedis et les dimanches. Je lisais les documents. En effet, j'étais
depuis dix ans déjà hors du circuit et il fallait que je
me mette à nouveau à l'aise avec les documents. Je passais
donc mes matinées et parfois mes après-midi à la police
judiciaire à lire les documents et à prendre des notes, pour
pouvoir les guider sur une liste « traçable ». C'est
bien là en somme que se situe le problème chez Clearstream
: la trace.
Mais je ne savais pas que depuis la
perquisition chez Clearstream je faisais moi-même l'objet d'observation
de la police judiciaire. J'étais sur écoutes. Je ne le savais
pas d'autant que je travaillais pour la police judiciaire. J'étais
poursuivi parce que, soi-disant, j'avais des documents, point sur lequel
je reviendrai plus tard.
Je travaillais donc sur ces documents
depuis plus d'une semaine et j'avais même arrangé avec le
juge d'instruction la façon dont je pouvais remettre des documents
sans être pris à défaut moi-même.
Nous avions envisagé trois cas
de figure. Nous avions « fabriqué » cela en quelque
sorte. Il devait faire une perquisition chez moi, une perquisition dans
mon bureau et une perquisition là où il trouverait vraiment
les documents, à un autre endroit de travail. C'était de
connivence avec moi. Nous avions déjà signé ce protocole
le 17 mai dernier, lorsque nous nous sommes vus la première fois.
M. le Président : Pour
la bonne compréhension, il s'agit bien de documents d'avant 1993,
période durant laquelle vous étiez encore en fonction chez
Clearstream.
M. H. : C'est exact !
J'ai indiqué à la justice
trois transactions à poursuivre et ils sont ainsi entrés
chez Cedel-Clearstream pour faire une perquisition. Je précise que
j'ai donné des aveux pour ce que j'ai fait mais, d'après
la loi, cela est prescrit.
A l'époque, le juge me demandait
d'aller chercher dans le cadre de Clearstream des traces dans les programmes
pour avoir une mainmise sur des éléments « poursuivables
».
D'après la loi luxembourgeoise,
tout était prescrit : on ne pouvait pas attaquer les dirigeants.
C'était réchauffer de la soupe mais on ne pouvait rien faire
! Je travaillais donc sur tous ces éléments pour avoir un
filon, pour avoir une transaction, ou même deux ou trois, pour prouver
le chemin. Comme je l'ai dit depuis le début, je ne voulais pas
sortir le nom d'un client parce que cela tombait sous le secret bancaire
et je serais alors fautif vis-à-vis de la loi. Je serais «
coffré » ! C'est aussi simple que cela.
Mais je ne pouvais pas dire que je
ne connaissais pas le système en soi. En effet, je dirigeais l'informatique
et tout ce qui se passait chez Cedel passait forcément, non pas
par mes mains, mais par mon service. Je ne pouvais pas dire « Je
ne sais pas ... »
Nous avons donc sorti les documents.
J'ai appelé les programmeurs que je connaissais dans le temps et
je leur ai demandé de sortir les listing, les sources de programme.
Nous étions dans le bureau de l'administrateur délégué
qui a été mis à l'écart pour le moment et nous
avions accès à tout sur son ordinateur.
Nous avons donc sorti tous les listing
dont j'avais besoin pour commencer des recherches. Ils étaient assez
volumineux et c'est sur cela que j'ai travaillé tout le temps. Sans
exagérer, je peux dire que j'ai déjà trouvé
des choses.
A ce moment-là, quand je travaillais,
j'étais sur écoute. C'était un lundi matin. J'avais
un rendez-vous avec un haut fonctionnaire belge, un ministre belge.
Le policier me téléphone
chez moi, à huit heures moins le quart. J'étais déjà
parti au bureau faire ma mallette pour partir. Il téléphone
chez mon épouse qui lui dit que je suis parti en Belgique.
J'étais sous observation et
voilà que je sortais avec des mallettes pleines. Les policiers luxembourgeois
pensaient que j'emmenais en Belgique les documents originaux sur lesquels
je travaillais. Je précise que j'ai aussi des bureaux en Belgique.
Alors, ils ont dit « Action !
» et ils m'ont coincé sur l'autoroute pour me prendre les
documents qu'ils croyaient destinés au Gouvernement belge et que
j'emmenais en Belgique. Ils voulaient s'approprier ces documents en utilisant
les papiers qu'ils n'étaient même pas en droit d'utiliser
pour faire la perquisition, qu'ils avaient faite ensemble, avec moi-même.
