AUDITIONS
Entretien avec les représentants
des autorités fédérales suisses :
(soit par ordre d'intervention...)
M. Niklaus HUBER,
Directeur de l'autorité
de contrôle en matière de lutte contre
le blanchiment d'argent, administration
fédérale des finances,
Mme Natacha POLLI,
Directrice-adjointe de l'autorité
de contrôle en matière
de lutte contre le blanchiment
d'argent
Mme Dina BALLEYGUIER,
du service juridique de la commission
fédérale des banques,
M. Riccardo SANSONETTI,
Chef suppléant de la section
marchés financiers,
M. Alexander HARTMANN,
du bureau de communication en
matière de blanchiment d'argent
de l'office fédéral
de la police
M. Beat FREY,
Chef de la section de l'entraide
judiciaire internationale
de l'office fédéral
de la police
(compte-rendu de l'entretien
du 29 septembre 1999 en Suisse)
Présidence de M. Vincent
PEILLON, président
M. Niklaus HUBER : Messieurs les
députés, c'est pour nous un honneur de recevoir une délégation
de l'Assemblée nationale française. Nous vous remercions
de l'intérêt que vous manifestez aussi bien pour notre législation
que pour les efforts déployés concrètement par la
Suisse en matière de lutte contre le blanchiment d'argent.
Permettez-moi de me présenter
brièvement, ainsi que les personnes qui se trouvent à mes
côtés. Je m'appelle Niklaus Huber, je suis le chef de l'autorité
de contrôle au sein de l'administration fédérale des
finances. Mme Natacha Polli, avocate genevoise, est responsable du service
juridique de l'autorité de contrôle, chef suppléante
de l'autorité de contrôle. Mme Dina Balleyguier, membre du
service juridique de la Commission fédérale des banques,
est en charge en particulier de l'application de la loi sur la bourse et
le commerce des valeurs mobilières. M. Riccardo Sansonetti est présent
en sa qualité de membre de la délégation suisse auprès
du GAFI. M. Alexander Hartmann est membre du Bureau de communication en
matière de blanchiment d'argent. M. Beat Frey, que j'ai le plaisir
de rencontrer pour la première fois, est le chef de la section de
l'entraide judiciaire internationale de l'Office fédéral
de la police.
Ainsi que vous avez pu vous en
rendre compte à la lecture de la documentation qui a été
mise à votre disposition par les soins de l'ambassade de France
à Berne, notre pays dispose aujourd'hui d'une législation
moderne et complète en matière de lutte contre le blanchiment
d'argent, en particulier en ce qui concerne le secteur parabancaire. Les
recommandations du GAFI sont ainsi pleinement mises en _uvre. Aucun autre
pays n'a, à notre connaissance, de législation comparable,
de sorte que la Suisse se situe sans conteste dans le groupe de tête
des nations engagées dans la lutte contre le blanchiment d'argent.
Les Etats-Unis ont reconnu, dans
un rapport du State Departement de novembre 1998, que la Suisse avait une
législation très progressiste en matière de lutte
contre le blanchiment d'argent. Nous pouvons ainsi être fiers des
efforts déployés à ce jour. Il faut toutefois se garder
de suffisance, car le combat contre le crime organisé est loin d'être
terminé.
Un aspect important de ce combat
est, bien entendu, la coopération internationale. A ce titre, le
GAFI constitue un forum de discussion important mais il ne saurait remplacer
les discussions bilatérales. La rencontre de ce jour en est, du
reste, une démonstration. Il est en effet important, à nos
yeux, de renforcer encore la coopération traditionnellement mise
sur pieds entre États voisins comme la Suisse et la France.
Les présentations qui vont
suivre sont destinées à vous offrir un premier survol de
l'état actuel de la mise en _uvre de la législation en matière
de lutte contre le blanchiment d'argent en Suisse. Une courte documentation
vous sera remise afin de compléter vos dossiers. Nous avons par
ailleurs réservé quarante-cinq minutes à l'issue des
diverses présentations afin que vous puissiez poser des questions
aux différents intervenants.
La parole est à Mme Polli.
Mme Natacha POLLI : Je reviendrai
sur un certain nombre de points développés dans la loi sur
le blanchiment d'argent, puis je décrirai l'activité déployée
par l'autorité de contrôle depuis son entrée en fonction
en 1998.
En tant que membre du GAFI, la
Suisse, pour satisfaire à ses obligations, a adopté le 10
octobre 1997 sa loi sur le blanchiment d'argent - la LBA. Elle complétait,
en fait, un certain nombre de dispositions qui avaient déjà
été introduites dans le code pénal en 1990 et 1994.
En 1990, une disposition pénalisait le blanchiment d'argent et le
défaut de vigilance des intermédiaires financiers. En Suisse,
est considérée comme infraction préalable au blanchiment
d'argent toute infraction qualifiée de crime et donc passible de
réclusion. Cela concerne à la fois les infractions liées
au trafic de stupéfiants, bon nombre des infractions contre le patrimoine
et l'encouragement à la prostitution. La définition est donc
extrêmement large. En 1994, le code pénal avait déjà
accordé un droit de communication aux intermédiaires financiers
qui pouvaient ainsi informer les juges des cas où ils soupçonnaient
du blanchiment d'argent.
Comme vous l'avez probablement
constaté à la lecture de son texte, la LBA est une loi-cadre
qui repose sur le principe de l'autorégulation. L'autorégulation
a été choisie pour plusieurs raisons : d'une part, parce
que nous avions déjà l'expérience de l'application
de la loi sur les bourses, qui s'est révélée plutôt
efficace et, d'autre part, en raison de l'intérêt d'avoir
des organismes qui seraient des spécialistes des diverses activités
des intermédiaires financiers qu'ils surveillent.
La LBA définit les conditions
personnelles et matérielles qui doivent être remplies par
un intermédiaire financier qui, renonçant à la possibilité
de l'autorégulation
- soit qu'il ne désire
pas s'affilier à un organisme d'autorégulation, soit qu'il
ne remplisse pas les conditions requises - déciderait de se soumettre
directement à l'autorité de contrôle.
La LBA dresse la liste d'un certain
nombre d'obligations de diligence très classiques : identification
du cocontractant et obligation de documentation. Enfin, la LBA a introduit
l'obligation de communiquer et de bloquer les avoirs en cas de soupçons
fondés de blanchiment d'argent.
Suite à l'introduction
de la loi sur le blanchiment d'argent, deux nouvelles autorités
ont été créées, qui sont représentées
ici : l'Autorité de contrôle en matière de lutte contre
le blanchiment d'argent, qui sera l'autorité de surveillance des
intermédiaires financiers, rattachée à l'administration
fédérale des finances, et le Bureau de communication, rattaché
à l'Office fédéral de la police, qui est chargé
de recueillir les différentes communications.
Mais ce ne sont pas les seules
autorités chargées de mettre en application la loi sur le
blanchiment d'argent, puisque d'autres autorités ont été
introduites par des lois spéciales, telles que la Commission fédérale
des banques, qui surveille les banques, les directions de fonds de placement
et les négociants en valeurs mobilières. Une nouvelle autorité,
la Commission des maisons de jeux, est en cours d'installation. En effet,
dès le printemps 2000, l'entrée en vigueur de la loi sur
les maisons de jeux entraînera une modification du périmètre
de la loi sur le blanchiment d'argent, puisqu'elle prévoit expressément
que les maisons de jeux sont soumises à la LBA.
S'agissant du champ d'application,
la LBA s'applique à toute personne physique ou morale agissant à
titre professionnel, c'est-à-dire contre rémunération,
acceptant en garde ou en dépôt, ou aidant à placer
ou à transférer des valeurs patrimoniales de tiers. C'est
une définition extrêmement large, qui comprend non seulement
les intermédiaires financiers particuliers déjà cités,
mais aussi tout gérant de fortune, les bureaux de change dans les
gares, voire les stations-service qui fournissent des prestations de change,
la poste avec ses services financiers, les chemins de fer fédéraux
qui ont ouvert des bureaux de change et qui fournissent des services en
matière de transfert d'argent, notamment par l'intermédiaire
de Western Union. C'est donc un champ extrêmement large qui peut
aussi, sous certaines conditions, s'appliquer aux avocats et notaires qui,
à côté de leurs activités soumises à
monopole, développent des activités d'intermédiation
financière.
La loi sur le blanchiment d'argent
est entrée en application progressivement. Les organismes d'autorégulation
ont eu jusqu'au 31 mars 1999 pour se déclarer auprès de l'autorité
de contrôle, lui soumettre leurs statuts et leur règlement.
Le but de ce délai n'était pas d'avoir un numerus clausus
d'organismes d'autorégulation puisque des organismes d'autorégulation
peuvent également s'annoncer aujourd'hui. Il s'agissait de faire
en sorte qu'ils soient prêts pour que les intermédiaires financiers
qui ont, eux, jusqu'au 31 mars 2000 pour se mettre en conformité
avec la loi, soit en s'affiliant à un organisme d'autorégulation,
soit en demandant une autorisation à l'autorité de contrôle,
aient le temps de faire les démarches nécessaires.
Au 1er avril 1999,
nous avions reçu douze dossiers de candidatures d'organismes d'autorégulation.
Il est possible que quelques autres déposent leur dossier d'ici
à la fin de cette année. En revanche, il n'est pas du tout
garanti que ceux-ci soient reconnus avant fin mars 2000.
M. le Président : Vous
avez reçu douze demandes de reconnaissance. Leur avez-vous déjà
accordé l'agrément ?
Mme Natacha POLLI : Tout à
fait, à l'heure actuelle 7 organismes d'autorégulation ont
été agréés et cinq sont en cours d'agrément.
Je reviendrai tout à l'heure en détail sur les qualités
des différents organismes d'autorégulation.
Les buts généraux
de l'autorité de contrôle sont de garantir que tout intermédiaire
financier actif en Suisse soit soumis à une surveillance, soit d'une
autorité de surveillance instituée par une loi spéciale,
comme la Commission fédérale des banques, soit parce qu'il
s'est affilié à un organisme d'autorégulation, soit
parce qu'il nous est soumis. Nous devons ensuite assurer le bon fonctionnement
de l'autorégulation.
Les tâches de l'autorité
de contrôle sont ainsi diverses. Dans une première phase,
nous nous sommes principalement consacrés à l'octroi de reconnaissance
à des organismes d'autorégulation. Nous sommes déjà
entrés dans la deuxième phase, puisque certains intermédiaires
financiers ont déjà déposé leur demande d'autorisation.
Viendra ensuite la surveillance des organismes d'autorégulation
et des intermédiaires financiers qui nous sont directement soumis.
La LBA consacre ses chapitres
les plus longs aux obligations en matière de lutte contre le blanchiment
d'argent. Elle n'entre pourtant pas dans le détail. Elle énonce
les différentes obligations de diligence qui sont maintenant imposées
aux intermédiaires financiers : vérification de l'identité
du cocontractant, identification de l'ayant droit économique, obligation
particulière de planification pour des opérations inhabituelles
laissant apparaître un indice de blanchiment d'argent - c'est probablement
une des obligations les plus difficiles à mettre en _uvre et à
surveiller -, obligation d'établir et de conserver les documents
afférents à l'exécution de ces obligations de diligence.
De plus, de par la loi, les intermédiaires financiers doivent, de
façon interne, prendre des mesures organisationnelles particulières
afin de mettre en _uvre la loi sur le blanchiment d'argent.
Enfin, au chapitre des sanctions,
des infractions pénales ont été introduites, pouvant
aller jusqu'à une amende de 200 000 FS pour une personne qui exercerait
en Suisse sans avoir d'autorisation ou sans être affiliée
à un organisme d'autorégulation. La violation de l'obligation
de communiquer est également sanctionnée par une amende de
200 000 FS. Dans le domaine de l'intermédiation financière,
200 000 FS peuvent paraître une amende assez faible. La mesure la
plus efficace est la possibilité pour l'autorité de contrôle
d'ordonner la dissolution de la société d'un intermédiaire
financier qui ne se serait pas conformé à la loi ou de demander
la radiation du registre du commerce d'une personne physique qui ne se
serait pas conformée à la loi.
Je vais maintenant vous exposer
ce qui s'est passé au sein de l'autorité de contrôle
depuis 1998.
Au départ nous étions
deux personnes, nous sommes aujourd'hui six et il est prévu que
l'Autorité de contrôle compte dix personnes. Ce chiffre, assez
faible, est justifié par le choix opéré du recours
à l'autorégulation. L'Autorité de contrôle,
qui doit aussi surveiller les organismes d'autorégulation, dans
le cadre de la surveillance des intermédiaires financiers, peut
faire appel à des forces extérieures, notamment en confiant
les contrôles sur place des intermédiaires financiers à
des sociétés de révision externes. Dans ce cas, l'Autorité
de contrôle se contenterait de vérifier la façon dont
est attribué le mandat à ces sociétés de révision
et de contrôler le résultat de leur travail. Cela n'exigera
donc pas de notre part d'aller vérifier personnellement des centaines,
voire des milliers d'intermédiaires financiers.
Dans la mesure où la LBA
est une loi-cadre, l'autorité de contrôle a dû éditer
un certain nombre de textes complémentaires à valeur normative,
notamment des ordonnances, dont une purement technique sur les émoluments
de l'autorité de contrôle et une autre, plus importante, relative
au registre de l'autorité de contrôle.
Nous avons en effet développé
une banque de données performante destinée à pallier
le fait que nous ne serons probablement à terme que dix personnes.
Il est évident que la gestion des données qui nous sont confiées
par les organismes d'autorégulation et les intermédiaires
financiers, et celle des documents que nous recevons, sous forme électronique
ou papier, ne peut être réalisée sans une banque de
données efficace. Nous l'avons développée durant la
première année, afin de permettre une gestion dynamique de
ces données, qui nous permette de faire des recherches en plein
texte et de contrôler l'activité de l'Autorité de contrôle.
Cet outil est indispensable dans la mesure où une autorité
cantonale peut nous demander si telle personne ou tel intermédiaire
financier est enregistré chez nous. Avec une gestion des documents
sur papier uniquement, une telle recherche pourrait prendre plusieurs jours.
Avec la banque de données, la recherche concernera à la fois
les intermédiaires financiers, leurs employés qui ont le
droit de signature et les membres du conseil d'administration ou les personnes
exerçant des fonctions au sein des organismes d'autorégulation.
Malgré l'existence d'une
loi sur la protection des données, des abus se sont produits par
le passé mais pas au sein de l'autorité de contrôle.
Aussi, désormais, une ordonnance est nécessaire pour pouvoir
disposer d'une telle banque de données.
Nous avons édicté
une autre ordonnance sur les obligations de diligence. Elle concerne les
intermédiaires financiers qui n'ont pas pu, ou pas voulu, s'affilier
à un organisme d'autorégulation. Cette ordonnance était
indispensable afin de concrétiser les obligations de diligence elles-mêmes,
en expliquer les modalités et fixer un standard minimum quant à
l'organisation que doivent connaître les intermédiaires financiers.
Cette ordonnance est souvent plus sévère que les règlements
que nous avons acceptés de la part des organismes d'autorégulation,
précisément parce que les intermédiaires financiers
qui viendront chez nous seront d'une nature assez hétérogène
: du kiosque qui vend du chocolat et qui fait du change à la très
grosse fiduciaire employant plusieurs dizaines de personnes, qui aurait
décidé de ne pas s'affilier à une organisation professionnelle
pour des raisons X ou Y. Cette ordonnance est très sévère
et il est possible qu'elle ne soit pas toujours adaptée, dans ses
détails, à toutes les professions. Il est impossible de faire
autrement. La situation restera en l'état pour un certain temps.
A côté de ces textes
normatifs, nous avons émis un règlement type à l'usage
des organismes d'autorégulation pour les soutenir dans la création
de leurs structures. Nous avons pu établir que les organismes d'autorégulation,
même ceux qui reposaient sur une association professionnelle préexistante,
ce qui était l'idée de base de la LBA, avaient beaucoup de
peine à s'organiser. Nous avons prévu ce règlement
afin de prévoir un standard minimum et pour que le travail avance
plus vite. Nous avons aussi établi des check-lists pour indiquer
aux organismes d'autorégulation les documents dont nous avons besoin
pour élaborer leurs dossiers.
Sur douze candidatures, sept organismes
d'autorégulation ont été reconnus à ce jour,
un est en voie de l'être, quatre nous causent quelques soucis. La
plupart ne sont pas adossés à une association professionnelle
préexistante ou ont des problèmes d'indépendance.
Certains sont animés par des personnes, qui pensent qu'il y a là
un marché à trouver et qui ont de la peine à comprendre
qu'elles doivent avoir un nombre minimum d'intermédiaires financiers
affiliés. Il est exclu de reconnaître un organisme d'autorégulation
avec un potentiel de quarante à cinquante membres, par exemple,
car garantir l'indépendance des structures vis-à-vis des
affiliés est absolument impossible. Tous ces organismes d'autorégulation,
y compris ceux qui reposent sur une organisation professionnelle préexistante,
rencontrent des problèmes financiers. Bien souvent, une ou deux
personnes physiques, voire une société, ont dû avancer
de l'argent pour mettre en place l'organisme d'autorégulation. Au
stade de la reconnaissance, l'organisme n'existe guère que sur le
papier, mais très rapidement, dès qu'arrivent les intermédiaires
affiliés et qu'il faut exercer les activités de surveillance,
les difficultés financières commencent. Il est exclu, par
exemple, qu'un affilié ait financé son propre organisme d'autorégulation,
car l'indépendance ne serait absolument pas garantie. Quelques voies
sont explorées afin de permettre une aide des pouvoirs publics,
mais rien n'est encore décidé.
Certains organismes d'autorégulation
qui peinent à se constituer utilisent la pression politique pour
faire avancer plus vite leur dossier, mais ce n'est pas une solution.
Durant ses premiers mois d'existence,
l'autorité de contrôle a déjà rencontré
un certain nombre de problèmes. La définition de l'intermédiaire
financier étant très large, nous saisissons également
de " petits poissons ", des cas insignifiants. Il est exclu pour l'instant
de songer à une révision de la loi afin d'exclure ces bagatelles.
Il va nous falloir résoudre le problème du trop grand nombre
de soumissions directes à l'autorité de contrôle.
D'un autre côté,
paradoxalement, nous ressentons le besoin d'élargir le champ d'application
de la loi sur le blanchiment d'argent, non pas quant aux personnes mais
quant aux secteurs auxquels il s'applique. Il est clair qu'aujourd'hui,
le secteur financier étant beaucoup moins attractif pour les blanchisseurs,
une grande part de leur activité s'est déplacée, notamment
dans le domaine industriel et dans le domaine immobilier, qui était
expressément exclu par la loi.
Un autre problème résulte
de la grande diversité des structures, des intermédiaires
financiers et des organismes d'autorégulation. Nous avons essayé,
autant que faire se peut, de standardiser au maximum les structures et
les procédures mais cela n'est possible que jusqu'à un certain
point, compte tenu des diverses activités professionnelles déployées.
Alors que les intermédiaires
financiers sont en train de déposer leurs demandes d'autorisation,
notre gros problème est que les organismes d'autorégulation
ne sont toujours pas indépendants, même ceux qui ont été
reconnus. Ils ont toujours besoin d'une aide énorme de l'autorité
de contrôle afin de s'organiser. Ils ont beaucoup de peine à
se mettre en place et à proposer un projet terminé. Les organismes
d'autorégulation ont encore grand besoin de notre aide pour pouvoir
travailler de façon efficace. Le temps passé avec les organismes
d'autorégulation est tout bénéfice pour nous, dans
la mesure où cela s'appliquera à des centaines d'intermédiaires
financiers si cela fonctionne, mais tout le temps consacré encore
aux organismes d'autorégulation nous empêche de nous consacrer
pleinement aux demandes d'autorisation des intermédiaires financiers.
Tels sont nos soucis actuels.
Mme Dina BALLEYGUIER : La Commission
fédérale des banques est une autorité de surveillance
globale. La lutte contre le blanchiment, n'est qu'un des aspects de notre
activité. Notre tâche principale consiste en la surveillance
des établissements qui nous sont assujettis, principalement quant
à leur solvabilité et au contrôle du caractère
irréprochable de leur activité globale.
Cela dit, la Suisse et la Commission
des banques ont une longue histoire en matière de lutte anti-blanchiment.
La structure des services existant aujourd'hui a été mise
en place en 1977. A la suite de plusieurs scandales, la Commission des
banques a vivement invité l'association des banques à mettre
en place une structure d'identification du cocontractant et de l'ayant
droit économique. Cela a été fait sur une base privée
conventionnelle - la convention de diligence - qui a été,
par la suite, régulièrement renouvelée, améliorée,
et dont les grandes lignes ont servi de base à la réglementation
existant actuellement à la fois dans les recommandations du GAFI
et dans la loi de lutte contre le blanchiment d'argent entrée en
vigueur en 1998.
Tandis que le GAFI naissait et
que les recommandations prenaient forme, la Commission des banques a ressenti
le besoin de ne pas se limiter à la convention de diligence de droit
privé. En 1993, la Commission des banques a édicté
une circulaire qui étendait cette convention de droit privé
aux établissements qui ne l'avaient pas signée et qui en
faisait un standard minimal que tout établissement soumis à
la surveillance de la Commission des banques devait respecter. Elle contenait
en outre un certain nombre de règles relatives à la conservation
des documents et à la possibilité de communiquer des soupçons.
Cette circulaire de droit administratif ne liait ni le juge civil ni le
juge pénal mais pouvait néanmoins aider un établissement
bancaire qui avait communiqué des soupçons à se défendre
contre une éventuelle action en responsabilité contractuelle
d'un intermédiaire mécontent.
Cette circulaire a été
entièrement révisée au début de l'année
1998 à la suite de l'entrée en vigueur de la loi sur le blanchiment.