M. le Président : Ainsi,
vous avez le sentiment d'avoir passé un accord avec le juge...
M. H. : J'ai passé l'accord,
en bon citoyen luxembourgeois.
M. le Président : ...et
d'avoir été trahi.
M. H. : Exactement !
M. le Président : Avez-vous
porté plainte sur ces épisodes ?
M. H. : Je n'ai pas porté
plainte mais j'ai quand même sorti des écrits à toutes
les instances pour dire que c'était terminé et que je ne
marchais pas, ni à la menace ni au chantage. J'ai fait une déposition
et j'ai subi un interrogatoire. Depuis lors, c'est calme !
En tout cas, je vous donne mon impression
: je peux dire que j'ai été utilisé.
Ils savaient bien que je connaissais
le système. Je l'ai bâti et je suis un des rares qui peut
retrouver les choses. Je suis maintenant convaincu que le but était
de me discréditer, de s'approprier les documents et que mon témoignage
et mes travaux soient anéantis.
M. le Président : Vous
avez pu travailler quelques jours sur des documents, avez-vous dit ?
M. H. : Oui !
M. le Président : Vous
n'avez pas eu le temps d'établir quoi que ce soit sur ces documents
?
M. H. : J'ai eu le temps d'établir
certaines choses mais ils ont pris tout lors de la perquisition. Je n'ai
pas fait de copies, premièrement par prudence et deuxièmement
parce que je ne pouvais pas m'imaginer... C'était en sécurité
dans mon bureau. Les policiers et moi-même savions qu'ils y étaient.
J'ai été pris vraiment à froid. Je n'avais pas fait
de copie. Ils ont tout emmené lors de la perquisition. Vraiment
tout ! Y compris les ordinateurs de bureau et chez moi. C'était
abominable. Je n'avais plus rien.
M. le Président : Vous
venez de nous expliquer très précisément vos relations
avec la justice et vous avez bien dit d'ailleurs que vous aviez choisi
de collaborer pleinement avec elle.
M. H. : Oui !
M. le Président : C'est
ce qui expliquait que vous ne nous avez pas rencontrés plus tôt.
Comme vous le dites, vous avez été
« serré » sur l'autoroute ; vous avez eu des perquisitions
chez vous. Avez-vous eu le sentiment d'avoir vécu d'autres pressions
depuis le début de cette histoire ?
M. H. : Je ne comprends pas
bien la question.
M. le Président : Est-ce
que, depuis que vous avez porté ces accusations dans le film de
Denis Robert, vous avez eu de la part du milieu financier ou de la part
du milieu judiciaire un certain nombre de pressions sur vous ou sur votre
famille ?
M. H. : Pas sur ma famille mais
sur moi. Ce n'était pas des menaces mais des « conseils de
bons amis » .... Si j'avais sorti un nom, j'aurais été
vraiment.... Mais puisque je ne sortais pas de nom, personne ne s'énervait
contre moi...
Je ne peux pas dire que je ne connais
pas le système. Je le connais par c_ur et il n'a pas changé.
M. le Rapporteur : Vous considérez
avoir été trahi par la justice luxembourgeoise qui, finalement,
s'est retournée contre vous. Est-ce que vous considérez que
sa crédibilité est en cause sur les conclusions même
auxquelles la courte enquête préliminaire est parvenue, à
l'issue des investigations menées par le parquet de Luxembourg.
M. H. : Ils n'ont pas
mené beaucoup d'enquêtes. Il faut que je vous dise d'abord
que ce système est très difficile à comprendre et
pour le commun des mortels ce n'est quasiment pas possible. C'est très
technique.
Tous les policiers et tous ceux que
l'on avait mis sur l'affaire n'y connaissaient rien. Ils étaient
dépendants de moi. C'est pour cela que j'y ai travaillé,
pour leur donner quasiment un « vade-mecum » pour travailler,
pour rechercher sur les microfiches ou n'importe où, pour les guider.
Ils n'étaient pas capables de le faire. Depuis le début,
il n'y avait pas les spécialistes.
Une seule fois, le procureur et la
police judiciaire ont été avec l'audit du contrôle
bancaire et son secrétaire général. Je leur ai expliqué.
Mais le procureur et les policiers ne comprenaient rien, ce qui est normal
et il n'y a pas de reproche à leur faire sur ce plan. Ceux du contrôle
bancaire ont exactement suivi mes explications et ils ont dit que telle
ou telle chose était possible, précisant que tel ou tel point
était dans l'enquête. Ils ont confirmé par écrit
à la police judiciaire les explications que j'ai données.
J'ai expliqué comment le tout
fonctionnait mais sans donner de noms ! Tout cela est consigné par
écrit et c'est en tout cas ce que l'on m'a dit.
M. le Rapporteur : Vous considérez
donc que les conclusions de l'enquête préliminaire du parquet
luxembourgeois sont sujettes à discrédit ?
M. H. : Absolument !
Premièrement, ils ne m'ont pas
laissé faire mon travail et ils ont essayé de me discréditer.
Quand j'ai commencé à trouver des « trucs »,
c'était fini.
M. le Rapporteur : Comment expliquez-vous
l'attitude de ces magistrats ?
M. H. : Il faut connaître
les magistrats ! Je les considère tous comme des gens honnêtes
et je ne veux pas les dénigrer. Pour une raison ou une autre, ils
vont dans cette direction.
Le bouquin « Révélation$
», par lui-même, a provoqué un choc au Luxembourg.
Il y a trois forces : Euroclear à
Bruxelles, la Deutsche Börse en Allemagne et Clearstream. Ils se combattaient
pour avoir le clearing universel. Tout cela est maintenant prouvé
parce que des papiers sont survenus. L'ensemble était planifié
par la Deutsche Börse pour reprendre Clearstream. Ils ont utilisé
le bouquin et mon intervention pour essayer de s'en accaparer. Ils ont
éliminé les dirigeants de Clearstream et ils ont mis leurs
hommes dedans. Tout cela est maintenant prouvé ! Des papiers de
la Deutsche Bank existent et le journal Der Spiegel les a publiés...
Il y a donc maintenant les preuves que cela était planifié
de longue date.
Comment expliquer l'attitude des fonctionnaires,
me demandez-vous ? Deux fonctionnaires, avant la mise en instruction, étaient
allés voir à Francfort la direction de la Deutsche Börse.
C'était un jeudi. Le vendredi soir, ils ont mis l'instruction en
marche. Je le sais parce que la police judiciaire était chez moi,
dans mon bureau .... et nous avons eu l'information par téléphone...
C'était confirmé !
Quand on refait l'histoire, on voit
que tout le monde était un peu manipulé et je l'étais
aussi.
Le livre, lui, a provoqué quelque
chose. Tout ce qui se passe au Luxembourg n'a pour le moment strictement
rien à voir avec le livre. En tout cas, c'est mon opinion personnelle.
M. le Rapporteur : Vous voulez
dire que la justice est subordonnée aux intérêts financiers
du Luxembourg ?
M. H. : On parle là d'un
quart du budget national !
M. le Rapporteur : Bien sûr
! Si vous considérez que les magistrats sont personnellement honnêtes,
ils ne sont pas indépendants. C'est votre position...
M. H. : Je suis formel à
cet égard.
M. le Rapporteur : Est-ce que
vous avez eu connaissance d'interventions du ministre de la justice, M.
Frieden ?
M. H. : Non. Seulement par des
tierces personnes ...
M. le Rapporteur : Des tierces
personnes vous ont fait comprendre que le ministre de la Justice lui-même
était intervenu ?
M. H. : J'ai eu connaissance
de cela mais cela veut dire ce que cela veut dire. Mais je ne peux pas
dire que je le sais directement.
M. le Rapporteur : D'accord.
Merci beaucoup.
M. le Président : Nous
allons repartir du début avant d'arriver à l'explication
du système auquel vous avez collaboré et que vous avez mis
en place, système de blanchiment, comme vous l'avez dit vous-même.
Auparavant, pourriez-vous nous préciser
quelle a été votre fonction au sein de Cedel à l'époque,
vos responsabilités dans l'organigramme et dans le fonctionnement
? Dans quelles conditions vous êtes-vous séparé de
Cedel et quelles sont aujourd'hui vos activités ?
M. H. : Cedel, devenu Clearstream,
a été fondé en 1970 et je l'ai rejoint en février
1972, quand cela a vraiment débuté, pour mettre en place,
avec d'autres, l'informatique.