Cette circulaire, comme tous nos textes, se trouve sur notre site Internet
www.cfb.admin.ch..
Elle concrétise ce qui est décrit dans la loi. Elle étend
le champ d'application de la convention de diligence actuelle non seulement
aux banques qui l'ont signée mais aussi aux autres établissements
bancaires et à tous les autres établissements surveillés
par la Commission des banques.
En effet, parallèlement
à la loi sur le blanchiment, est entrée en vigueur la loi
sur les bourses qui rend obligatoire une autorisation pour les négociants
en valeurs mobilières et les assujettit à la surveillance
de la Commission des banques. Avec cette circulaire sur le blanchiment,
nous avons donc étendu l'application des règles strictes
en vigueur en matière bancaire à tous les établissements
que nous surveillons.
Cette circulaire a également
formalisé les règles que nous appliquions de manière
informelle depuis une dizaine d'années en matière d'acceptation
de fonds provenant de personnalités politiques exposées,
appelées vulgairement " potentats ". Nous avons ressenti le besoin
des milieux bancaires de formaliser ces règles que nous exprimions
auparavant dans des décisions au cas par cas, afin qu'ils aient
certaines lignes directrices pour être moins exposés aux conséquences
des scandales. Cela fonctionne assez bien. Nous avons essayé de
clarifier ce qu'est une personnalité politique exposée, dans
quelles conditions l'on pouvait accepter les comptes de ces personnes ou
les inviter à retirer leurs fonds et dans quelles conditions il
convenait de les bloquer.
En ce qui concerne les règles
introduites par la LBA, nous n'avons pas rencontré de difficultés
dans les milieux bancaires, ni quant à l'introduction de la loi,
ni quant à son application, puisque celle-ci ne fait que légaliser
quelque chose qui existait déjà. En revanche, nous en avons
rencontré dans le milieu des négociants, qui n'est pas accoutumé
à la surveillance prudentielle, puisque jusqu'à présent
celle-ci ne concernait pas ces intermédiaires. Ces établissements
manquent totalement de culture de la surveillance. Ils ne savent pas ce
qu'est une autorité de surveillance, ils ignorent les pouvoirs dont
elle dispose, ils ne savent pas lire et appliquer une loi. Il y a là
un travail à faire. Celui-ci va beaucoup plus loin que la lutte
anti-blanchiment, car certains de ces négociants sont choqués
quand on leur dit que l'on va exiger d'eux qu'ils se dotent d'un organe
d'adhésion agréé pour la surveillance en matière
boursière. Ils répondent qu'ils travaillent depuis vingt
ans avec le même réviseur. Ils ne comprennent pas. Ils ont
aussi de la peine à comprendre quand on leur dit qu'il leur faut
identifier leurs cocontractants et les ayants droit économiques.
En ce qui nous concerne et en ce qui concerne les organes de révision,
il nous faudra, dans les années qui viennent, mettre l'accent sur
le respect des règles établies. Puisque nous y sommes parvenus
avec les banques, nous y parviendrons bien avec les négociants.
Quant à la coopération
internationale, là aussi, nous avons une longue histoire avec les
autorités de surveillance des milieux bancaires. Nous échangeons
des informations avec nos homologues des pays voisins et outre-Atlantique.
Il va de soi que nous pouvons aussi échanger ces informations en
matière de lutte anti-blanchiment. Nous répondons aussi à
des demandes d'information concernant ce type de renseignements. La loi
sur le blanchiment, mais surtout la loi sur les bourses et la loi sur les
banques, ont formalisé un peu la procédure, ce qui est une
bonne chose parce que l'on crée au moins une obligation d'informer.
Cela complique dans certains cas l'échange d'information, lorsque
des clients d'établissements assujettis sont concernés. Cela
ne concerne pas la lutte anti-blanchiment parce que l'entraide en matière
pénale entre en jeu, laquelle peut passer outre les barrières
de l'entraide administrative.
M. Niklaus HUBER : Les deux autorités
de surveillance ont mis récemment beaucoup d'informations sur Internet.
Cela nous évite d'avoir à répondre à mille
questions par téléphone. Cela n'empêche pas les gens
qui ne sont pas habitués à avoir une surveillance, de nous
appeler sans avoir consulté les informations disponibles sur Internet...
y compris nos chers confrères avocats, qui nous posent tous les
jours des questions de base sur l'entrée en vigueur de la loi.
M. Riccardo SANSONETTI : En ce
qui concerne le GAFI, je me suis posé la question de savoir si,
pendant toutes ces dernières années, la France et la Suisse
avaient eu sur certains points des approches fondamentalement différentes.
J'ai eu beaucoup de peine à en trouver. Le fait que la France et
la Suisse comptent parmi les piliers fondateurs du Groupe d'action financière
pour la lutte contre le blanchiment de capitaux explique sans doute cette
entente. Après l'impulsion initiale donnée par le G7 au sommet
de l'Arche en 1989, la France a présidé les deux premiers
exercices, puis la Suisse a pris le relais.
Lors des deux premières
présidences françaises, ont été élaborées
les quarante recommandations, c'est-à-dire le fondement de l'action
du GAFI. Sous la présidence suisse a été lancé
le processus d'évaluation mutuelle. Dix ans après, la troisième
phase de l'action du GAFI a tendu à élargir l'action au plan
mondial. On commence à distinguer une quatrième phase sur
laquelle nous avons avec la France des vues convergentes, qui est de s'attaquer
à la question des juridictions non coopératives.
Je dirai quelques mots sur l'évaluation
du blanchiment. Il s'agit certes d'un problème récurrent,
dont on parle beaucoup mais dont la quantification est difficile. Lundi
dernier, dans un communiqué de presse français, on indiquait
: " Les études réalisées au niveau international estiment
que le blanchiment d'argent représente chaque année entre
2 et 5 % du PIB mondial ". A ma connaissance, ce chiffre vient exclusivement
d'une déclaration faite par M. Camdessus en juin 1998, à
Paris, lors d'une réunion plénière du GAFI. En fait,
on sait peu de chose quant à la méthodologie qui a conduit
à l'annoncer.
Au sein du GAFI, on a tenté,
depuis deux ans, de faire avancer les travaux pour réaliser une
estimation la plus fondée possible du blanchiment. Nous nous sommes
retrouvés assez seuls avec la France pour défendre une méthodologie
qui soit la plus sérieuse possible.
En ce qui concerne les Etats et
territoires non coopératifs, comme cela a été annoncé
par un communiqué des ministres des finances du G7, le 25 septembre,
le GAFI a achevé la première phase de son travail qui était
d'établir des critères pour définir ces territoires.
Il s'agit maintenant d'établir une liste. En fonction de la réaction
obtenue par ces États et territoires après être entrés
en contact avec eux, nous élaborerons éventuellement des
contre-mesures.
Dans cette phase, la transparence
de la procédure et l'égalité de traitement des territoires
auxquels nous nous adresserons sont essentiels afin d'assurer la crédibilité
de l'exercice et d'avoir les mêmes paramètres fondamentaux
que dans les autres enceintes internationales qui traitent actuellement
le même thème, notamment le Forum de l'OCDE, l'initiative
Offshore de l'ONU et le Forum de stabilité financière.
Du côté du GAFI,
de toute façon, même avant d'en arriver à ces travaux,
il y a toujours eu un instrument de pression non négligeable : la
politique relative aux membres ne respectant pas les recommandations, qui
permet, lorsqu'un pays n'est pas suffisamment en conformité, de
faire une déclaration publique. Le dernier pays visé était,
en janvier dernier, l'Autriche, à cause des comptes anonymes. La
prise d'une telle mesure n'est que l'une des cinq étapes de l'approche
du GAFI, lorsqu'il s'agit de s'attaquer à un problème très
sérieux dans le système d'un pays. Des étapes préalables
permettent d'exercer une pression graduelle tout en fournissant l'occasion
au pays d'expliquer et de développer une solution. Le but est toujours
d'apporter un progrès et non uniquement de sanctionner. Là
aussi, dans les discussions, nous avons toujours eu une approche comparable
à celle de la France, pour favoriser le progrès plus que
la sanction sans suite.
J'évoquerai maintenant
la commission d'experts qui a été nommée par notre
ministre, à Noël dernier, avec pour mission de procéder
à une évaluation critique de la situation en matière
de surveillance des marchés financiers. Il s'agit d'une étude
à réaliser en dix-huit mois, jusqu'à la moitié
de l'an 2000, sur l'ensemble des questions qui peuvent se poser dans la
réglementation du marché financier.
Plutôt que d'essayer de
pronostiquer ce qu'il en sortira, je tenterai d'indiquer les raisons de
la mise en place d'une telle commission.
Il s'agit tout d'abord de conserver
une vue d'ensemble de toutes les évolutions qui se produisent dans
la réglementation des marchés financiers. Ces dernières
années, avec l'introduction de la loi sur le blanchiment et la loi
sur les bourses, les révisions d'ordonnances et de règlements,
le développement de l'autorégulation, il devenait un peu
difficile d'avoir une vision globale. Des travaux approfondis pour lesquels
on dispose de dix-huit mois et non de quelques semaines peuvent permettre
d'acquérir cette vision d'ensemble.
Un deuxième objectif est
d'examiner les risques et tendances des nouvelles évolutions dans
le secteur financier. Un exemple type est celui de la bancassurance, c'est-à-dire
des concentrations entre la banque et l'assurance. Trois cas se sont produits
ces dernières années, dont la reprise de Winthertur par le
Crédit Suisse Group en 1997 et la création d'une banque par
la société Zurich Assurances, en 1998. Il s'agit d'une évolution
internationale. L'idée est de voir, par exemple, si l'instrumentaire
et les structures de la réglementation sont adaptés ou s'il
convient de recentrer les ressources de surveillance.
Un troisième point important
consiste dans l'étude des standards internationaux. Celle-ci comporte
deux voies : d'une part, l'examen des règles émanant des
organismes de réglementation internationaux - les concepts sont-ils
similaires ? - et, d'autre part, l'établissement d'une comparaison
avec les structures nationales existant à l'étranger. Par
exemple, est-il approprié de concentrer la surveillance ? Le modèle
doit-il être de type britannique, où l'on contrôle à
la fois la surveillance des banques, les négociants en valeurs mobilières,
des bourses et des assurances, ou bien de type américain, c'est-à-dire
éclaté, avec la SEC et la CFTC pour les valeurs mobilières
et les produits de base et plus de trois autorités dans le domaine
bancaire ? Tout est possible. Il convient aussi de prendre en compte la
dimension des marchés et leur tendance à long terme. Il ne
s'agit pas uniquement de faire des suggestions événementielles,
mais de prévoir l'avenir des structures.
En définitive, il y a au
moins trois soucis derrière ces réflexions : celui de la
compétitivité, celui de l'efficacité du système
de réglementation, c'est-à-dire son rapport coût/bénéfice,
et celui de l'identification des lacunes.
Une raison supplémentaire,
d'origine ancienne, motive la mise en place de cette commission. Après
le krach de 1987, le ministre d'alors avait demandé un rapport sur
les structures de réglementation. On avait conclu à la nécessité
d'une loi sur la bourse et le commerce des valeurs mobilières et
de l'examen des besoins de réglementation restants. On pensait en
particulier aux activités de négoce de valeurs mobilières
qui n'auraient pas été concernées par la réglementation
sur la bourse. Dans l'intervalle, la loi sur les bourses a été
élaborée. Il s'agissait essentiellement de reprendre les
diverses réglementations cantonales et de créer la première
réglementation fédérale, car cela coïncidait
avec la création de la bourse électronique.
Puis nous avons édicté
la loi sur le blanchiment. Elle couvre toutes les activités financières,
mais uniquement sous l'angle anti-blanchiment. Pour les activités
de gestion de fortune, par exemple, la loi sur les bourses s'applique aussi
car elle assujettit un bon nombre de gérants, mais pas tous. Il
convient de savoir si l'arsenal législatif doit être complété
et, si oui, de quelle manière.
M. Alexander HARTMANN : Les tâches
du Bureau de communication en matière de blanchiment d'argent sont
les suivantes :
- d'abord, exploiter les déclarations
fournies par les intermédiaires financiers, enquêter sur les
antécédents annoncés et déceler les éléments
suspects ;
- ensuite, gérer le système
de traitement des données en matière de lutte contre le blanchiment
d'argent - GEWA - ;
- enfin, saisir les communications
dans une statistique de façon à être constamment capable
de fournir des informations sur le nombre des communications, leur contenu,
leur type et leur provenance, sur les cas suspects, leur fréquence,
les types de délit et la manière dont ils sont traités.
Ces données doivent être rendues anonymes.
Le Bureau de communication a une
fonction de relais et de filtre entre les intermédiaires financiers
et les instances pénales. Lors de la vérification des déclarations
qui lui parviennent, le Bureau de communication doit éliminer les
cas dans lesquels toute origine criminelle des biens, toute contravention
à l'article 305 bis ou 305 ter du code pénal
ou toute relation des biens avec le crime organisé peut être
exclue. Les cas restants sont transmis aux autorités pénales
compétentes.
En tant que bureau spécialisé,
le Bureau de communication sera en mesure de faire la distinction entre
les cas pouvant relever du blanchiment d'argent et les cas moins fondés,
assurant ainsi un contrôle préalable efficace pour les autorités
pénales.
En tant qu'autorité centralisée,
le Bureau de communication aura en outre la possibilité de faire
des recoupements et des rapprochements entre diverses déclarations.
Enfin, il doit être en mesure
d'avoir une vue d'ensemble des méthodes et des évolutions
observables dans le domaine du blanchiment d'argent, d'analyser les risques
et d'informer de manière compétente les intermédiaires
financiers, les instances de contrôle et les autorités pénales.
Les Cassandre qui prédisent
que le Bureau de communication croulera sous une avalanche de déclarations
et se trouvera incapable de remplir sa mission, n'ont pas de raisons de
le faire. L'enjeu est de mettre en pratique les nouvelles dispositions
légales et de veiller à ce que la justice soit rendue par
le biais d'une concertation étroite avec les autorités pénales
et les intermédiaires financiers.
Les conditions préalables
sont les suivantes.
Les biens doivent provenir d'une
relation d'affaires et être impliqués dans la relation d'affaires.
L'obligation de déclaration ne naît qu'au moment où
les parties s'engagent dans la relation d'affaires. Le moment où
l'on s'engage dans une relation d'affaires diffère selon les cas.
On peut tout au plus décrire des moments caractéristiques
pour une branche donnée.
En règle générale,
ce moment sera celui où le contrat est conclu. Pour une banque,
l'engagement dans la relation d'affaires sera réalisé au
plus tard quand ladite banque manifestera sa volonté d'ouvrir un
compte ou un dépôt, par exemple en communiquant un numéro
de compte ou de dépôt. Dans le cas de l'assurance-vie, la
compagnie s'engage dans une relation d'affaires au plus tard au moment
où elle accepte la demande. Par exemple, en envoyant la police.
En outre, les biens doivent être
impliqués dans la relation d'affaires. Si l'intermédiaire
financier sait que son client a acquis des biens provenant d'un crime,
mais s'il peut exclure que les biens qui lui ont été confiés
aient quelque chose à voir avec un crime, il n'est pas tenu de faire
une déclaration. Toutefois, cette distinction entre biens acquis
en toute honnêteté et biens acquis par délit est difficile
à établir. En cas de doute, l'intermédiaire financier
fera bien d'opter pour la déclaration.
Les biens considérés
doivent provenir d'un crime, ou être en rapport avec une infraction
au sens de l'article 305 bis du code pénal, relatif au blanchiment
d'argent, ou faire l'objet du pouvoir de disposition d'une organisation
criminelle (article 260 ter du code pénal).
Selon l'article 9-1 du code pénal,
les crimes sont des actes passibles d'une sanction de réclusion.
Ainsi, des biens acquis par le biais d'un délit - par exemple, des
manipulations sur les cours visées à l'article 161 bis
du code pénal - n'entraînent pas l'obligation de déclaration.
Dans cette mesure, l'article 9 de la loi sur le blanchiment d'argent correspond
aux faits constitutifs du délit de blanchiment d'argent défini
à l'article 305 bis du code pénal.
Selon la loi, les biens peuvent
également être en relation directe avec les faits constitutifs
du blanchiment d'argent, en vertu de l'article 305 bis du code pénal.
Il était nécessaire de mentionner cela spécialement,
car l'article 305 bis, alinéa 1 du code pénal ne fait
pas état de crimes. Cet ajout couvre ainsi le cas où le blanchisseur
de capitaux ferait directement face à l'intermédiaire financier.
La dernière possibilité
énumérée - " Les biens doivent faire l'objet du pouvoir
de disposition d'une organisation criminelle " - est destinée à
couvrir les cas où l'intermédiaire financier ne peut pas
établir la relation entre lesdits biens et un crime ou un cas de
blanchiment d'argent. On peut penser en particulier aux biens issus d'un
premier processus de blanchiment. Il faut tenir compte du fait qu'il est
difficile pour l'intermédiaire financier de reconnaître l'organisation
criminelle en cause, d'autant plus que l'on ne dispose pas de longues années
d'expérience en ce qui concerne l'application de l'article 260 ter
du code pénal.
L'intermédiaire financier
doit avoir connaissance ou un soupçon fondé de l'origine
criminelle des biens considérés. Par exemple, l'intermédiaire
financier peut avoir connaissance de l'origine criminelle des biens par
la lecture de la presse ou par une information émanant d'une autorité
pénale.
Il est plus difficile de définir
le concept de " soupçon fondé ". Le soupçon ne doit
pas être absolument proche de la certitude. Par conséquent,
un soupçon sera fondé s'il repose sur une indication concrète
ou sur plusieurs indices. Il est fait référence à
la circulaire de la Commission fédérale des banques intitulée
" Blanchiment d'argent ", qui contient en annexe un catalogue d'indices
pour les banques. A notre sens, cette approche est correcte.
La loi sur le blanchiment, en
tant que loi-cadre applicable à l'ensemble du secteur financier,
doit tenir compte des aspects spécifiques des secteurs concernés
pour la concrétisation d'un soupçon fondé. Les faits
constituant des indices révélateurs du blanchiment peuvent
différer d'un secteur à l'autre. Les organismes d'autorégulation
qui se mettent en place sont priés de définir les indices
correspondants et d'adapter ces définitions en permanence.
En tout état de cause,
il n'est pas nécessaire que l'intermédiaire financier sache
de quel délit ou de quels faits répréhensibles les
biens proviennent. Par conséquent, il serait faux de dire qu'il
doit y avoir un soupçon parfaitement établi plutôt
qu'un soupçon fondé. Si le soupçon est parfaitement
établi, il s'agit déjà d'une connaissance.
Les conditions requises pour la
communication étant réunies, celle-ci doit être effectuée
auprès de l'administration compétente, à savoir le
Bureau de communication en matière de blanchiment d'argent, relevant
de l'Office fédéral de la police (article 23 de la LBA).
La communication aux seules autorités judiciaires en charge des
poursuites ne suffit pas. Celle-ci peut exceptionnellement et dans certains
cas particuliers se révéler utile, parallèlement à
la communication au Bureau de communication. Dans ce cas, l'intermédiaire
financier devra par conséquent, au titre de la coordination de la
procédure, effectuer une double communication.
Jusqu'à présent,
nous avons reçu 312 communications, pour une valeur totale de 737
millions de FS. 60 % d'entre elles ont été transmises aux
autorités de poursuites pénales, représentant 188
millions de FS. 258 communications viennent du secteur bancaire. Seules
23 communications sont venues des fiduciaires, ce qui est révélateur
d'un problème. La valeur moyenne des communications est de 2,4 millions
de FS.
M. Niklaus HUBER : Avant de passer
aux questions, je reviendrai brièvement sur deux points importants
évoqués par Mme Polli dans son intervention.
Le premier concerne l'article
6 de la LBA. Dans une circulaire du 24 décembre, l'autorité
de contrôle a demandé aux intermédiaires financiers
d'établir des profils de clients. Ils nous semblent nécessaires
pour satisfaire à l'obligation de diligence selon l'article 6. Comment
pouvez-vous reconnaître des opérations inhabituelles si vous
ne connaissez pas les opérations habituelles de vos clients ? On
nous a répondu à plusieurs reprises que l'on ne savait pas
comment pratiquer, que l'on ne l'avait jamais fait, que l'on n'a pas d'informations
sur les clients et que l'on ne peut, de toute façon, en recueillir.
Je considère que ce sont de fausses réponses puisque toute
société qui souhaite vendre un produit établit un
profil de clients. Pour vendre, il faut connaître les besoins des
clients. Le profil établi dans un but de marketing est déjà
un très beau profil de clients.
Les profils de clients ne sont
pas mis à disposition de l'autorité de contrôle. Nous
ne recueillons pas d'informations sur les clients des intermédiaires
financiers. Nous recueillons des informations sur les intermédiaires
financiers eux-mêmes. En cas de besoin, les autorités pénales
peuvent demander la présentation de ces dossiers de clients. Elles
auront ainsi les informations dont elles ont besoin pour poursuivre leurs
enquêtes. Le but principal de l'autorité de contrôle
est d'assurer que les intermédiaires financiers recueillent les
informations dont les autorités pénales pourraient avoir
besoin dans les procédures d'enquête.
Le second point important est
relatif aux négociants en matières premières que la
LBA soumet à une surveillance. La définition du négociant
en matière première est assez complexe. Si vous le souhaitez,
je laisserai le soin à Mme Polli de vous expliquer de quoi il s'agit.
André, à Lausanne (Vaud), ou Glencore à Baar (Zoug)
sont des sociétés de négoce aux dimensions énormes
qui constituent en elles-mêmes des organismes d'autorégulation.