Cedel a été construit
d'une manière totalement inverse des autres sociétés
qui existaient. L'informatique est venue : Cedel-Clearstream a été
construit autour d'une conception informatique, à laquelle tout
le monde a dû s'adapter. C'est l'informatique qui dirigeait tout.
C'est une logique totalement inverse de celle qui a prévalu ensuite
concernant le rôle de l'informatique.
Deux ou trois personnes de l'équipe
initiale sont toujours chez Clearstream. Avant que je ne parte, j'étais
vice-président chez Cedel, avec l'administrateur délégué.
Je dirigeais l'informatique, le télex, le SWIFT - les paiements
- et l'expédition. J'avais la plus grosse partie de Cedel sous mes
ordres, avec le plus grand nombre d'employés.
M. le Président : De
quelle date à quelle date ?
M. H. : J'ai cumulé toutes
ces fonctions de 1990 jusqu'à la fin. Auparavant, je n'en exerçais
qu'une partie mais on m'en rajoutait. SWIFT a été
raccordé totalement à l'informatique - et cela rejoignait
alors automatiquement mon département - alors qu'avant cela se passait
par télex. Presque la moitié des gens étaient sous
mes ordres.
M. le Président : Ayant
des responsabilités aussi éminentes, à quel moment
et dans quelles conditions avez-vous quitté Cedel-Clearstream ?
M. H. : Je n'ai pas «
quitté » ! J'ai été « viré »
par l'administrateur délégué Lussi, dans des conditions
assez houleuses, ce dont je ne me cache pas.
Je deviens un peu nationaliste ...
J'étais au Luxembourg et par de mes connaissances dans Cedel, je
savais que Lussi et toute une autre équipe planifiaient d'aller
à Londres. Tout était prévu pour faire cette délocalisation.
La mise en marche d'une nouvelle informatique
à Londres impliquait alors que Clearstream se trouve à Londres.
Si cette mise en marche se faisait ici, Clearstream se trouvait alors ici.
Etant dans l'informatique, j'étais
alors en position de force et j'ai vraiment court-circuité les choses
pour que Clearstream reste au Luxembourg. Il n'y a pas beaucoup de gens
qui savent que j'ai tout fait pour. Après, il était impossible
de partir.
A ce moment là, j'étais
« cuit ». Ils m'ont envoyé un journaliste pour me questionner
et pour pouvoir dire que je disais des « conneries ». C'était
en somme un truc monté.
M. le Président : Pouvez-vous
être un peu plus précis sur cet épisode du journaliste
?
M. H. : Il s'agit de Cowan qui
a été engagé ensuite chez Clearstream, comme le journaliste
de Lussi. A l'époque il était journaliste dans je ne sais
plus quel journal, en Angleterre. Il questionnait tout le monde chez Cedel.
Il venait également chez moi parce que, à ce moment là,
j'étais représentant du personnel et je m'occupais beaucoup
des affaires sociales.
Monsieur Simmet - également
nommé dans le bouquin - me téléphone pour m'annoncer
qu'un journaliste allait me téléphoner, me disant : «
Je l'ai contrôlé. Il est bon... Tu peux lui parler. »
C'est la seule erreur que j'ai faite dans ma vie : je n'ai pas «
recontrôlé ». J'ai pris les mots de Simmet comme étant
vrais et je me suis planté. On a discuté ensemble comme on
le fait avec un journaliste. Je n'ai pas tenu des propos sur des choses
qui tombaient sous le secret ou quoi que ce soit. Mais cela a suffi ! Le
lendemain, j'ai compris : un huissier se présentait avec mon préavis
à effet immédiat.
M. le Président : Depuis
ce journaliste a été embauché ?
M. H. : C'est Cowan. Il a lui
aussi été « viré ».
Pour la petite histoire, je dois dire
que tous ceux qui m'avaient mis dans le pétrin sont eux-mêmes
virés.
La théorie de la police judiciaire
et du monde bancaire laisse entendre partout que j'ai orchestré
le bouquin. J'aurais fais partie de l'orchestre et j'aurais mené
tout ce petit jeu pour mettre ma vengeance en _uvre. Merci de m'accorder
une intelligence aussi poussée. Je ne dis pas que cela ne me plaît
pas. En tout cas, les milieux concernés croient que j'ai orchestré
le livre d'une manière ou d'une autre.
M. le Président : C'est
vous rendre un grand hommage.
M. le Rapporteur : On
ne prête qu'aux riches... (Sourires.)
M. le Président : Nous
en venons au fond du sujet qui est très compliqué et très
technique, comme vous l'avez indiqué. Nous n'allons pas parler de
la double comptabilité qui est une résultante du premier
problème.
Vous avez parlé de blanchiment
à travers le système de Clearstream et, si je vous ai bien
compris, vous avez pris vous-même des risques judiciaires en acceptant
de collaborer. Votre fonction était techniquement de faire en sorte
que certaines traces disparaissent entre des transactions, de telle sorte
que le blanchiment puisse s'opérer.
Je voudrais que vous nous précisiez
exactement et le plus simplement possible quel était ce système
qui avait été mis en place et qui permettait le blanchiment.
M. H. : Je vais m'efforcer de
résumer. J'ai passé près de vingt heures à
expliquer à d'autres spécialistes ce mode de fonctionnement
qu'ils commencent à comprendre seulement maintenant. Je vais résumer
sans aller trop dans le détail.
Il faut d'abord savoir que dans le
système Cedel seules les banques sont membres et clients. Au début
du moins car maintenant tout le monde se ballade un peu là-dedans.
Je simplifie beaucoup. Quand une banque
voulait passer une transaction, elle parlait avec un cadre responsable
de chez Cedel et nous, nous « corrigions ». Nous faisions du
« hard coding » : dans le programme, nous corrigions
l'instruction qui allait venir.
Prenons une instruction pour un achat,
une vente, un mouvement de fonds ou de titres. Nous la faisions disparaître
ou nous la faisions mettre sur un autre compte. C'était cela le
« hard coding », à savoir corriger dans le programme-source.
C'est pour cela que j'avais imprimé chez Cedel les programmes-sources.
Vous pouvez vous renseigner car c'est l'aspect le plus défendu de
l'informatique.
On compilait le programme le matin.
Nous savions quelles transactions venaient. « Si telle transaction
vient, tu fais cela et cela... » C'était l'exception. Ensuite,
quand tout était fini, on remettait l'ancien programme et on enlevait
l'exception. C'était ni vu ni connu.
M. le Président : Je
cherche à bien comprendre. Cela avait pour fonction de faire que
la transaction demandée à Cedel n'apparaisse pas pour ce
qu'elle était dans les enregistrements systématiques de toutes
les transactions.
M. H. : C'est exact !
M. le Président : Etant
averti de la transaction, il fallait faire une opération informatique
de telle sorte que l'on ne puisse pas retracer la transaction opérée.
M. H. : C'est exact !
M. le Président : Cela
a existé pour de petites transactions ou seulement pour de très
grosses ?
M. H. : Pour tout ! Nous, les
programmeurs et moi-même, ne regardions pas. Nous avions fait cela
de bonne guerre au début parce qu'il y avait beaucoup de bogues
dans les programmes. Nous ne regardions pas s'il s'agissait de 100 millions
de dollars ou de 50 millions ! A un moment, on perd la notion de millions
de dollars. Pour nous, 50 millions de dollars, c'était la même
chose que 50 000 dollars.
Nous avons fait de grosses transactions...
M. le Président : Nous
allons parler de la personne qui va vous donner un ordre. Mais cette dissimulation
des transactions arrivait une fois tous les deux mois ou était-ce
une pratique quotidienne ?
M. H. : Peut-être
pas quotidiennement, mais tous les deux ou trois jours. En tout cas, c'était
fréquent. C'est la raison pour laquelle cette pratique ne chiffonnait
plus personne dans l'informatique. Nous ne faisions même pas attention.
On éliminait la transaction ; on mettait cela sur un autre compte-titres.
C'était une manipulation et on se contentait de regarder si l'opération
avait marché. Point à la ligne !
M. le Président : Ces
transactions particulières, puisque effacées par le système
informatique, étaient-elles liées de façon régulière
à certaines banques ou à certaines sociétés
? Ou est-ce que tout le monde faisait cela ?
M. H. : Ce n'était
pas spécifique à plusieurs banques.
M. le Président : C'était
donc un système très ouvert.
M. H. : C'était
un système très ouvert.
Pour la compréhension, je dois
aussi faire état des comptes non publiés. En somme, cela
servait aussi à cela, mais après. C'est un système
qui a dégénéré mais qui, au début, n'était
qu'une exception pour un système bancaire. Les non-publiés
étaient faits pour la Banca Commerciale en Italie qui avait une
centaine de banques, des filiales indépendantes. Elle ne voulait
pas que ce soit sur un compte mais que chacune ait son compte. La chose
était difficile mais aucune agence ne devait savoir ce que faisait
l'autre.