D'un côté, l'autorité de contrôle devrait surveiller
les organismes d'autorégulation, et, de l'autre côté,
des intermédiaires financiers qui lui sont directement soumis constituent
eux-mêmes des organismes d'autorégulation. Une telle tâche
ne saurait être menée à bien sans les moyens nécessaires,
c'est-à-dire avec du personnel. Je me demande si dix personnes au
sein de l'autorité de contrôle suffisent, sans compter le
niveau de salaire des personnes engagées. Tant que nous resterons
dans le cadre étroit de la Fédération, nous ne pourrons
pas recruter les spécialistes dont nous avons besoin, car les salaires
proposés sont inférieurs à ceux du secteur privé.
La Commission fédérale
des banques rencontre les mêmes problèmes. Il est extrêmement
difficile de recruter des gens qui connaissent la matière. C'est
là un grand risque pour la lutte contre le blanchiment d'argent.
La mafia peut proposer n'importe quel salaire pour recruter les meilleurs,
tandis que le Gouvernement est toujours en butte à des difficultés
budgétaires.
Mme Polli a également fait
allusion aux " cas bagatelles ". Les Français passant par Genève
qui doivent faire le plein d'essence et qui n'ont pas assez de francs suisses
paient en francs français. Les stations-service font alors office
de bureau de change. Ces commerces étant soumis à la loi,
nous sommes obligés de surveiller cinq à six cents bureaux
de change de très petite taille, au risque d'être débordés.
Il faudrait donc limiter le champ d'application de la LBA ou exclure ces
cas en fixant un critère de volume de transactions par mois ou par
an. Une solution acceptable serait de limiter le champ d'application aux
intermédiaires financiers ayant un volume de transaction supérieur,
par exemple, à 1 000 FS par mois. L'introduction d'un tel critère
nous permettrait de réduire considérablement le nombre des
intermédiaires financiers directement soumis à l'autorité
de contrôle. Dans le domaine du change et du transfert, on trouve
peu de gens peu capables d'interpréter les textes de loi et de gérer
des dossiers. Ils sont très professionnels dans le métier
du change mais ils sont totalement ignorants du nouveau cadre de loi. Mais
comme ils ne se sont pas organisés au sein d'une association professionnelle,
ils nous sont directement soumis.
M. le Président : Merci
beaucoup pour votre accueil, la concision et la précision de vos
interventions. Nous nous félicitons de la très bonne coopération
franco-suisse. Il est évident que la législation que vous
avez mise en place est reconnue. Les évaluations du GAFI en ont
encore récemment porté témoignage. Nous souhaitons
nous renseigner sur le fonctionnement des dispositions que vous avez mises
en place, sachant qu'en la matière, la coopération internationale
est une dimension essentielle.
Vous avez les qualités
et les défauts des spécialistes que nous ne sommes pas. Vous
êtes dans les difficultés d'application de lois récemment
édictées sur lesquelles vous avez insisté avec honnêteté,
mais avant d'entrer dans le détail de la mise en place de la LBA,
pourriez-vous nous fournir une estimation du blanchiment réalisé
en Suisse, de la masse de capitaux qui en est issu ? Pourriez-vous également
nous apporter des éléments sur le mécanisme du blanchiment
? Cela nous aiderait à mesurer l'enjeu du problème que nous
traitons.
M. Alexander HARTMANN : En ce
qui concerne les mécanismes, vous trouverez dans notre rapport d'activité
des typologies et des exemples de blanchiment d'argent, de la simple escroquerie
à des systèmes plus compliqués.
Il est très difficile d'avancer
une estimation sur le blanchiment d'argent en Suisse. Je ne peux pas répondre
à la question mais je sais que le GAFI a un projet d'estimation
pour le monde entier.
M. le Président : Nous
avons rencontré le secrétaire général du GAFI.
Nous avons eu communication de toutes les informations dont il dispose.
Ma question porte sur la Suisse.
M. Alexander HARTMANN : Nous n'avons
pas d'estimations.
M. le Président : Je poserai
une autre question concernant plus directement l'autorité de contrôle.
Je vous remercie de la sincérité avec laquelle vous vous
êtes exprimés. A vous écouter, il semble que vous ayez
fait le choix très moderne et sans doute très efficace de
l'autorégulation. Eu égard aux difficultés habituelles
liées à la mise en place d'un processus, considérez-vous
toujours que c'est le bon choix ? C'est une question philosophique qui
intéresse les autres pays, puisque certains ont à mettre
en place ce que vous avez déjà fait. Par ailleurs, pouvez-vous
nous apporter des précisions sur les mécanismes de contrôle
car nous, Français, sommes moins enclins à utiliser ce genre
de système ? De quels moyens réels disposez-vous ensuite
pour contrôler les obligations ?
M. Niklaus HUBER : Pensons-nous
avoir fait le bon choix ? La réponse est délicate dans la
mesure où la qualité des OAR est très diverse. J'en
distinguerai quatre catégories: les OAR coopératives, les
OAR suffisantes, les OAR ignorantes et les OAR non coopératives.
M. le Président : Les banques
sont-elles suffisantes ou coopératives ?
M. Niklaus HUBER : C'est une autre
question à laquelle Mme Balleyguier pourra répondre. Je parlerai
uniquement du secteur non bancaire.
Dans le secteur non bancaire,
on trouve sept organismes d'autorégulation suffisante et coopérative,
qui sont des associations professionnelles préexistantes comme la
chambre fiduciaire, qui existe depuis une centaine d'années et qui
a une très grande expérience en matière de surveillance,
de révision et d'organisation d'une entreprise. C'est leur métier.
Ces gens-là n'ont pas de problème. Dans ce cas, l'autorégulation
est un bon choix. Ils nous ont soumis un dossier complet sans aide de notre
part. Pour quatre autres, nous pouvons considérer que cela pourrait
fonctionner. Des sept organismes que nous avons reconnus jusqu'à
présent, deux sont de bonne volonté mais rencontrent quelques
difficultés car ils n'ont pas d'expérience en ce qui concerne
la gestion d'une telle association. Ils manquent parfois un peu de connaissances
légales. Ce sont des gens du métier qui n'ont pas nécessairement
la formation de base nécessaire pour gérer un tel organisme
qui peut avoir huit cents à mille affiliés. Ensuite deux
organisations plus ou moins professionnelles n'ont pas envie de suivre.
M. le Président : Pouvez-vous
nous les citer ?
M. Niklaus HUBER : C'est assez
délicat. En les citant, je créerais des classes et je fermerais
la porte à une coopération future. Pour le moment, je préfère
laisser la question ouverte. Avec un organisme reconnu comme la Chambre
fiduciaire, il n'y a vraiment pas de problème. Vous pouvez imaginer
quels sont les organismes qui fonctionnent et quels sont ceux qui font
des problèmes.
Pour répondre à
votre question, pour la moitié d'entre eux, c'était le bon
choix, pour l'autre moitié, ce n'était pas le bon choix.
Nous avons tous dû les accompagner, en sorte que je ne sais pas si
l'on peut réellement parler d'une autorégulation car c'était
plus ou moins le diktat de l'autorité de contrôle. Ils n'ont
pas su profiter de l'espace vide qui existait initialement. Personne ne
savait comment aborder ce nouveau défi. Ils nous ont donc demandé
de leur faire des propositions. Nous avons commencé avec l'un, nous
avons continué avec d'autres et tout à coup, nous nous sommes
retrouvés dans le diktat. Comme ils ne faisaient rien, nous avons
dû avancer car nous ne pouvions pas attendre. Si nous n'avions pas
exercé de pression, nous n'aurions pas aujourd'hui d'OAR reconnues.
Entre le dépôt du dossier et la reconnaissance, il s'écoule
neuf à douze mois.
Désormais, cela devrait
aller un peu plus vite, car les candidats copient les OAR reconnues. Il
y a des contacts. Mais une structure qui existe sur le papier et non dans
la réalité n'est pas suffisante. Cela doit fonctionner le
1er avril de l'année prochaine. Au début, nous
avons pu reconnaître des organismes d'autorégulation qui existaient
uniquement sur le papier parce qu'ils avaient une année pour mettre
en place une infrastructure, mais il reste aujourd'hui moins de temps pour
concrétiser. Ils doivent donc nous soumettre une structure sur papier
et démontrer qu'ils disposent d'une infrastructure qui fonctionne.
Cela est assez coûteux.
Nous avons maintenant des structures parallèles, ce qui peut coûter
assez cher. Mme Polli s'est penchée sur les problèmes financiers
de certaines OAR. Du point de vue économique, c'était peut-être
un mauvais choix. On doit créer huit ou douze structures parallèles
presque identiques pour laquelle chaque OAR doit engager son personnel
de gestion, alors qu'avec une structure électronique, il est possible
de gérer la question sur ordinateur. En Grande-Bretagne, le rachat
des organismes d'autorégulation a permis de profiter d'une synthèse.
C'est ce que toutes les sociétés commerciales font aujourd'hui
dans le secteur privé avec les fusions.
Ma réponse est un peu complexe
mais il n'y a pas de réponse facile.
M. le Président : Si vous
reconnaissez que des professions sont récalcitrantes mais si vous
estimez qu'elles vont s'auto-organiser sous la pression de l'autorité
de contrôle, quelles garanties avez-vous que les autorités
d'autorégulation feront bien leur travail, que les sanctions et
le contrôle seront efficaces ?
Mme Natacha POLLI : S'agissant
des exigences que nous avons fixées, chaque organisme d'autorégulation
a dû nous livrer son propre concept de contrôle sur des affiliés.
Nous avons accepté deux types de systèmes de contrôle
différents des OAR sur leurs propres affiliés.
Le premier est l'autodéclaration,
qui n'a été adopté que par un organisme. Dans ce système,
les affiliés devront une fois par an rédiger eux-mêmes
un rapport concernant la mise en application de la loi sur le blanchiment
d'argent, faisant état de tout fait en rapport avec l'application
de la loi s'étant produit au sein de l'entreprise. Cela contraint
l'organisme d'autorégulation à prendre connaissance de tous
ces rapports et à aller contrôler sur place l'ensemble des
intermédiaires financiers dans un délai de trois ans. Il
s'agit d'aller examiner un certain pourcentage de ces dossiers pour voir
comment la documentation est gérée, si un responsable chargé
du blanchiment d'argent est bien nommé, si des directives internes
prévoient pour les dossiers difficiles ou pour l'acceptation d'un
nouveau client qu'il faut toujours passer par un membre de la direction
ou par telle personne ayant des connaissances particulières. De
plus, l'organisme d'autorégulation doit aller effectuer des contrôles
dès qu'il est en possession d'indices d'un problème chez
un intermédiaire financier, tels qu'une procédure pénale
pendante, un rapport annuel rigoureusement identique au précédent
ou des renseignements fournis par un concurrent.
L'autre solution adoptée
par tous les autres organismes d'autorégulation reconnus, est le
système de la régulation par des tiers dans lequel l'organisme
d'autorégulation demande, de la même façon que l'autorité
de contrôle peut faire réaliser des contrôles par des
tiers, que l'intermédiaire financier s'adresse à une société
de révision remplissant un certain nombre de conditions en ce qui
concerne les connaissances professionnelles, son indépendance vis-à-vis
de l'intermédiaire financier à contrôler, la bonne
réputation et la garantie d'une activité irréprochable.
On confie à cette société de révision le contrôle
chez l'intermédiaire financier. De la sorte, les intermédiaires
financiers seront révisés par une société qui
a les connaissances nécessaires pour le faire, qui a un regard critique
et qui est indépendante.
M. Niklaus HUBER : Ce peut être
une société de révision ordinaire, c'est-à-dire
un organe de contrôle selon le droit des sociétés anonymes.
M. Jacky DARNE : Est-ce un contrôle
qu'ils font en plus ou qui s'intègre dans leur contrôle ?
Mme Natacha POLLI : C'est un contrôle
qui s'intègre dans la mission de contrôle. Les organismes
d'autorégulation doivent concentrer leur énergie pour leur
propre contrôle sur les éventuels indices de problème
chez un intermédiaire financier, dans la mesure où ils ont
fait appel à des personnes particulièrement qualifiées
pour effectuer les contrôles.
Il y a ensuite le contrôle
de l'autorité de contrôle sur l'organisme d'autorégulation
pour savoir dans quelle catégorie il figure. Par exemple, si la
Chambre fiduciaire - je peux la citer car c'est un " bon élève
" - nous dit que 99 % de ses intermédiaires financiers ont été
contrôlés et que le 1 % restant a été vérifié,
nous sommes tranquilles. Elle sait ce qu'est un travail de révision.
Elle ne peut pas se permettre de ne pas être allée faire les
contrôles là où il le fallait.
M. le Président : Vous
avez beaucoup d'admiration pour la Chambre fiduciaire, ce qui est sans
doute fondé.
Mme Natacha POLLI : Non pas de
l'admiration mais c'est un bon élève !
M. le Président : Dans
le schéma que vous nous avez présenté, 80 % des déclarations
viennent des banques mais nous en avons vu un très faible nombre
venant des fiducies. Cela signifie-t-il qu'elles contrôlent extrêmement
bien ?
Mme Natacha POLLI : Nous sommes
encore dans une phase transitoire. La loi l'avait prévue. Il y avait
les deux fameux délais : fin mars 1999 pour les organismes de régulation
et fin mars 2000 pour les intermédiaires financiers. En fait, les
obligations de diligence sont pleinement applicables aux intermédiaires
le 1er avril 2000. Ce n'est qu'à partir de cette date
que nous pourrons aller vérifier s'ils ont rempli leurs obligations.
Mais la LBA précise que l'obligation de communiquer est en fait
applicable depuis le 1er avril 1998. Il y a un problème
d'information des intermédiaires financiers. Les fiduciaires ne
s'intéressent pas particulièrement à la lecture des
lois. Les associations professionnelles et nous-mêmes avons organisé
des séminaires d'information, mais les gens ont du mal à
le comprendre.
De plus, une bonne application
de l'obligation de communiquer implique que l'on ait préalablement
rempli toutes ses autres obligations de diligence. Si l'on n'a pas rempli
l'obligation d'identifier son cocontractant, de vérifier son identité,
d'identifier l'ayant droit économique, il est fort probable que
l'on n'arrive jamais à trouver l'indice qui aurait justifié
une communication. On se trouve donc dans une phase où il y a très
peu de communication des intermédiaires financiers lesquels n'ont
pas une longue tradition d'application des obligations de diligence.
M. Niklaus HUBER : On pense qu'après
la mise en place de la loi et son entrée en vigueur vis-à-vis
des intermédiaires financiers, les chiffres des communications vont
augmenter. C'est une question de formation. Il faut que les gens comprennent
ce qu'ils doivent faire. Si des avocats nous appellent pour nous demander
quand la loi est entrée en vigueur, on ne peut pas s'attendre à
ce que les gens communiquent, puisqu'ils ne savent même pas qu'ils
sont soumis à cette obligation.
L'audit par un tiers se fait dans
le cadre de l'audit annuel ordinaire de la société.
M. Jacky DARNE : C'est un chapitre
particulier de l'audit général.
Mme Natacha POLLI : Tout à
fait.
M. Jacky DARNE : J'ai lu dans
le document que vous nous avez remis que vous organisiez des séminaires.
Est-ce dans ce cadre que vous formez les réviseurs extérieurs
? Dans les sociétés d'audit, on peut considérer que
le blanchiment n'est pas leur préoccupation immédiate. On
peut penser que l'incompétence que vous signaliez chez certains
avocats existe aussi chez certains auditeurs. Réalisez-vous un travail
de formation des auditeurs ?
M. Niklaus HUBER : Le travail
de formation devrait être fait par l'organisme d'autorégulation
qui est accoutumé de ce genre d'affaires. Nous sommes en contact
avec certains représentants de la Chambre fiduciaire et nous avons
publié des articles dont quelques-uns sont reproduits dans la documentation
publiée sur Internet. Nous leur avons indiqué quelle est
la base de leur activité. L'information existe. La question est
de savoir si les gens l'assimilent ou non. Nous ne pouvons pas les contraindre.
Nous faisons tout notre possible pour que l'information soit diffusée.
M. le Président : La question
des sanctions est importante. Nous en avons eu un exemple en France avec
les notaires. Après une bonne sanction, on constate que les gens
s'informent mieux.
Mme Natacha POLLI : Nous avons
quelques idées pour les premiers exemples !
Mme Dina BALLEYGUIER : Dans le
milieu bancaire, l'autoréglementation et l'autorégulation
ne s'appliquent qu'à titre subsidiaire. Nous assurons une surveillance
directe sur tous les établissements qui nous sont soumis. Bien entendu,
nous collaborons avec l'Association suisse des banquiers mais ce n'est
pas elle qui contrôle les banques, c'est nous ou les organes de révision
que nous désignons à cet effet. C'est un régime totalement
différent de celui de la LBA.
M. Jacky DARNE : Peut-on avoir
une idée du guide de procédure ou de la méthodologie
de contrôle que vous utilisez ?
Mme Dina BALLEYGUIER : Il existe
un gros manuel, " Le manuel suisse de révision ", qui est le guide
de contrôle qu'utilisent les organismes d'audit qui font ce travail
pour nous.
M. Jacky DARNE : Porte-t-il exclusivement
sur le blanchiment ?
Mme Dina BALLEYGUIER : Non, sur
tout, mais un chapitre est consacré au blanchiment.
M. Jacky DARNE : Il comporte un
chapitre spécial sur le blanchiment ?
Mme Dina BALLEYGUIER : Je ne pourrai
pas l'affirmer car je n'ai jamais utilisé ce guide. Je ne fais pas
de révision directe. Je travaille au service juridique.
M. Jacky DARNE : Pourriez-vous
nous communiquer le chapitre du manuel des méthodes de contrôle
consacré au blanchiment ?
Mme Dina BALLEYGUIER : Nous vous
remettons volontiers ce chapitre. Il s'agit des pages 118 à 124
du Manuel suisse d'audit 1998, tome 3, en particulier p. 118 et suivantes.
M. Jacky DARNE : Il s'agit de
passer de l'obligation générale à la capacité
de mise en _uvre aux différents échelons. L'application de
la loi passe par des procédures, par des choix d'organismes d'autorégulation
mais elle passe ensuite, pour les réviseurs, soit auprès
des banques, soit auprès des autres intermédiaires, par la
qualité des procédures. Je pose la question parce que je
constate que le nombre de communications est assez faible en comparaison
de ce que j'imagine être le total des opérations financières
en Suisse.
Mme Dina BALLEYGUIER : Je pense
que votre impression est erronée. Dans certains pays, il y a des
milliers, voire des dizaines de milliers, de communications qui n'aboutissent
à rien. Il est intéressant de noter que 60 % des communications
sont transmises au juge pénal, ce qui montre que nombre de soupçons
sont fondés.
M. le Rapporteur : C'est pour
nous une particularité que de faire confiance à des professionnels
et à l'autodiscipline, notamment pour les professions soumises au
secret. Je crois avoir relevé dans certaines de vos communications
publiques sur Internet, que nous lisons avec assiduité, que vous
aviez agréé des OAR chez les notaires et les avocats. Comment
l'autocontrôle fonctionne-t-il concrètement ? Qui sont ces
OAR ? Quels sont les résultats de ce mécanisme ? Sur ce terrain,
la France paraît avoir un peu de retard sur la Suisse.
Mme Natacha POLLI : La Fédération
suisse des avocats et la Fédération suisse des notaires ont
créé conjointement un organisme d'autorégulation.
Elles devaient le faire puisque la loi a prévu un régime
spécial pour les professions soumises au secret, ainsi que vous
les qualifiez. En droit suisse, le secret professionnel de l'avocat et
du notaire et le secret de fonction ne répondent pas tout à
fait aux mêmes règles. Le secret de fonction peut être
levé beaucoup plus facilement et lorsqu'il est levé, le fonctionnaire
doit témoigner, ce qui n'est pas le cas pour les avocats et les
notaires. C'est la raison pour laquelle la LBA, afin de préserver
le secret professionnel des avocats et des notaires, a prévu que
ceux-ci sont obligés de s'affilier à un organisme d'autorégulation.
Toutes les personnes chargées des contrôles sur place chez
les intermédiaires financiers doivent être elles-mêmes
soumises au même secret professionnel.
Pour l'instant, en tout cas, l'OAR
des avocats et des notaires n'a que des avocats et des notaires dans sa
structure. On pourrait envisager que des personnels administratifs n'y
soient pas soumis mais ces personnes ne devraient jamais se trouver en
possession du dossier d'un client. Si un avocat venu effectuer un contrôle
chez un de ses confrères constate que, dans un dossier, celui-ci
aurait dû communiquer et ne l'a pas fait, l'organisme d'autorégulation
doit communiquer à sa place.
M. le Rapporteur : Est-ce déjà
arrivé ?
Mme Natacha POLLI : Cela n'est
pas arrivé dans la mesure où c'est en train de se mettre
en place. Les premiers contrôles effectifs auront lieu à partir
du 1er avril 2000. Nous sommes encore dans une phase d'organisation.
La première date butoir est le 1er avril 2000.
Nous avons reconnu un premier
groupe d'OAR, quelques-uns sont un peu à la traîne. Une première
visite a été effectuée chez ces organismes d'autorégulation
pour savoir comment cela se mettait en place. Une première conférence
réunissant tous les organismes d'autorégulation reconnus
aura lieu au début de l'année prochaine pour connaître
les difficultés qu'ils auront rencontrées afin de déterminer
si certains points nécessitent une réglementation commune
ou s'il convient d'adapter la réglementation choisie.
M. le Rapporteur : Vous orientez-vous,
dans les statuts de cette OAR pour les avocats et les notaires, vers un
autocontrôle d'initiative ? Avez-vous trouvé, dans la Fédération
des avocats suisses, des avocats qui iront contrôler d'initiative,
sur la base d'éléments peut-être hasardeux ou de dénonciations,
dans d'autres cabinets d'avocats pour y dénoncer leurs clients ?
M. Niklaus HUBER : Nous avons
essayé de recruter des auditeurs pour les avocats et les notaires.