Nous avions donc mis en place ce système
des comptes non publiés pour la Banca Commerciale.
M. le Président : Le
non-publié relève de la confidentialité, alors que
ce dont vous nous parlez c'est de l'effacement de traces.
M. H. : Oui, c'est de
l'effacement de traces.
M. le Président : Ce
n'est pas la même chose ? Nous sommes bien d'accord.
M. H. : Oui !
M. le Président : Sur
ce plan, qui recevait l'ordre ? Etait-ce à votre niveau ? Etait-il
possible d'appeler des informaticiens à un niveau inférieur
au vôtre ? Qui transmettait l'ordre ? Par qui passait-il ?
M. H. : Qui transmettait ? Cela
venait toujours du service des opérations ou du service des clients,
mais toujours de ceux qui étaient en contact avec les clients. Nous,
nous recevions d'en haut une instruction de faire cela. Même pas
par écrit ! Par téléphone !
M. le Président : C'était
le travail quotidien ! Vous dites d'en haut ! Vous étiez déjà
très haut. Qui est-ce donc, « d'en haut » ?
M. H. : C'est une expression
car, d'habitude, l'informatique est toujours installée à
la cave. (Sourires.) « D'en haut », cela veut dire ceux
qui étaient en contact avec les clients, à n'importe quel
niveau.
M. le Président : A n'importe
quel niveau ! Cela veut dire que tous les cadres qui auraient été
en relations avec la clientèle pourraient aujourd'hui, s'ils étaient
sincères dans leurs déclarations, confirmer ce que vous dites.
M. H. : Oui !
M. le Président : Au
niveau de votre système informatique, de votre service plus exactement,
ce n'était pas seulement quelques personnes en qui on avait particulièrement
confiance et qui devaient faire cela. C'est tout le service informatique
qui avait cette pratique ?
M. H. : Tous ceux qui avaient
la possibilité de le faire pouvaient le faire.
Parfois, les informaticiens sont «
bêtes » ! Nous étions bêtes parce que nous ne
suivions pas les traces et nous avions assez à faire pour mettre
le nouveau système en marche. Nous faisions les exceptions et les
corrections sur l'informatique mais nous ne pensions absolument pas au
niveau des transactions, en faisant juste ce que l'on nous disait et sans
penser plus loin. Nous étions vraiment bêtes ! Nous n'étions
vraiment pas du tout dans les opérations elles-mêmes car nous
avions trop de bogues. Les programmes se plantaient car tout cela était
nouveau et tout changeait tout le temps. Nous devions aussi faire beaucoup
de manipulations et de mises à jour manuelles mais qui étaient
documentées à ce moment-là.
M. le Président : Au
fond, c'est un service que Cedel rendait à ses clients, en effaçant.
On peut donc imaginer que Cedel ait proposé commercialement à
ses clients ce service. Mais, à votre avis, était-il particulièrement
rémunéré par rapport aux rémunérations
traditionnelles de Cedel et est-ce que c'est cela qui expliquerait la nécessité
d'une double comptabilité ?
M. H. : Je n'ai pas les preuves
! Mais une preuve peut le confirmer : ils ont évincé tous
ceux qui étaient dans ce système là, lequel a été
aboli. En effet, ce système de rémunération ou de
l'argent noir et de caisses noires que Clearstream a ou avait ou dont elle
se servait n'était pas de mon domaine. Mais il y avait un système
qui a éclaté parce que l'on a trouvé et que certains
ont avoué. D'autres s'en occupaient, s'agissant de comptabilité.
D'où cela venait-il ? Cela n'apparaissait pas dans la comptabilité
normale. Nous ne savions pas où se trouvait quoi que ce soit.
M. le Président : Reprenons
ce que signifie un effacement de traces et de traçabilité,
ce que vous faisiez, vous, au système informatique.
M. H. : J'ai avoué.
M. le Président : Pouvez-vous
nous expliquer exactement comment cela se passe ? Prenons une transaction,
par exemple des ventes de titres. Cela veut dire qu'à un moment
donné cette opération a disparu du système.
M. H. : Elle a disparu et il
y a une seule manière de retrouver la t