Par définition, ils doivent être avocats ou notaires, pour
des raisons de secret professionnel et de connaissances particulières
dans ce domaine. Ce ne peut être qu'un avocat qui n'est pas intermédiaire
financier, sinon il pourrait y avoir des conflits d'intérêts.
Nous avons essayé de recruter
des avocats qui ont travaillé ou qui travaillent pour l'Association
suisse des banquiers. Malheureusement, ils ont tous préféré
travailler uniquement avec l'Association suisse des banquiers. J'ignore
pourquoi. Dès le mois d'octobre, nous chercherons activement des
représentants de la profession capables d'assumer cette fonction.
Pour le moment, nous n'en avons pas, mais je suis certain que nous trouverons
des gens qualifiés pour assumer ce rôle.
Mme Natacha POLLI : Il s'agit
là des contrôles sur l'OAR elle-même. L'OAR a des contrôleurs
qui iront faire des vérifications chez leurs confrères.
M. le Rapporteur : Vous avez déjà
des noms ?
Mme Natacha POLLI : Nous avons
déjà des noms. Mais ils ne veulent pas effectuer des contrôles
dans le barreau où ils sont eux-mêmes actifs.
M. le Rapporteur : Je me tourne
maintenant vers le responsable de la Commission fédérale
des banques. J'ai votre directive de l'année dernière avec
l'énumération des indices de blanchiment de capitaux, qui
est en fait le manuel du banquier qui voit arriver chez lui quelqu'un avec
un camion de la Brinks chargé d'espèces !
Mme Dina BALLEYGUIER : Vous plaisantez,
mais ce genre de cas se produit !
M. le Rapporteur : Je vous pose
la question parce que nous avons eu connaissance de cas précis.
L'indice A 25 fait allusion à
un critère géographique. C'est, à ma connaissance,
le seul cas d'apparition du critère géographique : " Virements
importants et fréquents en direction ou en provenance ce pays producteur
de drogue ". Comment définissez-vous ce pays producteur de drogue
? Les banquiers sont-ils au fait de l'ensemble des pays producteurs de
drogue ? Considérez-vous qu'il serait utile d'appliquer ce critère
géographique à tout virement important et fréquent
en direction ou en provenance de centres offshore ?
La Suisse aujourd'hui est-elle
bien aussi en avant dans la réflexion politique et donc juridique
- ce qui est politique prend une concrétisation juridique - au point,
un jour ou un autre, de ne plus accepter de l'argent qui, en lui-même,
par sa provenance ou sa direction, est susceptible de soupçons ?
J'ai envie d'ajouter à
ce critère géographique un autre critère, peut-être
un peu plus farfelu mais qui correspond aussi à des dossiers que
nous voyons passer en Suisse, en France ou ailleurs, à savoir la
qualité de l'auteur du virement ; par exemple, sa qualité
politique, quel que soit le signalement de l'intéressé, qu'il
soit dictateur ou président de conseil général en
France.
Mme Dina BALLEYGUIER : De ce point
de vue, dans le milieu de la Commission fédérale des banques
et des établissements que nous surveillons, nous sommes déjà
un pas plus loin. Non contents de lutter contre le blanchiment de l'argent
provenant de crimes ou du trafic de drogue, nous réglementons et
interdisons jusqu'à un certain point l'acceptation de fonds provenant
de potentats, pour ne pas utiliser le terme de " dictateur " car il est
un peu réducteur.
Quant à savoir jusqu'où
les banques doivent participer à la lutte contre l'évasion
fiscale, c'est une vaste question qui se discute en ce moment. Je n'ai
pas qualité pour émettre une opinion. C'est une question
qui se situe à un autre niveau. C'est un problème général,
ce n'est pas un problème bancaire. C'est un problème qui
doit se régler au plan international et pas au plan suisse.
M. Riccardo SANSONETTI : Notre
approche, comme celle de la plupart des législations anti-blanchiment,
tend à prévoir une identification à l'entrée
dans le système financier. Dans le cadre des transactions internationales,
la question pratique la plus importante est de savoir si tel pays possède
une réglementation d'un niveau suffisant. Nous considérons
dans nos textes que les pays de l'espace GAFI, c'est-à-dire ceux
dont la réglementation a été testée concrètement
par cet organisme, sont dotés d'une réglementation à
niveau. Par conséquent, si une institution financière surveillée
en France entre en contact avec une institution surveillée en Suisse,
on peut se reposer sur son identification. En revanche, comment réagir
si l'institution financière est basée à Gibraltar
ou aux Seychelles ?
On s'est également interrogé
sur les cas où l'on trouve parallèlement des éléments
qui font penser que l'on est en présence du produit d'une infraction
grave et un autre élément, fiscal ou autre. Nous avons négocié
une solution assez intéressante dans une note interprétative
à la recommandation n° 15 du GAFI qui a été adoptée
en juin dernier, à Tokyo. Il y est indiqué que la présence
d'éléments autres que des traces d'infraction préalable
ne peut pas être une excuse pour ne pas annoncer. Du côté
suisse, nous étions d'avis qu'il convenait de prendre en compte
n'importe quel élément, et pas seulement fiscal, par exemple
les infractions politiques et la corruption. Il n'y a aucune raison de
faire de ségrégation pour le fiscal mais je ne suis pas sûr
que nous soyons tous sur la même ligne au plan international.
Cette approche est assez difficile
à faire admettre, non seulement en matière de communication
de soupçons mais aussi et surtout en matière de coopération
internationale. La discussion que nous avons eue à Porto, la semaine
dernière, pour fixer les critères permettant de déterminer
les juridictions non coopératives a buté sur ce point. Du
côté suisse, nous soutenions une approche très large
mais, étrangement, nous avons été un peu isolés.
Si l'on prétend vraiment vouloir lutter efficacement contre le blanchiment,
il n'y a pour nous aucune raison d'établir de distinctions. Soit
l'on prend en compte toutes les infractions graves, soit on se limite à
des approches historiquement originaires.
S'agissant de l'efficacité
des systèmes d'annonce de soupçons, nous avons toujours considéré
qu'il n'était pas essentiel d'avoir une myriade d'annonces mais
qu'il importait que les annonces correspondent vraiment à un état
de fait devant être annoncé et surtout qu'il y ait un suivi.
L'efficacité d'un système d'annonce se mesure moins au nombre
d'annonces qu'au rapport entre le nombre d'annonces et le suivi qui leur
est donné. Sur le plan national, il est clair que les systèmes
qui aboutissent au plus grand nombre d'annonces ne sont pas les plus efficaces.
Le système britannique qui en produit environ dix mille par an est
assorti d'un ratio de suivi extrêmement faible. Dans le système
néerlandais, dépourvu d'une définition claire des
soupçons, qui prévoit l'annonce des " unusual transactions
", le suivi est également difficile à mesurer.
M. le Président : Il est
amusant de découvrir à la lecture des graphiques figurant
dans votre rapport, que 20 % des déclarations sont dues au fait
que les banquiers ont lu dans la presse que leurs clients étaient
déjà mis en difficulté, soit un bien plus grand nombre
que celles résultant de l'application des règles prudentielles.
On voit avec quelle énergie
vous vous êtes lancés dans cette lutte contre le blanchiment.
Et on lit dans les rapports du GAFI que plus vous contrôlez le système,
plus le système a tendance à se délocaliser. Il est
écrit en toutes lettres que de nombreuses banques suisses vont au
Liechtenstein. Est-ce pour vous un important sujet de préoccupation
? D'autant que j'ai lu dans un autre texte que, dans le même temps,
la réglementation sur les filiales des banques suisses à
l'étranger s'était plutôt assouplie.
Parallèlement, on voit
que les cocontractants se trouvent dans des pays comme les îles Vierges
mais que les ayants droit économiques ne s'y trouvent pas. Cela
montre qu'en matière de blanchiment, il existe une difficulté
avec les centres offshore et un certain nombre de paradis fiscaux.
Cette difficulté se rencontre partout. La réponse ne peut
donc être que coordonnée. Quelle attitude la Suisse entend-elle
faire valoir dans les discussions internationales ?
Mme Dina BALLEYGUIER : Assiste-t-on
à des créations de filiales de banques suisses à l'étranger,
notamment dans certains centres offshore ? C'est possible. Je n'en
sais rien. Je sais, en revanche, que si cela était exact, elles
ne sauraient utiliser ces filiales pour contourner les règles sur
la lutte contre le blanchiment. Notre circulaire est très claire
à ce sujet : les intermédiaires financiers ne doivent pas
utiliser leurs succursales étrangères ni les sociétés
du groupe à l'étranger, actives dans le domaine bancaire
ou financier, pour contourner ces directives. Si elles le font, elles en
subissent les conséquences ici. Nous prononçons les sanctions
contre la maison mère, ici.
M. le Président : Pouvez-vous
nous donner un exemple de sanction que vous avez prise dans la dernière
année ?
Mme Dina BALLEYGUIER : Nous n'avons
pas pu prendre de sanctions puisqu'il n'y a pas eu d'infractions !
Je ne dis pas qu'il n'y a pas
délocalisation de certaines activités, mais certainement
pas dans le but d'éviter la lutte contre le blanchiment. Il y a
d'autres motifs. Le jour où ces motifs seront répréhensibles,
punissables et condamnables, il est clair que nous interviendrons. Pour
l'instant, ce n'est pas le cas. Nous n'avons donc aucune raison d'intervenir
tant que les maisons mères respectent les directives en matière
de blanchiment. Elles sont responsables et doivent nous rendre compte de
ce qui se passe dans les filiales. Dans le cadre de la surveillance sur
base consolidée, il nous arrive d'envoyer des réviseurs de
la maison mère dans une succursale ou une filiale à l'étranger.
Je ne peux pas vous citer de cas, car cela relève du secret professionnel,
mais il y en a eu. Ce n'était pas en matière de blanchiment.
Si nous avions des indices qu'il y a un problème de blanchiment
dans la filiale d'une banque suisse dans un centre offshore, nous
n'hésiterions pas à faire de même.
M. le Président : Une note
interprétative examinée lors de la réunion du GAFI
à Tokyo indiquait que la question de l'excuse fiscale devait être
sérieusement abordée si on voulait traiter sérieusement
la question du blanchiment. Quelle est votre position à ce sujet
? Vous entretenez les meilleurs termes avec le GAFI. Le suivez-vous encore
sur cette question ou cela vous paraît-il être une approche
partiale ?
M. Riccardo SANSONETTI : Il est
clair que nous avons été tout à fait favorables à
la précision de la recommandation. Il s'agissait d'une note interprétative
à la recommandation 15. Cette recommandation fait obligation d'annoncer
les soupçons. La difficulté est qu'il n'existe pas de définition
réellement univoque du blanchiment au plan international. En effet,
la recommandation 4 du GAFI, qui est le standard reproduit partout, y compris
désormais dans les textes de l'ONU, indique que c'est le produit
de toute infraction grave, chaque Etat devant établir la liste des
infractions graves. Notre code pénal établit une division
tripartite des infractions, les infractions graves étant les crimes,
lesquels sont au nombre d'environ quatre-vingt. Pour nous, il s'agit donc
de toutes ces infractions sans exception. Dans d'autres pays, il y a une
liste ad hoc, ou c'est parfois moins clair, ou la liste est très
restrictive. En tout cas, à la base, il est fait obligation d'annoncer
ces soupçons-là.
Cela dit, on a constaté
dans certaines juridictions que certains intermédiaires se prévalaient
d'une gêne liée au fait que dans un cas particulier, ils avaient
à la fois un élément de soupçon et un autre
élément d'information qui n'avait rien à voir - par
exemple, un élément prétendument fiscal ou prétendument
lié à une infraction politique - et qui ne faisait pas l'objet
d'annonce, pour ne rien annoncer du tout. On a voulu vraiment clarifier
ce point. Si nous étions tous d'accord sur l'intérêt
de le clarifier, la question était de savoir comment le faire. La
proposition initiale visait à se cantonner à l'excuse fiscale.
Du point de vue de la philosophie du système, nous ne voulions pas
une approche trop restrictive. C'est pourquoi nous avons voulu faire figurer
dans le libellé les mots " inter alia ". Sinon, on aurait
pu l'interpréter de bonne foi comme n'étant applicable qu'en
présence également d'un élément fiscal, sans
qu'il y ait, dans les autres cas, d'annonce à faire. Cela aurait
donc été contraire au but poursuivi.
M. le Président : Merci
pour cette précision.
M. le Rapporteur : Ma question
s'adresse au chef de section de l'entraide judiciaire internationale de
l'Office fédéral de la police. La Suisse n'étant pas
partie à la convention européenne de l'entraide judiciaire
en matière pénale de 1978 qui exclut la possibilité
de refuser l'entraide au motif que l'infraction est pénale, chaque
fois qu'un juge d'instruction français écrit à l'autorité
chargée de l'entraide, à charge pour lui de transmettre dans
les cantons compétents, celui-ci reçoit le texte de la réserve
de spécialité. Or ce texte est utilisé par les délinquants
français. Par exemple, lorsque l'un demande à un faux facturier
d'un parti politique confondu pourquoi l'argent est en Suisse, il répond
qu'il fait de la fraude fiscale. Ils se sont donnés le mot. Telle
est la conséquence concrète sur le terrain judiciaire de
l'évolution politique lente de la Suisse par rapport aux recommandations
et à la pression du GAFI, qui refuse de plus en plus l'excuse fiscale
en matière d'entraide judiciaire.
L'immunité en matière
de la fraude fiscale est un point très important pour notre appréciation
et pour améliorer la coopération judiciaire. C'est l'une
des causes des atteintes gravissimes aux libertés publiques dans
notre pays. Pendant que l'on refuse la coopération, les individus
restent en prison, on les place sous contrôle judiciaire, on confisque
leurs avoirs mais ils ne sont pas jugés parce que l'on ne peut pas
les relâcher. Cela a des effets pervers considérables. Pouvez-vous
nous donner l'état du droit, la façon dont vous l'interprétez
et la manière dont on peut le faire évoluer, si vous considérez,
comme nous, qu'il doit être aménagé ?
M. Beat FREY : C'est un domaine
assez complexe. La Suisse a de bonnes raisons d'avoir choisi le système
actuel, mais c'est assez difficile à comprendre lorsque l'on ne
connaît pas toutes les idées qui le sous-tendent.
Les juges d'instruction à
l'étranger ne savent pas toujours suffisamment que la Suisse ne
refuse pas l'entraide judiciaire en matière pénale pour des
raisons d'ordre fiscal. La Suisse peut l'accorder pour des cas d'escroquerie
en matière fiscale. Le problème est d'établir la distinction
entre une escroquerie en matière fiscale et le simple non-paiement
des impôts. L'explication est difficile. Quand je dois l'expliquer
à un collègue suisse, cela me prend une demi-heure ; quand
je dois l'expliquer à un collègue étranger, je lui
demande de m'adresser sa demande en lui indiquant qu'après examen
de l'état de fait, je lui dirai si cela relève ou non d'un
tel cas... Il m'arrive même de transmettre la demande à l'administration
fédérale des impôts afin de connaître sa position.
Sur le principe, cela n'est pas
très difficile à comprendre. L'escroquerie en matière
fiscale, c'est le délit grave. Le délit grave, dans l'esprit
de la loi, est commis par quelqu'un qui fait plus qu'une fausse déclaration.
Oublier, omettre des chiffres dans sa déclaration d'impôt
est un délit simple. Le délit grave commence lorsque quelqu'un
fait plus que mentir à l'administration : par exemple, en falsifiant
des documents. Nous avons eu à connaître de cas simples de
gens habitant en Allemagne et travaillant en Suisse, qui ont modifié
des chiffres sur les relevés annuels de salaires, pour lesquels
nous avons accordé l'entraide judiciaire. Cela ne concerne pas uniquement
des cas très importants. Il existe des cas plus compliqués
de constructions de mensonges avec falsification de documents qui ne peuvent
plus être contrôlés par l'administration. Si des documents
sont falsifiés, il s'agit, selon la loi suisse, d'une escroquerie
en matière fiscale et là aussi, l'entraide judiciaire est
possible.
Nous sommes toujours surpris de
voir très peu de demandes étrangères. Je pense que
cela est dû au fait que la distinction est difficile à expliquer.
Les autorités étrangères ont tendance à considérer,
de façon simpliste, qu'avec la Suisse, cela ne fonctionne pas et
qu'il est inutile de prendre la peine d'envoyer des demandes. La Suisse
a conclu avec l'Italie un traité complémentaire prévoyant
notamment l'entraide judiciaire en matière d'escroquerie fiscale.
En fait, nous n'allions pas plus loin que ce qui existait déjà
dans notre loi, mais pour les Italiens, l'ouverture de la Suisse a été
saluée comme un grand succès. Nous avons alors réalisé
qu'ils ignoraient qu'ils auraient pu demander cette coopération
depuis l'entrée en vigueur de la loi sur l'entraide judiciaire en
1983. Avec la France, la situation est comparable. Nous recevons assez
peu de demandes pour des cas d'escroquerie, nous commençons à
en recevoir davantage dans le domaine douanier.
Pour les autres cas, nous avons
prévu le formulaire du principe de spécialité. Le
coupable d'une escroquerie est mis en prison. On ne devrait pas avoir à
se demander s'il a payé tous ses impôts. Si cette solution
existe en Suisse, c'est parce que nous avons eu de très longs débats
au Parlement. Or c'est le Parlement qui a la maîtrise de cette réglementation
et non l'administration ou le gouvernement.
M. le Président : Nous
avons vu qu'il avait eu des débats très sérieux.
M. Beat FREY : Des parlementaires
étaient partisans de la coopération en matière fiscale,
d'autres y étaient hostiles. On a trouvé un compromis typiquement
suisse, dans la mesure où il ne convient pas entièrement
à quelqu'un mais repose sur de très bons fondements juridiques.
L'administration fiscale suisse
ne peut pas avoir accès aux comptes bancaires en cas de simple non-paiement
mais uniquement lorsqu'il s'agit d'une escroquerie en matière fiscale.
L'affaire est alors soumise à un juge d'instruction qui, seul, peut
lever le secret bancaire. Nous proposons la même solution à
l'égard de l'étranger mais elle est très difficile
à comprendre de l'extérieur. Si la Suisse devait changer
d'attitude, elle ne le ferait pas seulement en fonction de l'étranger.
M. Jacky DARNE : Ce que vous venez
de dire nous ouvre des pistes de travail et des possibilités de
réflexion bilatérales non négligeables, car il me
semble qu'il existe une confusion dans l'approche du problème. D'un
côté, toutes les administrations fiscales sont soucieuses
d'établir ce type de distinction parce qu'elles sont soucieuses
de lutter contre une évasion fiscale due aux difficultés
d'application de textes souvent complexes. Le choix d'un taux de TVA, d'une
déductibilité entraîne une application du redressement
différente selon les cas. En France, par exemple, quelqu'un qui
triche peut faire l'objet d'un redressement avec des droits simples ou,
s'il est de mauvaise foi, à 200 %. En matière de contrôle
fiscal, le concept de mauvaise foi se rapproche donc de ce que vous qualifiez
d'escroquerie. On évoquera la mauvaise foi si l'on a cherché
à justifier des sorties de fonds par de fausses factures ou d'autres
procédés. En ce cas, on ne pourra pas parler simplement d'erreur.
Mais d'un autre côté, c'est le résultat de l'investigation.
On ne peut dire qu'après coup s'il y a eu escroquerie ou bonne foi.
En censurant le travail au départ, en disant : démontrez
l'escroquerie pour que je puisse investiguer et disposer des éléments,
vous introduisez une quasi-impossibilité de trouver la faute. Il
serait préférable de dire : nous avons démontré
que vous avez mis de l'argent de côté en ouvrant un compte
en Suisse et en y déposant de l'argent, donc votre vente sans facture
et votre mauvaise foi sont démontrés, parce que l'on n'ouvre
pas un compte à l'extérieur de son pays ou ailleurs que dans
un environnement normalement connu. La diligence normale d'un chef d'entreprise
avisé est de gérer en bonne conformité. En prenant
la peine d'aller ouvrir un compte ailleurs, dans des conditions un peu
floues, il révèle sa volonté d'escroquerie.
En demandant la preuve avant,
vous interdisez quasiment de la démontrer. Instruisons plutôt
ensemble pour savoir s'il s'agit ou non d'une escroquerie. Je considère
qu'une évolution est nécessaire de part et d'autre sur ce
sujet.
M. Beat FREY : Je ne peux pas
tout à fait suivre votre argumentation. C'est la même chose
pour les escroqueries simples et pour toutes sortes de crimes. Une demande
d'entraide judiciaire est toujours formulée sur la base du soupçon
d'une autorité. Il n'est pas nécessaire de prouver. On se
base sur un soupçon contenu dans une commission rogatoire. On ne
contrôle pas si le contenu de la commission rogatoire est juste ou
non.
M. Jacky DARNE : Vous voulez dire
que, dans son énoncé, la commission rogatoire n'énumère
pas suffisamment les soupçons.
M. Beat FREY : Le soupçon
doit être présent. Bien entendu, il faut déjà
avoir certains éléments pour ouvrir une enquête.
M. Jacky DARNE : On a dit tout
à l'heure que le nombre des procédures comptait davantage
que le nombre des dénonciations. En prolongeant votre appréciation
qualitative, on peut estimer que vous avez réalisé un important
travail de tri et que n'arrive que ce qui est largement fondé. Pourtant,
les documents que vous nous avez fournis ne font état que de 25
jugements, dont un acquittement et 30 ordonnances de non-lieu. Alors que
les fautes sont qualifiées de crimes, la moitié des décisions
sont très légères puisqu'elles se limitent à
des amendes et à quelques mois d'emprisonnement. Que pensez-vous
de l'efficacité du juge ?
M. Alexander HARTMANN : Notre
service n'existe que depuis le 1er avril. Nous n'avons eu communication
que des sanctions prises dans les cantons. Nous n'avons pas eu communication
de celles des juges d'instruction. Il n'est pas significatif de comparer
ces condamnations avec les chiffres évoqués.
M. Jacky DARNE : Il y a tout de
même eu 30 non-lieux !
M. Alexander HARTMANN : Laissez-nous
un ou deux ans pour travailler.
M. le Rapporteur : Nous sommes
venus trop tôt !
M. Beat FREY : A la section de
l'entraide judiciaire internationale, nous voyons les cas les plus importants.
Cela nous permet de constater que la Suisse intervient rarement au début
d'un blanchiment mais plutôt vers la fin. Bien souvent, on retrouve
l'argent déposé en Suisse, on le bloque, on le confisque,
on le rapatrie, on pratique du sharing - la presse s'est fait l'écho
de cas avec les Etats-Unis. Dans ces conditions, le rôle du juge
suisse pour condamner les coupables ne s'impose pas. Nous essayons plutôt
d'obtenir une coopération de la part des banques ou des fiduciaires
concernées, afin de pouvoir confisquer les avoirs et de condamner
les gens qui sont à l'origine du blanchiment, c'est-à-dire
les trafiquants de stupéfiants, les escrocs, les vrais criminels.
Lorsque des fonds résultant de la vente de stupéfiants aux
Etats-Unis sont passés par les îles anglo-normandes, Gibraltar
ou les Bahamas avant d'arriver en Suisse, il reste assez peu de matière
à condamnation ici. La coopération vise plutôt à
condamner les auteurs initiaux. Le juge d'instruction doit ouvrir une enquête
pénale s'il veut bloquer l'argent, quand il n'y a pas encore d'entraide,
mais il se dessaisira de l'affaire s'il sait qu'un juge à l'étranger
est mieux placé pour la résoudre.
M. le Président : D'abord,
dans le rapport annuel, vous dites que vous avez été saisis
d'une centaine de demandes d'information par les autorités d'autres
pays et que vous n'avez répondu à aucune. Si vous le dites
avec une telle simplicité, cela est sans doute dû aux problèmes
matériels auxquels a fait allusion le représentant de l'autorité
de contrôle et qui existent dans tous les pays. Est-ce bien le cas
? Sinon, pourquoi n'y a-t-il pas eu transmission de ces demandes ?
Ensuite, vous dites qu'une difficulté
dans l'obligation de déclaration est liée à la relation
d'affaires. Il faudrait revenir sur ce qu'est vraiment une relation d'affaires
et en quoi certaines interprétations de ceux qui sont en relations
d'affaires et qui doivent déclarer vous posent problème.
Dans votre brillant exposé, vous n'êtes pas revenu sur les
difficultés mentionnées dans votre rapport.
Enfin, vous dites que le blanchiment
passe des banques vers d'autres acteurs, notamment des entreprises et des
industries. N'est-il pas possible que soient créées ici des
sociétés à but commercial ou industriel dont on aurait
du mal à identifier les actionnaires et l'état des comptes
? Dans cette perspective, comment appréhendez-vous le droit des
sociétés, sachant que nous rencontrons aussi ce problème
?
M. Alexander HARTMANN : En tant
que Bureau de communication, nous avons un réseau particulier. Nous
parlons avec les quarante et un autres pays ayant créé un
Bureau de communication. C'est un réseau spécial et informel.
Concernant la France, nous travaillons avec TRACFIN.
M. le Président : Nous
avons reçu des responsables de TRACFIN qui nous ont dit que tout
allait bien avec la Suisse, sauf sur ce cas précis évoqué
dans votre rapport : sur cent demandes adressées, aucune réponse
n'a été obtenue. Je pensais que c'était dû à
un problème matériel mais vous nous avez dit que vous étiez
assez nombreux à trois pour régler tous les problèmes
du blanchiment. Si tel n'est pas le cas, dites-nous de quoi il s'agit.
M. Alexander HARTMANN : Vous avez
obtenu cette réponse directement de TRACFIN ?
M. le Président : Directement.
On nous a dit que cela allait s'arranger car des négociations étaient
en cours, mais que jusqu'alors, la situation était telle.
M. Alexander HARTMANN : J'ai une
toute autre information à vous donner. Notre coopération
avec TRACFIN est très bonne. Nous répondons aux demandes
de renseignements de façon informelle. J'aimerais savoir d'où
vous tenez cette information.
M. le Président : Elle
provient de deux sources : d'une part, votre rapport, où vous écrivez
que vous n'avez pas pu répondre à une centaine de demandes
adressées entre 1998 et 1999 ; d'autre part, le secrétaire
général de TRACFIN que nous avons reçu la semaine
dernière, lequel nous a précisé qu'il entamait avec
la Suisse des négociations bilatérales à la suite
de demandes d'informations sans retour. Il ne s'agit pas de ma part d'une
accusation. Je m'attendais à ce que vous disiez que vous manquez
de moyens, mais ce n'est peut-être pas le cas.
M. Alexander HARTMANN : Nous discutons
maintenant officiellement avec TRACFIN mais je ne peux pas répondre
de façon plus détaillée à cette question.
M. le Président : Vous
disposez d'un système d'information baptisé GEWA. En dehors
de TRACFIN, vous dites que vous n'avez pas répondu à un certain
nombre de demandes qui vous étaient faites.
M. Alexander HARTMANN : Seules
les communications figurent dans ce système et non les demandes.
M. le Président : Vous
nous avez dit qu'il n'y avait pas de problème avec la relation d'affaires,
mais vous écrivez le contraire dans le rapport.
Mme Natacha POLLI : La définition
de la relation d'affaires est claire. Elle apparaît dès l'établissement
d'une relation contractuelle. Cela ne nécessite pas un contrat écrit.
Par exemple, si quelqu'un se présente dans une gare pour changer
de l'argent, dès l'instant où il pose les coupures sur le
guichet et où l'employé les prend, la relation d'affaires
est engagée. La seule issue que nous laissons aux intermédiaires
financiers, du moins à ceux qui nous sont soumis, est le droit pour
l'employé de refuser la transaction, donc la relation d'affaires.
Dans ce cas, il n'a pas l'obligation de communiquer.
M. le Président : Je vous
demande de me préciser ce que vous dites par ailleurs. Au paragraphe
50 du rapport de cette année, il est écrit : " (...) une
obligation de déclaration de soupçon dont il faut relever
le caractère incomplet en raison du fait que l'obligation ne naît
qu'au moment de la relation d'affaires, et la lecture restrictive qu'en
font les institutions financières. " Cette interrogation était
la vôtre, puisque vous estimiez que la notion de relation d'affaires
donnait lieu à des lectures restrictives.
M. Alexander HARTMANN : L'obligation
d'annoncer les soupçons est définie à l'article 9
de la LBA, dont le non-respect est assorti par la loi d'une sanction. Selon
cette disposition, toute personne qui sait ou présume, sur la base
de soupçons fondés, que les valeurs patrimoniales impliquées
proviennent d'une infraction préalable au blanchiment d'argent doit
l'annoncer sans délai au Bureau de communication. L'obligation d'annoncer
s'applique même en l'absence de relations d'affaires établies,
ainsi que le souligne par exemple la circulaire de la Commission fédérale
des banques.
Mme Dina BALLEYGUIER : Cette obligation
s'applique à tous les établissements soumis à notre
surveillance. Même s'ils n'entrent pas en relation d'affaires, même
s'ils la refusent, mais qu'ils ont des soupçons manifestes, ils
doivent communiquer. Cela est prévu au paragraphe 22 de la circulaire.
M. le Président : Pouvez-vous
nous parler du rôle des entreprises ?
M. Niklaus HUBER : J'en ai déjà
parlé à mes supérieurs. Il s'agit d'une extension
du champ d'application de la LBA. Quand je compare notre législation
à celle de nos pays voisins et des Etats-Unis, je constate que notre
champ d'application est très vaste. Nous avons du mal à consolider
la surveillance. Je doute que, dans les deux à trois ans à
venir, nous procédions à une révision de la LBA pour
élargir son champ d'application. Nous voyons déjà
une certaine fuite dans le secteur immobilier.
Nous savons que des restaurants
augmentent leur chiffre d'affaires sans développer leur clientèle.
Les hôtels et les agences de voyages qui effectuent des opérations
de change sont déjà soumis à la loi. S'agissant du
commerce d'objets de luxe - voitures, montres, tableaux, bijoux, etc. -,
les négociants en matières premières, y compris en
diamants, sont soumis à la loi. Le problème qui se pose actuellement
avec la mafia russe concerne le commerce d'objets de luxe et le secteur
industriel, non soumis à la loi aujourd'hui
Dans le secteur industriel, il
y a deux problèmes, Le premier a trait aux contrats de consultant.
Comme j'ai travaillé auparavant dans le secteur industriel comme
conseiller juridique, je connais le sujet. Des contrats de consultant,
qui ne sont pas de réels contrats car aucun service n'est jamais
rendu, servent de camouflage pour la corruption des fonctionnaires. Le
second problème est lié aux augmentations de capital. Le
vrai problème aujourd'hui dans l'industrie du monde occidental réside
dans ce domaine, car personne ne demande d'où vient cet argent.
De nombreuses sociétés confrontées à des problèmes
financiers augmentent leur capital. On met en avant un homme de paille
puissant alors que l'argent vient d'ailleurs. C'est un réel danger
car ensuite, les sociétés industrielles sont infiltrées,
on ne sait plus qui les dirige. Des sommes énormes en provenance
de pays du tiers-monde sont ainsi investies dans des sociétés
en Europe et aux Etats-Unis, sans que personne sache qui se cache derrière
les hommes de paille ou les écrans.
M. le Président : Quels
moyens relevant du droit peut-on utiliser pour lutter contre ces pratiques
?
M. Niklaus HUBER : Pour des raisons
commerciales, de compétition ou de concurrence, la plupart des pays
d'Europe ont exclu l'identification dans le cadre de la lutte contre le
blanchiment. Si vous déposez dans une banque de l'argent destiné
à réaliser une augmentation de capital, aucune vérification
n'est effectuée. Cela tient à des raisons commerciales. Comme
on veut attirer les sociétés industrielles et les capitaux,
on ne pose pas de questions.
Ce matin, un avocat m'a demandé
par téléphone si les notaires qui acceptent des capitaux
pour fonder une société devaient identifier leurs clients.
Si cela entre dans le cadre de leur activité traditionnelle, la
réponse est non car, dans ce domaine, ils ne sont pas soumis à
la LBA. Les notaires disent toujours que c'est aux banques de vérifier,
mais celles-ci ne vérifient pas la provenance des capitaux déposés
dans le cadre de la fondation d'une société. Si j'ouvre un
compte dans une banque et si l'on m'y verse deux millions de francs suisses,
à moins qu'il n'y ait des indices de blanchiment, on ne me demandera
pas qui est l'auteur du paiement et s'il a le pouvoir économique
d'effectuer un tel versement. Cela irait beaucoup trop loin. Lorsque quelqu'un
dépose de l'argent sur le compte d'une société industrielle
afin d'augmenter son capital, dans 99,9 % des cas, aucune vérification
n'est effectuée.
M. le Président : M. Huber,
vous nous dites des choses passionnantes, je partage totalement votre analyse
et vous répondez ainsi pour partie à ma première question.
Selon vous, c'est donc à travers les sociétés industrielles,
dont certaines ont des hommes de paille mais qui ont pignon sur rue, que
s'opèrent aujourd'hui les grandes activités de blanchiment
?
M. Niklaus HUBER : Je le soupçonne.
M. le Rapporteur : Dans le premier
rapport du Bureau de communication, il est explicitement indiqué
que " l'obligation de communiquer ne doit pas être appliquée
non plus lorsqu'il s'agit de fortune de dictateurs, à moins qu'il
n'y ait un soupçon fondé qu'elle provient d'un crime ou d'une
organisation criminelle. ". Or toute fortune accumulée par un homme
politique est forcément soupçonnable, à plus forte
raison pour un dictateur. Permettez-moi d'avoir là une réaction
forte. Nous ne comprenons pas.
Nous avons des statistiques de
la chancellerie sur les demandes d'entraide et sur l'exécution des
commissions rogatoires entre la France et la Suisse et entre la Suisse
et la France, car il est normal que l'évaluation soit bilatérale.
Concernant les demandes de la France envers la Suisse, pour 1996, 82 sont
terminées, 33 ne le sont pas, soit 30 % ; pour 1998, 49 le sont
; pour 1997, 93 sont terminées, 36 ne sont toujours pas revenues,
pour 1998, le rapport est de 88 pour 80.
Nous n'avons pas de problème
sur l'exécution des commissions rogatoires par la Suisse, nous savons
qu'elles seront un jour exécutées, mais considérez-vous
que les recours internes que les ressortissants peuvent effectuer - ce
qui n'est pas le cas en France - devant les juridictions cantonales, puis
devant le tribunal fédéral, soient la première cause
du fait qu'environ 40 % des commissions rogatoires ne sont pas exécutées
en trois ans ? Nous avons même trouvé, dans le canton de Zürich,
un cas où la chancellerie attend depuis dix ans, dans une affaire
célèbre, pour des sommes importantes et des délits
graves, un retour d'exécution de commission rogatoire internationale.
C'est à l'évidence un cas pathologique mais nous interrogerons
les autorités compétentes.
M. le Président : Mais
qui va se résoudre.
M. le Rapporteur : Je préfère
l'approche statistique sur la question du délai.
M. Beat FREY : La durée
de la procédure d'entraide judiciaire en Suisse a posé un
problème durant de longues années. La loi a été
révisée. Le système a été modifié.
Ces dispositions commencent à donner leurs effets mais d'après
nos statistiques, la Suisse reçoit chaque année 2 000 à
2 500 requêtes étrangères, dont 500 à 600 concernent
des cas graves. Le reste a trait à des cas assez simples : cambriolages,
accidents de voiture. Pour les cas exécutés avec les Etats-Unis
- une centaine par an -, l'Office décide directement. Ils peuvent
être résolus en moins d'une année. Les cas concernant
de très fortes sommes sont les plus longs à résoudre,
car les gens n'hésitent pas à payer des avocats très
cher. Alors que la loi a été simplifiée, d'autres
complications apparaissent.
M. le Rapporteur : En tant qu'homme
de terrain, estimez-vous que les voies de recours sont un obstacle à
la lutte contre la délinquance financière internationale
?
M. Beat FREY : La procédure
suisse a ses raisons. Elle présente des avantages. Elle va beaucoup
plus loin que dans les autres pays. L'an dernier, nous avons rendu aux
Philippines 580 millions de dollars des fonds Marcos. Nous sommes le seul
pays du monde à avoir rendu de l'argent aux Philippines, alors que
la famille Marcos possède des fonds ailleurs. Je reconnais que cela
a duré douze ans, mais nous avons pu rendre des sommes considérables.
Obtenir des auditions de témoins demande des années.
Ma tâche est de chercher
à raccourcir les délais. Lorsque j'ai pris mon poste, il
y a dix ans, une trentaine de cas par an allaient jusqu'au tribunal fédéral.
L'an dernier, il y en a eu 141. L'affaire Marcos a donné lieu à
64 décisions de notre cour suprême. Cela révèle
des complications pas uniquement dues à la loi, mais aussi aux actions
de la défense.
M. Niklaus HUBER : Vous nous avez
interrogés sur l'existence d'un manuel de révision et sur
le point de savoir s'il comporte un chapitre sur le blanchiment. Je crois
savoir que les grandes sociétés de révision ou d'audit
sont en train d'établir un manuel qui va dans cette direction. Au
sein de l'autorité de contrôle, nous avons défini un
concept d'audit dont je ne peux vous communiquer copie car il est confidentiel.
Si la Commission fédérale des banques n'a pas un concept
comparable, c'est tout ce qui existe actuellement. Mais dans les douze
mois à venir, toutes les sociétés de révision
auront un instrument comparable.
M. Jacky DARNE : Nous nous rejoignons
sur ce point. Je souhaite que nous disposions d'outils qui nous permettent
d'être efficaces.
Un de vos propos antérieurs
m'a semblé un peu contradictoire avec les ordonnances d'application
de la loi contre le blanchiment. Je pensais que les banques devaient contrôler
les arrivées de fonds destinées à l'augmentation des
capitaux propres des sociétés au même titre que d'autres
opérations. Cela entre-t-il ou non dans le champ de la loi ?
Mme Dina BALLEYGUIER : A partir
du moment où cet argent est versé dans une banque par un
particulier, il existe, à l'évidence, une obligation de contrôle.
En revanche, cette obligation de contrôle n'existe pas si cet argent
est versé par un notaire. Dans son activité de notaire -
et non dans celle d'intermédiaire financier -, celui-ci bénéficie
du secret. Pour la banque, il n'y a pas obligation d'identification mais
le notaire est censé la faire. Toutefois, personne ne va contrôler
puisque cela ne fait pas partie de son activité d'intermédiaire
financier mais de son activité de notaire.
M. Jacky DARNE : Autrement dit,
si vous êtes russe et si vous voulez blanchir de l'argent en participant
à une augmentation de capital, il vous suffit de passer par un notaire
qui déposera l'argent à la banque, laquelle ne contrôlera
pas, alors que si un Russe dépose de l'argent à la banque,
on entre dans la procédure de blanchiment.
Mme Dina BALLEYGUIER : Tout à
fait !
M. Jacky DARNE : D'où l'importance
de prévoir pour le notaire des procédures identiques aux
autres
Mme Dina BALLEYGUIER : En l'occurrence,
même avec la LBA, une procédure pour le notaire ne servirait
à rien puisque le notaire n'est pas intermédiaire financier,
il est notaire.
Mme Natacha POLLI : Il faut que
ce soit dans son activité typique de notaire, c'est-à-dire
pour l'achat d'un immeuble ou pour l'augmentation de capital d'une société.
Mme Dina BALLEYGUIER : L'augmentation
de capital d'une société est une activité typique
de notaire et personne n'ira contrôler si le notaire a identifié.
M. Jacky DARNE : Il faut tout
de même tenter d'élargir le champ. Les trous de la passoire
sont trop gros.
J'ai trouvé intéressant
ce que vous avez dit sur le système GEWA de traitement des données.
Il est accessible à un certain nombre de personnes qui ont donné
toutes garanties quant à la discrétion qui convient à
un tel fichier. Huit cents personnes y ont accès, dont quatre-vingts
à l'international. Quelle pertinence trouvez-vous à cet outil
? Comment l'utilisez-vous ? Comment l'étranger l'utilise-t-il ?
De votre côté, quels fichiers extérieurs utilisez-vous
? Existe-t-il un système de centralisation des fichiers ? Un des
problèmes principaux est de suivre les individus, quels qu'ils soient.
M. Alexander HARTMANN : Seules
trois personnes du Bureau de communication ont accès au système
GEWA. L'ordonnance prévoit la possibilité d'accès
d'autres autorités mais ce n'est pas le cas actuellement. Nous sommes
les trois seuls à pouvoir l'utiliser.
M. Jacky DARNE : Dans l'immédiat,
TRACFIN n'y a donc pas accès ?
M. Alexander HARTMANN : Non.
M. Jacky DARNE : Ils passent par
vous.
M. Alexander HARTMANN : C'est
uniquement une base de données regroupant les communications. Nous
avons d'autres bases de données policières sur la drogue
et le crime organisé. Les informations que nous communiquons à
TRACFIN proviennent des bases de données policières. Le système
GEWA n'existe que depuis le 1er avril 1998 et ne contient pas
encore beaucoup d'informations.
M. le Président : Au nom
de la mission d'information, je tiens à vous remercier très
chaleureusement de l'accueil que vous nous avez réservé ainsi
que de la qualité et de la liberté de vos réponses.
Vous êtes des fonctionnaires, des praticiens, nous sommes des parlementaires.
Notre but est de vous aider dans votre tâche. Pour faire avancer
les choses, il est nécessaire que les opinions publiques et les
responsables politiques se saisissent davantage du problème. La
grande qualité du dispositif que vous avez mis en place ne permet
pas de dire aujourd'hui que tous les problèmes sont résolus.
C'est pourquoi nous voulions vous laisser pointer les difficultés
rencontrées.
M. Niklaus HUBER : Ce fut un plaisir
de vous répondre. Vos questions nous aideront à orienter
nos recherches. De telles discussions sont porteuses d'enseignements. Merci
beaucoup.
Audition de M. Bernard BERTOSSA,
Procureur général
du canton de Genève
(compte-rendu de l'entretien
du 30 septembre 1999 en Suisse)
Présidence de M. Vincent
PEILLON, président
M. le Président : M. Bertossa,
je vous rappelle que notre Mission d'information s'intéresse aux
obstacles au contrôle et à la répression de la délinquance
financière et du blanchiment des capitaux. En effet, en rencontrant
des interlocuteurs : responsables politiques, responsables administratifs
ou praticiens - avocats, banquiers ou autres -, nous avons le sentiment
que les dispositifs législatifs et, s'agissant de la Suisse, la
LBA, donnent tous les moyens d'agir et que le phénomène du
blanchiment - ou plus largement, de la délinquance financière
- ne pose plus réellement problème. Nous rencontrons beaucoup
de difficultés pour porter la discussion sur le terrain des obstacles.
On parle beaucoup de la délinquance
financière, du blanchiment, de l'argent des mafias, de l'argent
russe. Mais est-on capable d'estimer l'importance de ce phénomène
de l'argent sale et de son blanchiment, c'est-à-dire de son introduction
dans les circuits normaux et, par conséquent, est-on bien conscient
de l'urgence qu'il y a à lutter contre ce phénomène
?
M. Bernard BERTOSSA : Je ne me
risquerai pas à donner des chiffres. Par définition, nous
avons affaire à des phénomènes occultes et il est
hasardeux de vouloir circonscrire ce que l'on ne connaît pas. Je
dirai simplement que les enquêtes judiciaires - notre seul point
d'observation de ces phénomènes - en cours à Genève
dans le domaine du blanchiment représentent plusieurs centaines
de millions de francs suisses, soit plus d'un milliard de francs français.
Quant à apprécier la gravité du phénomène,
cela relève plus du politique que du juge. Un grand nombre d'organisations
internationales, aussi bien dans le domaine économique que politique,
sont maintenant conscientes de la nécessité de réagir
avant qu'il soit trop tard.
M. le Président : Le procureur
du Tessin nous disait hier que sur les treize déclarations de soupçon
qui lui avaient été transmises dans l'année par le
Bureau de communication, aucune ne lui avait appris quelque chose dans
la mesure où elles visaient toutes des affaires déjà
ouvertes et traitées par la justice. Avez-vous le sentiment que
ce mécanisme instauré par la loi est efficace et que les
professions qui sont tenues à ces déclarations le respectent
parfaitement ?
M. Bernard BERTOSSA : Je pense
que l'efficacité est extrêmement limitée, dans la mesure
où le signalement dépend de la diligence et de la bonne volonté
de l'intermédiaire financier lui-même. Dans les affaires sensibles,
nous n'avons pas de signalement avant que nous ne découvrions par
d'autres sources des opérations concernant des établissements
bancaires suisses - à quelques exceptions près, comme l'affaire
dite " de la Bank of New York " qui a défrayé la chronique
ces dernières semaines. Nous avons reçu treize signalements
de banques suisses, relatifs à des phénomènes relativement
périphériques par rapport à l'enquête américaine
dont la presse s'est fait l'écho.
A mon sens, l'efficacité
dépend trop de la bonne volonté ou de la diligence de l'intermédiaire
financier. On ne peut pas exclure que des employés ou une partie
des cadres, mais pas nécessairement des membres du conseil d'administration
ou du corporate, sachent un certain nombre de choses mais ne le
signalent pas au système de compliance de la banque. Ce que
nous avons pu apprendre par des dénonciations ou des signalements
dans toutes les affaires délicates que nous avons eu à traiter,
n'est qu'une toute petite partie de ce qu'il y aurait lieu de découvrir.
M. le Président : On a
le sentiment que, dans un certain nombre de cas, pour des petites sommes,
des personnages sont, par leur existence ou par leur origine nationale,
assez facilement désignables, mais que des sommes plus importantes,
qui ne sont généralement connues a posteriori que
par l'ouverture d'informations judiciaires, arrivent à pénétrer
dans les banques sous le couvert d'une certaine respectabilité.
Comme vous avez l'expérience des affaires en cours, quels vous semblent
être aujourd'hui les moyens les plus pratiqués pour le blanchiment
et l'introduction dans le système bancaire de sommes venant des
capitaux illicites ?
M. Bernard BERTOSSA : Il s'agit
du recours systématique à des sociétés offshore,
sociétés économiquement fictives mais juridiquement
reconnues par l'ordre international, sous le couvert desquelles circule
l'écrasante majorité de ces capitaux. Il s'agit aussi de
la création de caisses noires par de grandes entreprises multinationales,
qui ont recours à des entités qui ne sont pas nécessairement
juridiquement liées à elles pour constituer des fonds destinés
à la corruption. Il s'agit également du recours à
des intermédiaires financiers suisses peu scrupuleux, tels que des
officines d'avocat. Les professions financières ne sont pas encore
réglementées en Suisse. La respectabilité de certains
fonds est très souvent assurée par l'intermédiaire
de personnes bien établies en Suisse, non seulement des avocats
mais aussi des gérants d'affaires, des gérants de fortune,
des fiduciaires qui se portent garantes de la qualité de leurs clients
auprès des établissements bancaires.
Il n'en demeure pas moins que
l'on découvre aujourd'hui un certain nombre de situations qui ne
devraient pas se produire. Par exemple, l'existence de comptes de sociétés
de domicile offshore, dont les ayants droit économiques sont
des personnes qui exercent une partie du pouvoir à l'étranger
ou sont proches du pouvoir à l'étranger, devrait suffire
à inciter les intermédiaires financiers à se méfier.
Si une personne proche du pouvoir russe reçoit sur son compte, sans
justification particulière, des montants qui permettraient à
la population moscovite de vivre pendant une semaine, cela devrait apparaître,
a
priori, curieux. Pourtant, ça ne l'est pas pour tout le monde.
M. le Président : Avez-vous
le sentiment que les banques suisses ouvrent de plus en plus de filiales
dans ces paradis bancaires, fiscaux et judiciaires que vous évoquez,
mais garantissent que ces filiales répondent aux mêmes règles
prudentielles et déontologiques que les règles qui sont respectées
ici ? Avez-vous pu observer que ces sociétés offshore,
qui existent pour tous les grands groupes, y compris français -
nous avons rencontré ce matin les dirigeants de Paribas - servent
malheureusement maintenant beaucoup plus facilement aux transactions concernant
l'argent sale ?
M. Bernard BERTOSSA : Il s'est
effectivement produit une évolution due au fait que la Suisse n'a
plus la réputation de coffre-fort inviolable de l'argent sale, grâce
à l'activité de certaines autorités judiciaires ;
grâce à celle du législateur, qui nous a dotés
d'une panoplie de normes qui répond à un standard convenable
; grâce aussi, reconnaissons-le, à des efforts déontologiques
importants de la part de la majorité des établissements bancaires
suisses. Même commercialement, ils n'ont pas intérêt
à cultiver cette image. La tentation était donc, pour ne
pas perdre la clientèle des capitaux qui avaient pour vocation de
rester dissimulés, d'ouvrir des succursales ou des filiales dans
des Etats où la confidentialité est mieux garantie.
Concrètement, nous avons
une affaire liée à l'ancien Premier ministre d'Ukraine, M.
Lazarenko. Je ne trahirai pas de secret puisque tous les noms que je citerai
ont fait l'objet de publication.
M. le Président : Nous
avons la même pratique que vous.
M. Bernard BERTOSSA : Dans ce
contexte, une banque genevoise avait reçu des fonds qu'elle a immédiatement
fait transférer à sa succursale de Nassau. Il s'agissait
tout de même d'environ 50 millions de FS ce qui n'est pas tout à
fait innocent. Lorsque nous sommes allés dans cette banque, il nous
fut répondu que l'on pouvait nous remettre la documentation mais
pas bloquer les fonds.
Dans ces cas-là, les normes
suisses auxquelles vous faisiez allusion tout à l'heure font obligation
à l'établissement bancaire suisse de prendre les mesures
nécessaires pour que, dans sa filiale, les fonds ne disparaissent
pas dans un délai raisonnable, dans la mesure où l'autorité
judiciaire envisage de saisir ces fonds. Le juge genevois a immédiatement
envoyé une commission rogatoire à Nassau, avec le succès
que vous pouvez imaginer. Neuf mois plus tard, la banque nous a dit qu'elle
n'avait toujours pas d'ordre de saisie du juge de Nassau et qu'elle était
obligée de libérer les fonds. Et les fonds sont partis.
Même si sous l'angle de
la transparence, on peut admettre - et encore, avec quelques réserves
- que les normes suisses sont appliquées à l'étranger,
sous l'angle de l'efficacité de la saisie, ce n'est certainement
pas le cas.
M. le Président : On a
le sentiment que l'excuse fiscale peut servir à protéger
les capitaux venus de l'argent sale. Quel est votre point de vue à
ce sujet ?
M. Bernard BERTOSSA : Il revêt
deux aspects.
Le premier a trait à l'intermédiaire
financier lui-même. Dès lors qu'il est appelé à
contribuer à des opérations financières sans justification
économique bien claire ou qui, sous l'angle des contrats, du droit
de la famille, des activités commerciales usuelles lui paraissent
incorrectes, l'intermédiaire peut être conduit à se
prêter néanmoins à ces opérations, son client
lui expliquant que leur caractère relativement insolite n'est dû
qu'à la volonté d'éluder le fisc de son pays.
Le second, c'est qu'au moment
où nous tenterons de poursuivre ce même intermédiaire
financier ici pour fait de blanchiment, nous devrons démontrer,
selon la loi suisse non seulement qu'il s'est prêté à
la dissimulation de fonds provenant d'un crime mais qu'en plus, il le savait
ou devait le savoir. C'est sous cet angle subjectif, puisque le blanchiment
est une infraction intentionnelle, que nous nous heurtons très souvent
à la même objection exprimée en ces termes : " Je me
rendais bien compte que je participais à une opération qui
n'était pas économiquement fondée mais je croyais
qu'il ne s'agissait que d'évasion fiscale ".
Tel est l'aspect essentiel de
la collusion entre le fiscal et le pénal, du point de vue du magistrat
chargé d'appliquer la loi suisse. Vu sous l'angle du ministre des
finances, c'est évidemment un tout autre problème !
Il existe un autre problème
dans l'entraide internationale. La Suisse assortit toujours la remise de
documents à l'étranger de la réserve dite de la spécialité.
C'est-à-dire que nous faisons interdiction aux magistrats étrangers,
non seulement pour eux-mêmes mais aussi pour l'administration fiscale
locale, d'utiliser la documentation reçue pour des poursuites fiscales,
ce qui est très généralement respecté, à
quelques exceptions près. Cela nous conduit à des situations
d'une injustice flagrante. Il est incroyable de penser qu'alors même
que les autorités d'un pays, quel qu'il soit - la France ou un autre
- possède la preuve de la fraude fiscale d'un de ses contribuables,
il ne puisse pas agir, sous prétexte que la documentation leur a
été remise sous la condition de la spécialité.
M. le Président : En regardant
un certain nombre d'affaires déjà traitées judiciairement
qui mettent en liaison la France et la Suisse, en m'informant sur un certain
nombre de commissions rogatoires liées à des affaires célèbres
- l'une concernait un délit d'initié, d'autres portant sur
du blanchiment d'argent - j'ai acquis le sentiment, en dehors de la difficulté
liée au temps perdu à chaque fois que l'argent se déplace
d'un compte à un autre, qu'il était plus facile d'obtenir
des réponses rapides sur des mouvements de comptes auprès
de petites officines qu'auprès d'institutions bancaires ayant pignon
sur rue et dont la réputation n'est d'ailleurs pas entachée.
Partagez-vous cette analyse ?
M. Bernard BERTOSSA : Oui et non.
La remise de la documentation par les établissements bancaires aux
juges d'instruction se déroule généralement assez
bien, aussi bien en termes de délai que de qualité. Il y
a des exceptions qui ne tiennent pas à la dimension ou à
la notoriété de l'établissement bancaire, mais au
caractère plus ou moins délicat de l'enquête et à
l'implication plus ou moins grande de la banque concernée dans les
actes qui font l'objet de la poursuite. Par exemple, une banque qui a elle-même
donné des conseils à un client étranger, le cas échéant
public, pour faire transiter des fonds sales par son établissement,
a évidemment moins envie de répondre rapidement au juge que
lorsqu'elle se sent parfaitement innocente dans le contexte de l'opération
en cause.
Cela n'a donc pas à voir
avec la taille, mais avec l'implication de la banque dans les processus
délictueux mis au jour. En revanche, il est vrai que lorsque des
établissements bancaires importants ou des personnes politiques
importantes sont concernés, on se heurte à de plus grandes
réticences que lorsqu'il s'agit d'une affaire de criminalité
ordinaire. Puisque vous parlez de la Suisse et de la France, cela vaut
d'ailleurs dans les deux sens, cela me permet de dire que la diligence
de l'administration - la chancellerie, chez vous -, et des magistrats,
est aussi en cause. Pour parler de Genève, la fameuse affaire de
la Société générale, la première commission
rogatoire française est arrivée, il y sept ans...
M. le Président : En 1991
!
M. Bernard BERTOSSA : ...et je
crois que le juge d'instruction genevois vient de terminer les derniers
actes qui lui étaient demandés. Outre les complications procédurales
dues à la loi suisse qui conduisent à perdre beaucoup de
temps, on a affaire à un magistrat non diligent, et en France à
un ou à des magistrats qui ne le sont pas plus dans l'instruction
du même dossier.
M. le Président : Cela
fait beaucoup !
M. Bernard BERTOSSA : Prenons
l'exemple du Crédit lyonnais. A l'inverse, le juge d'instruction
genevois est allé perquisitionner à Paris en juin 1993. Nous
n'avons reçu qu'en octobre 1996, soit plus de trois ans après,
les documents un peu chauds que nous attendions, ce qui est exceptionnel
pour la France. Mais l'affaire du Crédit lyonnais n'est pas exceptionnelle.
M. le Président : Il a
fallu le temps d'allumer un incendie !
M. le Rapporteur : Puisque nous
évoquons la coopération judiciaire, êtes-vous satisfait,
en tant qu'autorité de poursuite suisse du canton de Genève,
de votre coopération avec l'autorité judiciaire française
? Si vous ne l'êtes qu'à moitié, quelles sont les améliorations
possibles ? Comment pourrions-nous vous aider à obtenir un perfectionnement
du système ?
M. Bernard BERTOSSA : Ainsi posée,
la question appelle une réponse plutôt positive. Nous sommes
généralement satisfaits de l'assistance accordée par
les autorités françaises, avec cette précision d'importance
par rapport au sujet traité, que nous sommes rarement demandeurs
d'informations chaudes.
Dans la coopération de
tous les jours avec la France, nous avons assez systématiquement
de gros retards, de l'ordre de plusieurs mois qui sont dus, je pense -
car je n'ai pas de raison de chercher une autre explication - à
l'encombrement des services à Paris. La moindre affaire prend plusieurs
mois. Et nous avons ponctuellement des couacs dans des affaires qui ne
méritent pas d'être mentionnées parce qu'elles ne correspondent
pas à la définition de votre mission. Dans une affaire, nous
en sommes au septième rappel depuis 1994, sans jamais la moindre
réponse de la France. Mais rassurez-vous, ce n'est pas une affaire
chaude. Avec ces quelques bémols, compte tenu du système
actuel, cela ne va pas trop mal. Le président du collège
des juges d'instruction de Paris, à qui nous avions demandé
d'accomplir un acte nous répondait, il y a quelques semaines encore,
que cela ne lui paraissait pas urgent et qu'en conséquence, il nous
renvoyait à Mme la garde des sceaux. Il nous écrivait cela
en mars pour une demande simple que nous avions faite en janvier. Cela
a finalement été exécuté en juin. C'est la
cuisine quotidienne qui a parfois quelques dérapages.
Sur le plan général,
cette satisfaction relative s'inscrit dans un contexte qui, lui, n'est
pas satisfaisant du tout mais qui ne concerne pas la France, mais l'entraide
internationale qui doit passer par des arcanes totalement désuets
et pratiquement garantes de leur inefficacité.
M. le Rapporteur : Nous avons
eu hier une discussion avec quelques parlementaires du Conseil des Etats
et du Conseil national, sur les voies de recours internes en Suisse. Nous
avons aussi donné à voir concrètement les conséquences
de l'abus de ces voies de recours dans les affaires les plus importantes.
L'ex-procureur du Tessin, M. Marti, devenu conseiller des Etats, nous a
indiqué qu'un élément de progrès avait été
accompli par la Suisse, puisque la compétence en matière
de délinquance financière, de lutte contre le blanchiment
et d'infractions attachées à ces questions était devenue
fédérale, ce qui va supprimer la voie de recours passant
par la justice cantonale.
Un parlementaire socialiste nous
a indiqué qu'il considérait que la Suisse n'avait aucun argument
pour s'opposer à la suppression des voies de recours internes contre
des saisies et perquisitions bancaires, dans la mesure où l'entraide
était réclamée par des pays ayant adhéré
à la Convention européenne des droits de l'homme. En revanche,
les réponses que nous avons obtenues de la part d'autres responsables
politiques ne nous ont pas donné satisfaction, dans la mesure où
certains considèrent que cela doit continuer d'appartenir à
la culture suisse du recours. Le débat sur la suppression des voies
de recours vous paraît-il pouvoir devenir une priorité dans
la Confédération helvétique ?
M. Bernard BERTOSSA : Je crains
que non. Nos ministres de la justice successifs n'ont pas manifesté
beaucoup d'intérêt pour ces thèmes. Lorsque la loi
suisse a été remise en question il y a trois ans, le problème
a été soulevé. La réaction a été
ambiguë. Le Parlement a adopté une norme qui supprimait l'un
des recours possibles mais qui allongeait le délai de recours, le
faisant passer de dix à trente jours. Il ne peut donc rien se passer
pendant trente jours, même s'il n'y a pas de recours. Tant que la
décision n'est pas passée en force de chose jugée,
la documentation ne peut pas être envoyée. Imaginez ce que
représente un mois dans la mise à disposition du magistrat
étranger d'une documentation qui lui est indispensable ! L'existence
même de ce recours, même s'il n'est pas utilisé, est
perverse.
Il est exact que la Confédération
sera dorénavant compétente pour poursuivre le blanchiment
et l'appartenance à une organisation criminelle. C'est une compétence
pour poursuivre en Suisse, mais pas nécessairement pour exécuter
un acte d'entraide. Si un juge français a besoin d'une documentation
dans une banque genevoise - que la Confédération soit ou
non compétente pour poursuivre en Suisse la délinquance liée
à l'organisation criminelle - l'Office fédéral de
la police pourra continuer à envoyer à Genève la demande
d'entraide pour exécution ici. Il y a donc un double recours et
cette réponse n'est pas satisfaisante.
Nous avons quotidiennement l'expérience
de ces problèmes lancinants, qui ont des effets non seulement sur
l'efficacité de la poursuite conduite à l'étranger
- ce qui est déjà important compte tenu de la prescription
et du risque d'évasion des personnes mises en cause et des fonds
- mais aussi sur le travail qui nous est demandé. On oublie parfois
que nous avons aussi nos propres infractions à poursuivre. Le formalisme
auquel est soumise l'entraide, la nécessité de rédiger
des décisions parfaitement motivées, de répondre à
des recours, de plaider devant les autorités de recours, tout cela
impose au personnel judiciaire suisse un effort très important.
Sans compter d'autres effets pervers, comme celui qui consiste à
faire pratiquement interdiction aux juges étrangers de venir entendre
des témoins ici. Si, dans une affaire délicate, Mme Joly
souhaite venir entendre ici des témoins sur commission rogatoire,
ce qui paraît être logique puisque c'est elle qui connaît
le dossier, et si le juge suisse est d'accord, il doit prendre une décision
et la notifier. Or cette décision peut faire l'objet d'un recours,
qui est toujours utilisé dans les cas délicats. A tel point
que nous en sommes à conseiller aux juges étrangers de ne
pas venir, car ils risquent de perdre six mois.
Ces problèmes restent d'actualité.
Je ne suis pas optimiste quant à la faculté du Parlement
helvétique de modifier, de lui seul, cette situation. Des pressions
extérieures sur la Suisse seront nécessaires. Comme on n'a
pas hésité à en exercer pour qu'elle laisse passer
des camions, on devrait en faire pour qu'elle laisse passer les informations
judiciaires.
M. le Rapporteur : Nous ne connaissons
pas la jurisprudence du tribunal fédéral en la matière.
Quel est le taux de validation d'assistances judiciaires lorsqu'il y a
un recours sur les deux bases que vous venez d'indiquer ?
M. Bernard BERTOSSA : Le taux
de succès des recours en matière d'entraide doit être
de l'ordre de 2 à 3 % au grand maximum.
Il y a un effet pervers pour l'Etat
de droit à vouloir trop formaliser les prétendus droits.
Il faut se mettre dans la situation du policier ou du juge qui est assis
sur un tas de documents qui sont absolument indispensables à son
voisin immédiat, un homme ou une femme dans un autre Etat de droit
qui, comme lui, est respectueux du droit, soumis à des autorités
de recours élues ou désignées. Par découragement,
par dépit, on risque de voir la loi finalement violée par
des indiscrétions, des transmissions plus ou moins clandestines,
des combines. Pour ne pas violer la loi, on peut utiliser des procédés
légaux qui relèvent de la combine. C'est un effet pervers
qui ne devrait pas être sous-estimé.
M. le Rapporteur : Je vous poserai
une question peut-être un peu plus difficile car elle requiert une
analyse en fonction de critères non encore stabilisés. Nous
réfléchissons, au fur et à mesure de nos investigations,
à la définition d'un territoire non coopératif. Notre
ministre de l'économie, des finances et de l'industrie, M. Strauss-Kahn,
a employé une expression plus violente, il a parlé de " territoires
délinquants ". Il n'a classé aucun territoire européen
dans cette catégorie. Notre problématique, nous qui enquêtons
sur les obstacles au contrôle et à la répression de
la délinquance financière sur le territoire européen,
consiste à analyser en quoi un territoire peut ne pas être
coopératif. Il peut ne pas l'être sur le plan administratif
: les bureaux de communication ne communiquent pas entre eux. Il peut ne
pas l'être sur le plan judiciaire.
Considérez-vous que certains
des cantons en Suisse alémanique ou en Suisse du Tessin n'ont pas
les mêmes caractéristiques que celles que les Genevois ou,
d'une façon générale, les Suisses romans, ont développées
dans leurs cantons, à la fois sur le plan administratif et sur le
plan judiciaire ?
M. Bernard BERTOSSA : Je pense
que l'on peut raccorder ma réponse à celle que je vous faisais
tout à l'heure sur la responsabilité que les magistrats doivent
eux-mêmes reconnaître dans une certaine part.
Il est vrai que tous les cantons
n'ont pas la même volonté que celle que nous essayons d'avoir
à Genève, mais je vous ai cité un exemple contraire
tout à l'heure. Le parquet n'a pas d'autorité sur les juges
d'instruction en matière d'entraide. Il est vrai que dans certains
cantons, souvent en Suisse alémanique, les autorités ne se
sont pas dotées des moyens nécessaires pour exécuter
les demandes d'entraide dans des délais raisonnables. La magistrature
de ces cantons n'est pas aussi motivée, que nous essayons de l'être,
pour apporter sa coopération.
L'esprit de clocher reste assez
répandu dans la magistrature ; pas seulement en Suisse, d'ailleurs.
Depuis que la justice existe, ou presque, nous sommes un pouvoir qui est
resté à l'intérieur des frontières nationales.
Le pacte suisse fondateur de la Confédération prévoit
que nous ne devons pas être jugés par des juges étrangers.
Ce n'est pas très grave dans des cantons qui n'ont que peu à
faire avec des demandes d'entraide importantes ; ça l'est un peu
plus dans des places financières importantes comme Zurich, qui reste
la place financière la plus importante de Suisse.
M. Jacky DARNE : Les statistiques
montrent que le pourcentage de déclarations de soupçon transmises
à l'autorité pénale est important mais qu'ensuite,
le nombre de non-lieux est très élevé. Bien que ces
chiffres portent sur une courte période et sur le début de
mise en _uvre de cette procédure, ils sont néanmoins révélateurs
de difficultés d'investigation et de recueil des éléments
constitutifs du crime. Quelles sont les difficultés auxquelles vous
êtes confronté ? Qu'est-ce qui rend difficile la recherche
de la preuve ? De quels moyens disposez-vous non seulement en termes de
police nationale et internationale, mais aussi d'expertise ? Quelle est
votre capacité d'expertise d'une déclaration de soupçon
? Il ne suffit pas de déceler des soupçons ; s'il n'y a pas
de suite ou si les peines sont dérisoires, l'effet dissuasif est
réduit.
M. Bernard BERTOSSA : S'agissant
de la sanction en matière de criminalité économique,
il ne faudrait pas oublier la saisie puis la confiscation des produits
d'infraction. Elles sont souvent sous-estimées, notamment dans le
sud de l'Europe, y compris dans une partie de la France ; contrairement
aux Etats-Unis, qui mettent l'accent sur ce point. Cela fait partie de
la sanction. A Genève, les confiscations sont assez importantes.
La Suisse est souvent le lieu
où l'argent se trouve ou par lequel il est passé. Nous ne
sommes donc généralement pas compétents pour poursuivre
le crime d'origine. La difficulté majeure pour pouvoir condamner
en Suisse des gens pour blanchiment est d'apporter la preuve, d'une part,
du crime commis à l'étranger et, d'autre part, du lien entre
ce crime et des fonds trouvés et manipulés en Suisse.
Apporter la preuve du crime commis
à l'étranger est souvent un obstacle insurmontable faute
de coopération de l'autorité étrangère concernée.
Nous sommes partis gaiement avec nos affaires russes en sachant très
bien qu'il y a peu d'espoir que nous puissions obtenir une coopération
de la part des Russes, qui seuls détiennent ces preuves de la réalisation
du crime de corruption par telle ou telle personne. Paradoxalement, nous
rencontrons la même difficulté avec les Américains,
non en raison de la corruption des autorités mais à cause
du système pénal américain, qui conduit à ce
que 95 % des affaires aboutissent à un plea agreement, c'est-à-dire
à une sorte de décision consensuelle entre l'accusation et
la défense, laquelle a notamment pour conséquence que la
documentation ou les preuves n'ont plus à être administrées
et n'existent plus.
Concernant la preuve du paper
trail, si les fonds passent par des Etats ou des places financières
dont les autorités n'accordent pas l'assistance, une coupure nous
empêche de faire la preuve du lien entre le crime et les fonds retrouvés
ici.
Quant aux moyens mis à
la disposition de l'ensemble de la justice civile, pénale et administrative,
ils représentent 1 % du budget de fonctionnement de l'Etat. Quinze
juges d'instruction doivent traiter 2 500 dossiers. Neuf personnes au parquet
doivent traiter 15 000 à 20 000 dossiers par an, y compris ceux
auxquels j'ai fait allusion. Sachez que le magistrat qui s'occupe de l'affaire
Elf, que vous entendrez tout à l'heure, a trente-six autres dossiers
dans son cabinet et que les magistrats en charge des affaires russes ont
aussi plusieurs dizaines d'autres dossiers dans leur cabinet. Ce sont des
magistrats spécialisés pour les affaires complexes. Nous
souffrons donc d'un manque de temps.
La Suisse est traditionnellement
sous-dotée en matière de police financière. Nous avons
une brigade financière qui est composée de policiers dont
la qualité principale est la bonne volonté. Ils n'ont pas
de formation à l'égal des brigades financières françaises.
Il n'y pas de spécialistes dans la police, sauf un, enfin, depuis
trois ans. La collaboration policière internationale dans ce domaine
est mauvaise. Interpol ne fonctionne pas. C'est une boîte aux lettres
lente. Ce n'est pas DHL ! Si j'ai besoin d'une assistance policière
à Madrid, je téléphone à l'inspecteur ici,
parce que je sais qu'il connaît un collègue qui travaille
là-bas. Mais si je passe par Interpol, je dois attendre six mois...
et encore ! L'entraide policière ne fonctionne que parce que les
flics se connaissent. Nous avons la chance à Genève d'avoir
des policiers que nous faisons voyager. Les juges les emmènent souvent
avec eux, de sorte qu'ils connaissent d'autres gens et peuvent établir
des relations. Nous avons enfin trois analystes financiers à l'instruction,
qui sont d'une aide considérable dans ces dossiers.
M. Jacky DARNE : Quelles sont
leurs caractéristiques ?
M. Bernard BERTOSSA : Ces analystes
financiers sont des employés du pouvoir judiciaire. Ils n'ont pas
un statut de policier. Ce ne sont pas non plus des experts privés.
Ils sont salariés du pouvoir judiciaire et affectés aux besoins
du juge d'instruction.
M. le Président : On peut
acheter des produits de luxe avec de l'argent liquide, sans limitation
de montant. Cela vous paraît-il poser problème ?
M. Bernard BERTOSSA : Vous me
prenez un peu au dépourvu. Je n'ai jamais considéré
que le recyclage d'argent dans des voitures de luxe soit un vrai gros problème.
Il est évident que les Russes qui viennent ici font vivre un certain
nombre de boutiques de luxe. 85 % des effectifs de certaines écoles
privées sont constitués d'enfants russes. Ces institutions
devraient sans doute disparaître si on ne pouvait pas utiliser des
dollars américains, mais je ne pense pas que cela soit économiquement
significatif. Plus dangereuses sont les acquisitions immobilières
et l'entrée de fonds d'origine criminelle sur les marchés
boursiers.
M. le Président : L'autorité
de contrôle, M. Huber, nous a fait part hier de ses préoccupations
quant à un mécanisme que la LBA n'avait pas pris en compte
consistant, lors d'augmentations de capital, à faire souscrire des
actions auprès des banques par l'intermédiaire de notaires.
La profession de notaire semble poser problème lorsqu'elle se livre
à ce genre d'exercice. Confirmez-vous cette analyse ?
M. Bernard BERTOSSA : Je pense
qu'elle est juste. Nous avons un exemple concret de ce type de recyclage.
Plus fréquent est le recours à des sociétés
offshore
établies en Suisse et qui sont libres d'exercer toutes les activités
financières qu'elles souhaitent, sauf les fonds de placement et
les activités de type bancaire pures qui sont soumises à
la loi fédérale sur les banques. Par l'intermédiaire
de ces officines, on peut investir son argent quelle que soit son origine
dans n'importe quelle activité commerciale.
M. Jacky DARNE : Elles ne sont
donc soumises à aucune autorité de contrôle ? L'implantation
de ce type d'entreprises est libre ?
M. Bernard BERTOSSA : Tout à
fait. Tout dépend du genre de société. Si vous constituez
une société anonyme, vous devez indiquer l'actionnariat d'origine.
Si vous avez des actionnaires fiduciaires, leurs noms apparaîtront
mais pas ceux des véritables détenteurs économiques
des actions. De plus, si la société est suffisamment importante,
ses actions peuvent être cotées en Bourse. Or le marché
boursier permet l'anonymat presque total des transactions.
M. le Président : Comme
nous ne sommes pas des spécialistes du droit des affaires, pourriez-vous
nous décrire les montages juridiques qui peuvent être opérés
? Si j'ai bien compris, il s'agit de sociétés offshore
?
M. Bernard BERTOSSA : Il y a des
sociétés offshore qui, comme leur nom l'indique, sont
actives en dehors du rivage. Ce sont des sociétés panaméennes,
des îles Caïmans, des îles Vierges britanniques, etc.,
qui ont une existence purement formelle dans un registre tout aussi formel
du paradis fiscal considéré. Leur administration est composée
de professionnels sur place qui délèguent le pouvoir de représenter
la société ici à un tiers: avocat, fiduciaire ou autre.
M. le Président : Ressortissant
suisse ?
M. Bernard BERTOSSA : Pas nécessairement,
ce peut être un ressortissant français, allemand ou anglais.
L'exercice n'est pas contrôlé à ce jour. Il pourra
donc, au nom de la société, accomplir tous les actes de la
vie commerciale et industrielle habituelle. Aussi longtemps qu'il n'aura
pas besoin d'une autorisation spécifique pour développer
telle ou telle activité, il pourra la développer librement.
Il pourra donc notamment ouvrir des comptes en banque, faire passer des
ordres en Bourse, obtenir toutes les prestations qu'une banque peut fournir
à ses clients. Il pourra investir dans des sociétés
suisses, par l'intermédiaire de fiduciaires ou par le rachat d'actions
à des actionnaires existants, ces opérations n'étant
pas soumises à contrôle, etc.
M. le Président : Les avocats
que nous avons rencontrés disent que cela n'est pas possible. Ils
disent que se trouvant dans le champ de la LBA, ils ont le devoir de connaître
non seulement leurs cocontractants mais aussi les ayants droit économiques.
Et s'ils ne connaissent pas les ayants droit économiques, disent-ils,
dans le cas où il y aurait infractions et poursuites, ils sont responsables.
Ils disent qu'ils n'agissent plus ainsi car ils peuvent être pénalement
attaqués. Cela voudrait dire qu'il y a la loi et d'autres pratiques.
M. Bernard BERTOSSA : Si la loi
était respectée, vous ne seriez sans doute pas ici et moi
non plus. Le problème, c'est que dans un processus de blanchiment,
à un certain moment, il doit bien y avoir une complicité
de la part d'un intermédiaire financier en place. C'est d'ailleurs
le point vulnérable des organisations criminelles. C'est le moment
où elles doivent entrer leurs profits criminels dans le réseau
d'apparence honnête. Ce passage-là peut être plus ou
moins subtil, plus ou moins camouflé, mais il y aura toujours un
moment où quelqu'un aurait dû se poser des questions et ne
se les est pas posées.
L'existence de la loi est une
chose, sa mise en _uvre en est une autre.
M. Jacky DARNE : L'application
de la législation repose en grande partie sur les organismes d'autorégulation.
Que pensez-vous de l'efficacité de cette mise en _uvre qui est encore
partielle, puisque des homologations restent à venir ? Considérez-vous
qu'il s'agit d'une organisation pertinente ?
M. Bernard BERTOSSA : Je suis
convaincu que l'on n'arrivera pas à bout de ces phénomènes
sans une collaboration des intermédiaires financiers eux-mêmes.
Faute de quoi, nos Etats de droit dériveront vers des Etats policiers,
et je ne pense pas que c'est ce que nous souhaitons. Le jour où
il y aura trop de gens pour contrôler, il faudra contrôler
les contrôleurs. D'une manière ou d'une autre, il faudra bien,
si l'on veut espérer tordre le cou à cette hydre dangereuse,
que les intermédiaires financiers honnêtes y mettent du leur.
Cette conviction étant
exprimée, le système que vous venez d'évoquer me paraît
en soi relativement bon. Le problème, c'est son efficacité
par rapport à ceux qui ne sont pas prêts à s'y soumettre.
On a vu des établissements bancaires genevois dotés de tous
ces instruments d'autorégulation, de compliance, se prêter,
après l'entrée en vigueur de la loi sur le blanchiment, à
des opérations dont le moins que l'on puisse dire est qu'elles ne
respectaient pas les engagements de diligence qu'ils avaient pris.
M. Jacky DARNE : Des sanctions
ont-elles été prises ?
M. Bernard BERTOSSA : Il est un
peu trop tôt pour parler de sanctions. C'est pourquoi la statistique
que vous évoquiez tout à l'heure n'est pas très significative.
Ces procédures prennent du temps et la loi n'a qu'un an et demi
d'existence.
M. le Rapporteur : Concernant
les sociétés offshore, vous avez employé une
formulation qui synthétise bien le problème. Vous avez dit
: ce sont des fictions économiques mais la communauté internationale
reconnaît juridiquement leurs opérations. Croyez-vous possible
qu'à un moment, ladite communauté internationale ou un certain
nombre de pays pionniers décident de ne plus reconnaître les
transactions interdites sur leurs territoires en provenance de sociétés
offshore
? Cela vous paraît-il réaliste pour traiter le problème
courageusement ? Le courage, personne autour de cette table n'en manque,
il nous reste à être efficaces.
M. Bernard BERTOSSA : Le phénomène
que nous évoquons ensemble aujourd'hui est un phénomène
mondial, à l'image des problèmes de protection de l'environnement.
Les initiatives individuelles peuvent avoir des effets d'annonce, des conséquences
psychologiques - c'est pourquoi je ne dis pas clairement " non " à
l'idée que vous évoquez -, mais son efficacité concrète
sera sans doute limitée. Si la France prenait cette initiative,
ses voisins en recueilleraient les fruits. Il conviendrait de prendre une
initiative collective à un niveau économiquement lourd. La
Suisse, par exemple, ne pourrait pas s'engager seule dans une opération
de ce genre, d'autant que les objections politiques seraient considérables.
On ne manquerait pas d'observer que le seul résultat serait le renforcement
de la puissance de nos concurrents.
M. le Président : Je vous
poserai une dernière question, relative à l'excuse fiscale.
On nous a fait valoir l'argument, qui semble très juste, selon lequel
ce qui marche à l'international se justifie parce que c'est aussi
la pratique nationale. N'est-il pas possible de procéder à
un découplage et de faire en sorte que la possibilité d'invoquer
l'excuse fiscale ne vaille pas pour les ressortissants nationaux suisses
?
M. Bernard BERTOSSA : Ce serait
tout à fait possible juridiquement. Je ne vois pas quelle serait
l'obligation pour la Suisse d'appliquer à ses propres ressortissants
des engagements qu'elle aurait pris internationalement à l'égard
des ressortissants d'autres Etats.
M. le Président : Autrement
dit, cet argument ne vous semble pas valide ?
M. Bernard BERTOSSA : Il n'est
pas suffisant pour justifier la position suisse actuelle. Cela dit, pour
l'évasion fiscale, comme pour la corruption : il faut être
deux. Il y a peu de corrompus sans corrupteurs. Il y a peu de gens qui
reçoivent de l'argent évadé sans qu'il y ait une volonté
active d'éluder son propre fisc.
M. le Président : Merci
beaucoup.
Audition de M. Paul PERRAUDIN,
Juge d'instruction du canton
de Genève
(compte-rendu de l'entretien
du 30 septembre 1999 en Suisse)
Présidence de M. Vincent
PEILLON, président
M. le Président : La démarche
des juges, souvent courageuse, parfois un peu isolée, nous importe
beaucoup. Cette mission d'information commune à la commission des
affaires étrangères et à la commission des lois de
l'Assemblée nationale a pour origine " l'appel de Genève
", relatif au travail des procureurs et aux difficultés que rencontrent
les juges à traquer l'argent sale. Nous avons donc souhaité
achever notre déplacement en Suisse en rencontrant les praticiens
du monde judiciaire.
En rencontrant les responsables
du Bureau de communication et votre collègue du canton du Tessin,
nous avons été surpris de découvrir que la plupart
des signalements faits à partir des déclarations de soupçon
n'apprenaient strictement rien aux autorités judiciaires parce qu'il
s'agissait de cas déjà déclarés. Cela est de
nature à mettre en doute l'efficacité du mécanisme
de la LBA et de la déclaration de soupçon. D'autant que les
banquiers que nous avons rencontrés nous ont déclaré,
avec une honnêteté qui les honore, que lorsqu'un client leur
posait difficulté, ils préféraient fermer son compte
et ne pas déclarer afin d'éviter toute mauvaise publicité.
Quel jugement portez-vous sur
ce mécanisme mis en place par la loi ? Quelle confiance accordez-vous
à l'efficacité de ces déclarations de soupçon
?
M. Paul PERRAUDIN : La question
est difficile car ce système fonctionne depuis relativement peu
de temps. Les statistiques qui ont dû vous être présentées
montrent que les enquêtes internes bancaires à l'origine d'une
déclaration de soupçon proviennent davantage de la presse
que de sources internes relevant de l'analyse liée à l'exercice
des obligations de diligence. C'est ainsi que les banques apprennent l'existence
d'opérations suspectes et, partant, annoncent les cas au Bureau
de communication.
Il faudrait passer à la
phase suivante où les intermédiaires financiers exerçant
leurs obligations de diligence, notamment celles de clarifier les relations
douteuses et de vérifier la plausibilité des explications
fournies sur la base d'un cas insolite, annonceraient l'existence de relations
d'affaires suspectes. Ces annonces, à source interne, ne sont guère
le fait des intermédiaires financiers, sauf peut-être celui
des grandes banques qui, par leur organisation, se trouvent en mesure d'identifier
les comptes ou les opérations douteux. En revanche, l'expérience
et l'organisation des autres intermédiaires financiers ne correspondent
pas encore à ce que l'on est en droit d'attendre.
Le seuil d'obligation d'annonce
est relativement élevé. L'obligation ne naît que dans
la relation d'affaires, donc la relation de compte. On a fait confiance
aux intermédiaires financiers pour décider à partir
de quand doit naître un soupçon fondé d'opération
douteuse. Le parlement a opté pour ce seuil qualitatif parce que
l'on s'est engagé sur le chemin de l'autorégulation. En Suisse,
on croit de très longue date aux vertus de l'autorégulation
dans le domaine financier. Celle-ci n'a de sens que si, parallèlement,
elle s'inscrit dans le cadre de dispositions de droit public contraignantes
émanant
notamment de la Commission fédérale des banques, autorité
de surveillance.
Nous avons constaté que
les cas annoncés étaient de nature à nous permettre
d'étendre les investigations à des indices qui n'avaient
pas été perçus au départ. En outre, plusieurs
affaires annoncées étaient déjà connues de
certaines autorités judiciaires cantonales. Un certain nombre d'informations
nous sont tout de même parvenues par le truchement du Bureau de communication
qui, apprenant l'existence d'une enquête d'importance, nous a annoncé
des comptes ou des relations d'affaires douteux, connexes, dont nous n'avions
pas connaissance.
L'efficacité du système
est encore difficile à appréhender mais il convient de l'intégrer
dans la conception suisse de l'autorégulation avec un seuil d'annonce
qualitatif. Nous partons du principe que les intermédiaires financiers
doivent identifier eux-mêmes les opérations douteuses car
ils sont professionnellement mieux à même de les percevoir.
Ce système, je le répète, ne peut pas exister sans
qu'existent parallèlement des règles contraignantes préventives
et répressives émanant notamment des autorités de
contrôle bancaires et financières.
M. le Président : On entend
dire et on lit que la place de Genève recèlerait en quantité
importante des capitaux issus de la mafia russe. Certains se hasardent
à les chiffrer, d'autres sont plus réticents. Quand on interroge
les banquiers, ils répondent que cet argent n'est pas chez eux.
En suivant le travail des juges, on s'aperçoit que cet argent se
trouve dans les banques suisses, pas seulement dans les petites banques
véreuses, mal connues, mal famées, mais dans des institutions
parfaitement dotées d'un système d'inspection et disposant
d'un code de déontologie, lesquels ont même inspiré
la LBA. Comment cet argent entre-t-il dans les banques et avez-vous une
idée de la masse qu'il peut représenter ?
M. Paul PERRAUDIN : L'argent n'entre
pas ou peu directement en Suisse par le système bancaire traditionnel.
Quand il y entre, c'est souvent par des intermédiaires financiers
autres que bancaires. C'est d'ailleurs en raison de ce constat que les
obligations de diligence ont été étendues à
tout le secteur non bancaire. On s'est rendu compte qu'il y avait là
une faille. Le GAFI a exercé une forte pression sur la Suisse pour
que les obligations de diligence s'étendent aux intermédiaires
non bancaires.
On peut penser, sans en avoir
la certitude, que l'argent entre dans des places financières où
les obligations de diligence sont nettement moins fortes, en particulier
où les obligations d'identification des ayants droit n'existent
pas ou quasiment pas. On peut penser que des pays de l'Est, comme la Pologne
et autres, où ces obligations de diligence n'existent pas et où
les normes sont beaucoup plus permissives, permettent l'entrée du
capital sale dans les circuits financiers. Ce n'est que dans une deuxième
phase, après introduction de l'argent sale dans un circuit financier
où la législation est moins stricte, que l'on voit arriver
l'argent en Europe occidentale. Lorsque l'on examine la provenance des
fonds arrivés en Suisse, on est amené très souvent
à constater que le parcours de ces fonds passe par des places financières
où les obligations de diligence n'existent quasiment pas.
Les intermédiaires financiers
suisses, même bancaires, se disent tributaires du pays d'où
provient l'argent. Certains pays, connus du GAFI, où la réglementation
existe très peu, devraient faire l'objet d'une obligation de diligence
renforcée. Dans d'autres pays " médians ", la réglementation
existe mais laisse subsister des failles considérables. Or les intermédiaires
financiers qui acceptent l'argent dans une phase de lavage ont souvent
recours à l'alibi consistant à dire que ce n'était
pas à eux de revérifier ce qui aurait dû l'être
dans un pays qui ne figurerait au demeurant pas sur la liste noire du GAFI.
S'il vient d'un pays connu par le GAFI pour son absence de législation
bancaire, l'intermédiaire doit faire preuve d'une vigilance accrue.
M. le Président : Des responsables
de Paribas nous ont dit que par le système swift de transmission
quasi instantanée, ils pouvaient recevoir un ordre de virement émis
d'un paradis fiscal mais passant par un intermédiaire, très
souvent aux Etats-Unis, sans avoir nécessairement l'identification
de celui qui était à l'origine de la chaîne.
M. Paul PERRAUDIN : Ils partent
vraisemblablement du principe que l'intermédiaire américain
a rempli ses obligations de diligence. Ils s'exonèrent à
tort de leurs propres responsabilités en disant que les obligations
de diligence ont déjà été remplies par un pays
agréé ou acceptable aux yeux du GAFI. On dit : si la banque
précédente n'a pas vu, comment voulez-vous que nous puissions
voir ? C'est souvent un alibi pour ne pas avoir à refaire un travail
de diligence sérieux.
M. le Président : De même,
s'il est fait appel à un notaire considéré comme ayant
dû lui-même respecter un certain nombre d'obligations, la banque
considère qu'il a fait son travail.
M. Paul PERRAUDIN : Le notaire
ou l'avocat. Pour ce type d'intermédiaires financiers, la réglementation
suisse pose un problème particulier. Si le secret de l'avocat est
une institution utile, il ne peut cependant pas être invoqué
par des avocats dont l'activité est celle d'intermédiaire
financier, puisqu'ils ont les mêmes obligations de diligence que
les autres intermédiaires.
M. le Président : Ils appliquent
un mécanisme d'autorégulation, mais nous avons eu deux échos
contradictoires. Aujourd'hui, un avocat qui conseille des banquiers nous
a dit que la situation était clarifiée. Hier, des représentants
de l'autorité de contrôle nous ont dit qu'avec les avocats,
on était encore loin du compte.
M. Paul PERRAUDIN : De ce point
de vue, ils ont raison de dire que rien n'est encore fait parce que l'organisme
d'autorégulation n'est pas encore opérationnel. Toutefois,
la jurisprudence du Tribunal fédéral établit déjà
la distinction entre l'activité usuelle de l'avocat et son activité
d'intermédiaire financier. Pour l'instant, on a résolu le
problème ainsi, même s'il n'est pas définitivement
réglé. Les avocats peuvent ouvrir dans les banques des comptes
d'étude par lesquels ne peuvent transiter que des avoirs directement
liés à leur activité traditionnelle : successions,
cautions, régime matrimonial, etc. Ces comptes doivent être
annoncés comme tels auprès des intermédiaires dépositaires.
Dans ce cas, les banques dépositaires des fonds n'ont pas une obligation
d'identification des ayants droit puisque ces opérations sont couvertes
par le secret de l'avocat. Un avocat qui exerce une activité financière
à titre professionnel et qui ouvre des comptes en son nom a l'obligation
de révéler l'identité exacte de son client. Un avocat
qui ouvre un compte en son nom doit indiquer qui est l'ayant droit économique
des sommes déposées. Dans ce cadre-là, il a les mêmes
obligations de diligence - notamment identification de l'ayant droit -
que tout intermédiaire financier.
Cette distinction est fondamentale
pour trouver une voie médiane entre la protection du secret de l'avocat
qui est justifiée dans son activité traditionnelle et les
règles qui doivent lui être appliquées dans son activité
d'intermédiaire financier. On a constaté que certains comptes
d'étude avaient été abusivement utilisés. Ces
dernières années, nous sommes, à plusieurs reprises,
intervenus afin que ces règles soient respectées. Le sont-elles
aujourd'hui ? Probablement mieux que jadis. Reste à savoir si c'est
encore suffisant !
M. le Président : Pouvez-vous
nous dire quelques mots sur les notaires ?
M. Paul PERRAUDIN : Les notaires
sont aussi considérés comme des intermédiaires financiers
lorsqu'ils acceptent des fonds à titre professionnel. Ils sont donc
soumis aux même obligations de diligence. Je ne suis pas très
familier de leurs activités. Lorsqu'en Italie, les choses se faisaient
difficiles en raison de la chute de la lire, on a vu passer en Suisse d'importantes
quantités de fonds en liquide qui ont permis, par exemple, à
des Italiens de venir acheter en Suisse des immeubles sans avoir besoin
de crédit bancaire. Un notaire qui accepte des fonds dans le cadre
de transactions de cette nature a des obligations de diligence. S'il a
un soupçon sur l'origine criminelle des fonds, il doit l'annoncer.
En tout cas, il doit procéder à ses obligations de diligence,
clarifier la relation avec son client et, le cas échéant,
si les soupçons persistent, il est fondé à l'annoncer.
M. le Président : Connaît-on
des exemples de sanctions à l'égard des notaires ou des avocats
? En France, les notaires ont réagi à la suite de la condamnation
pénale sévère de l'un de leurs confrères. Je
vous pose la question parce que l'autorité de contrôle semble
considérer que la mobilisation des avocats ou des notaires, est
encore très insuffisante.
M. Paul PERRAUDIN : L'article
305 ter du code pénal oblige les intermédiaires financiers
à identifier les ayants droit. La simple violation de cette obligation
permet une condamnation pénale. Quand l'avocat ou le notaire est
entré dans le processus de blanchiment, intentionnellement ou non,
ce n'est plus cette disposition qui s'applique mais celle relative au blanchiment
d'argent, art. 305 bis du code pénal, alors que dans la phase
antérieure, s'il viole ses obligations d'identification, il commet
une infraction objective, spécifique, qui n'a rien à voir
avec le blanchiment lui-même.
Pour répondre directement
à votre question, on vous a sans doute présenté la
formule A de la convention de diligence des banques par laquelle le titulaire,
physique ou moral, d'un compte désigne à la banque le nom
de l'ayant droit économique. Une jurisprudence suisse relativement
récente considère que ce document est un titre et que s'il
comprend des indications fausses, on est en présence d'un faux dans
les titres. L'avocat ou tout autre intermédiaire financier qui déclarerait
que l'ayant droit économique est M. X alors qu'il s'agit de M. Z
peut être poursuivi pour faux dans les titres. Outre quelques condamnations
pour violation de l'article 305 ter du code pénal relatif
au défaut de vigilance en matière d'opérations financières,
des condamnations pour faux dans les titres ont également été
prononcées par des juges en raison de la fausse identification de
l'ayant droit économique d'une relation de compte.
M. le Président : Il serait
intéressant de savoir à quoi ont été condamnés
ceux qui ont commis des faux dans les titres.
M. Paul PERRAUDIN : Les cas ne
sont pas très nombreux. Les statistiques dans le domaine du blanchiment
comprennent les condamnations pour blanchiment et celles dont les qualifications
juridiques retenues sont connexes ou dérivées, telles que
le faux dans les titres pour une fausse désignation d'ayant droit.
Dans ce domaine, en Suisse comme dans les autres pays, la statistique est
donc assez difficile à tenir alors même qu'elle est un instrument
indispensable au contrôle de l'efficacité opérationnelle
de la lutte contre le blanchiment.
En Suisse, place financière,
on rencontre sans doute un problème particulier en raison du fait
que les infractions primaires génératrices des fonds criminels
sont généralement commises à l'étranger. Toutefois,
une jurisprudence fédérale permet de poursuivre également
pour acte de blanchiment l'auteur des infractions primaires. L'auteur d'actes
de corruption peut également blanchir le produit de sa propre activité
criminelle, de telle sorte qu'il peut être poursuivi en concours
avec le blanchiment d'argent. C'est sur cette jurisprudence que l'on s'est
fondé pour condamner également pour blanchiment d'argent
les auteurs de l'infraction primaire commise à l'étranger.
Il est resté du ressort de la justice étrangère de
poursuivre les auteurs des infractions primaires. Cela fut le cas, par
exemple, dans les affaires de corruption espagnoles. Plusieurs jugements
rendus pour blanchiment ont touché aussi les auteurs de la corruption.
M. le Président : On dit
qu'au moins 50 % de l'argent " sale " vient de la drogue. Votre collègue
le procureur du Tessin nous a cité hier cette proportion. Dans les
cas dont vous avez à connaître à Genève, estimez-vous
que le délit à la base de l'argent " sale " est principalement
le trafic de drogue ?
M. Paul PERRAUDIN : Je suis incapable
d'indiquer des proportions. J'ai tout de même le sentiment que la
corruption, ce qui est lié à la corruption ou plus généralement
au crime organisé jusqu'au détournement de fonds publics,
est aujourd'hui devenu une source prépondérante d'argent
sale.
M. le Président : Quand
on entend le mot de corruption, on a tendance à penser à
de lointains pays africains ou asiatiques. Pour votre part, entendez-vous
corruption d'Etat, corruption de grandes sociétés, corruption
politique ?
M. Paul PERRAUDIN : J'entends
plutôt corruption publique.
M. le Président : Qui concerne
aussi de grandes démocraties.
M. Paul PERRAUDIN : A l'évidence,
oui.
M. le Rapporteur : Tout à
l'heure, M. Bertossa nous a livré un début d'analyse sur
les différences entre les cantons de la Confédération
helvétique. Nous avons eu le sentiment qu'il se produisait un réveil
des appareils judiciaires du Tessin et des cantons de la Suisse romande.
Quel est votre sentiment sur les cantons de la Suisse alémanique
? Comment, avec les mêmes lois fédérales, les systèmes
cantonaux peuvent-ils produire des conséquences aussi disparates
?
M. Paul PERRAUDIN : Difficile
question. Sans opposer Genève au Tessin ou à Zurich, on peut
faire un constat général. Genève est une place financière,
Zurich aussi, la comparaison est donc possible. Pourquoi une magistrature
est-elle plus faible dans un canton qu'elle ne l'est dans un autre ? C'est
aussi une question d'état d'esprit. En Suisse, notre arsenal juridique
couvre largement la problématique du crime organisé ou de
la corruption. Après, cela dépend beaucoup de la détermination
des magistrats. On dépend toujours de sa propre motivation. Certains
attendent d'avoir tous les instruments en main pour essayer d'en faire
quelque chose. D'autres se contentent du peu dont ils disposent pour essayer
de construire et de remplir le rôle qui est le leur.
M. le Président : Se sentent-ils
soutenus par l'opinion publique ? En France, cela devient un vrai sujet.
Nous avons une garde des sceaux qui avance résolument dans ce domaine.
Depuis deux jours que nous sommes ici, nous avons le sentiment que l'opinion
publique et même les politiques sont assez loin de considérer
cela comme une priorité.
M. Paul PERRAUDIN : Le crime organisé
est une notion relativement abstraite ; il est multiforme. Il est donc
assez difficile de faire comprendre ce concept. Un effort pédagogique
doit être réalisé car pour que ce concept soit concrètement
perçu, il faut savoir s'exprimer simplement et avec conviction.
Cela étant, ce que nous voyons dans nos procédures est assez
terrifiant - je pèse mes mots - car on s'aperçoit, dans la
réalité, que cette gangrène ne s'étend pas
seulement aux pays traditionnellement touchés par les phénomènes
de corruption mais atteint aussi largement les pays européens. Nous
en avons une telle perception parce que nous en examinons les circuits
financiers qui sont très révélateurs. Les chiffres
ne trompent personne. Les déclarations peuvent faire illusion -
on peut tricher ou mentir - mais la réalité chiffrée
ne trompe pas, elle indique clairement qui ont été les bénéficiaires
des processus de corruption ou de criminalité organisée.
A partir de ce constat, ceux qui travaillent sur ce genre d'affaires peuvent
exprimer un sentiment de grande préoccupation. Cette situation résulte
des insuffisances de moyens mais aussi de notre incapacité à
expliquer ces phénomènes et à faire mesurer le poids
des enjeux au monde politique. Notre perception des circuits financiers
criminels fait que nous sommes plusieurs à dire aujourd'hui, de
façon fondée, que ces phénomènes de corruption
sont beaucoup plus étendus qu'on ne le pense.
M. le Président : Pensez-vous
qu'ils s'amplifient ou qu'on les voit mieux ?
M. Paul PERRAUDIN : Il est probable
qu'on les voit aussi mieux. Dès lors, on mesure les insuffisances
de l'entraide judiciaire et de la coordination internationales. Dans le
domaine des stupéfiants, par exemple, une coordination se fait avant
que les enquêtes ne démarrent. Les pays se concertent souvent.
Dans le domaine de la criminalité financière y compris la
corruption, les pays ne se concertent pas avant mais après... et
encore, quand ils se concertent ! Les règles de l'entraide judiciaire
sont suffisamment difficiles pour entraver les processus d'enquête,
en tout cas momentanément. On mesure donc la difficulté de
l'entraide judiciaire : problème de coordination, mais également
expérience et formation des magistrats et enquêteurs insuffisantes.
Tout cela est une nécessité qui se fait de plus en plus sentir.
On ne s'improvise plus dans l'examen des circuits financiers criminels.
Il y faut une certaine expérience qui doit s'acquérir. Souvent
les magistrats ne restent pas en poste assez longtemps pour donner le meilleur
de leur efficacité.
M. le Président : Ces inquiétudes
que vous exprimez, liées à un facteur important qu'est la
corruption publique, nous préoccupent aussi beaucoup puisqu'elles
concernent les grandes démocraties avancées. N'avez-vous
pas le sentiment qu'en travaillant sur ce sujet, on s'attaque presque à
une évidence et que là réside la difficulté
? Les grandes entreprises du monde occidental fonctionnent presque de façon
institutionnelle, connue de tous les praticiens, avec une partie liée
à ce que l'on appelle la corruption. On s'attaque là à
un système général plutôt qu'à des exceptions,
ce qui peut sembler un peu décourageant.
M. Paul PERRAUDIN : Cela dépend
de vos motivations et de vos priorités. Les normes existantes ne
doivent pas être des alibis. Les magistrats sont là pour les
faire respecter. A partir d'un certain moment, jouer son rôle jusqu'au
bout en dépit des découragements est une affaire d'état
d'esprit, de détermination et de motivation. Je vous le dis tel
que je le ressens.
Le phénomène est
généralisé. On dira peut-être que pour une procédure,
telle société est dans le collimateur de la justice alors
que l'on sait que des dizaines d'autres ont des comportements répréhensibles
similaires. Faut-il s'arrêter pour ce motif ? Je ne le crois pas.
De la même façon, pour la criminalité financière
traditionnelle qui ne relèverait pas de la corruption, on constate
que le comportement de sociétés transnationales devient inquiétant.
On peut penser qu'elles travaillent presque toutes avec d'importants fonds
- caisses noires ou fonds offshore,
je ne sais pas comment les qualifier - sortis illégalement de leur
patrimoine social, c'est-à-dire de leur comptabilité officielle.
C'est occulté par ces caisses noires, que le comportement criminel
est rendu possible. Ces comptes noirs sont en effet souvent des comptes
corrupteurs servant à l'obtention de contrats publics.
De sérieux problèmes
nous attendent. Sans parler des aspects liés à la fiscalité
- je n'aborde que la criminalité financière - l'ampleur de
ces pratiques illégales et l'importance des avoirs sociaux détournés
avec des méthodes que l'on connaît devient intolérable.
Ces comptes sont utilisés à des fins multiples, même
à des fins licites, mais la volonté est d'occulter les opérations.
Les caisses noires des sociétés transnationales sont un sujet
qui mériterait d'être examiné pour lui-même car
il fait partie des processus de blanchiment, comme mériterait d'être
examiné aussi, dans ce contexte, le phénomène des
grandes concentrations d'entreprises et leur financement.
Les opérations de compensation
sont un autre sujet de préoccupation, puisqu'elles permettent de
mobiliser dans n'importe quelle partie du monde des sommes considérables
hors circuits financiers traditionnels. Elles ne laissent ainsi pratiquement
aucune trace repérable. La contre-valeur de n'importe quelle somme
collectée dans un pays peut être remise à des intermédiaires
à l'étranger, sans que cet argent sorte physiquement du pays
et donc sans laisser une trace de transfert.
Ce sont donc autant de sujets
d'inquiétude. Depuis sa création, en 1989, le GAFI tente
de proposer des débuts de solution. Même les centres offshore
ont
commencé à être un peu chahutés afin de les
contraindre à une coopération judiciaire minimale.
M. le Président : Une des
raisons de la création de notre mission d'information est une réelle
inquiétude sur deux points.
D'une part, dans cette forme de
délinquance concernant un certain nombre de grandes sociétés
que vous avez évoquée, on a l'impression de se heurter rapidement
à la raison d'Etat ou aux intérêts géostratégiques,
les deux étant liés.
Le développement des travaux
du GAFI à l'intérieur de grands organismes internationaux
tout à fait respectables et utiles tels que l'OCDE, le G7 ou le
FMI, le fait que le droit produise de la norme, n'empêchent pas les
mauvaises pratiques de se perpétuer, de sorte que l'on peut penser
que le droit et la norme juridique assurent essentiellement une fonction
idéologique au sens marxiste d'autrefois, c'est-à-dire génère
un système d'illusions pour mieux masquer des pratiques douteuses.
Avez-vous le sentiment que les trois ou quatre grands colloques internationaux
sur la question du blanchiment organisés cette année ont
réellement fait avancer les pratiques ?
M. Paul PERRAUDIN : J'ai été
entendu récemment à l'OCDE avec plusieurs collègues
européens. La rencontre s'adressait à des praticiens et à
des fonctionnaires des pays concernés par les effets de la corruption.
Ce fut là une occasion de leur faire partager nos préoccupations
et de recourir à la pédagogie nécessaire pour les
sensibiliser à cette problématique. Quand on dit qu'en Suisse
on croit aux vertus de l'autorégulation, c'est aussi une manière
didactique de rendre responsables ceux qui sont au front. La meilleure
façon d'intégrer les règles et de les faire respecter,
c'est de permettre aux intermédiaires financiers d'édicter
eux-mêmes des règles de comportement propres à leur
profession dans un système financier soumis à une autorité
publique de surveillance. Un très grand effort de pédagogie
est nécessaire pour une sensibilisation optimale. Ces colloques
en sont l'occasion. Cela étant, il faut s'armer de patience pour
faire avancer les choses.
En matière de coopération
internationale, les législateurs prévoient toujours des dispositions
tendant à protéger les intérêts stratégiques
nationaux ou les intérêts économiques prépondérants.
La loi d'entraide suisse, par exemple, prévoit une sauvegarde de
cette nature. On constate aussi que les pays qui ne veulent pas remplir
leurs obligations internationales de coopération, notamment dans
le domaine de la corruption publique, masquent leur absence de volonté
sous des dispositions de cette nature. Il convient de se mobiliser pour
que de telles règles ne puissent pas être invoquées
dans n'importe quelle situation pour refuser la coopération internationale
en matière pénale.
Un sujet de préoccupation
du même ordre tient au problème des immunités abusives.
M. le Rapporteur : Pourriez-vous,
comme votre collègue Bertossa, procéder à une évaluation
de la coopération, non seulement franco-suisse, mais aussi avec
l'ensemble des Etats européens ou non européens qui vous
requièrent sur un certain nombre de questions ou, à l'inverse,
que vous requérez ? Je pense notamment au Chili, à l'Argentine,
à la Russie. Quels sont les points sur lesquels il vous paraît
utile d'agir politiquement ?
M. Paul PERRAUDIN : Il convient
d'établir une distinction entre l'entraide traditionnelle, qui concerne
les informations et les preuves (documents bancaires et financiers) et
la grande entraide, qui concerne le problème de l'extradition. Je
pense que l'on a sous-estimé tous les problèmes liés
à l'extradition et plus spécifiquement à la non-extradition
des nationaux.
En ce qui concerne l'entraide
traditionnelle, l'idéal serait que les frontières nationales
ne puissent pas retarder les processus de communication d'informations
et que, par exemple, un juge de Paris puisse agir à l'étranger,
de la même manière qu'un juge suisse qui irait faire une enquête
à Zurich et obtiendrait l'information quasiment en direct.
Les canaux de l'entraide entraînent
des retards, parfois normaux, mais souvent inacceptables car constitutifs
de préjudices considérables dans les procédures pénales
engagées à l'étranger. Il se produit ainsi un délai
inacceptable entre la requête de coopération et la transmission
de l'information requise.
Il n'est plus acceptable que de
nombreux mois s'écoulent avant que l'autorité requérante
puisse poursuivre son enquête, au motif qu'une autorité requise
n'aurait pas rempli ses obligations avec la diligence nécessaire.
On constate ainsi que certaines
règles d'entraide judiciaire internationale sont critiquables et
devraient être supprimées. Par exemple, pour la Suisse, on
ne comprend pas qu'un inculpé dans une procédure étrangère
ait accès à la documentation et à l'information requise
avant le magistrat étranger. Une telle règle n'est pas adéquate.
On ne comprend pas non plus que le magistrat requis de l'entraide soit
limité par la mission du juge étranger, alors qu'il serait
en mesure de collecter lui-même d'importantes informations susceptibles
de faire progresser l'enquête étrangère.
Toutes ces sortes de complications
ou de réserves sont de nature à freiner l'entraide judiciaire,
insuffisamment fluide pour répondre aux exigences d'efficacité
et de célérité de la justice.
Certains pays considérés
comme de bons élèves par le GAFI ne le sont pas. D'autres
qui passent pour de très mauvais élèves ont réalisé
des progrès. Et puis il y a ceux qui se confondent dans la masse,
dont on n'entend jamais parler mais qui mériteraient la mention
: " Peut faire mieux ". Parmi les pays qui passent pour de bons élèves
et qui ne le sont objectivement pas, je citerai l'Angleterre qui nous pose
un problème très sérieux, aussi bien en matière
d'entraide traditionnelle qu'en matière d'extradition. D'autres
pays, tels que le Luxembourg, ont amélioré leur système,
ce qui ne signifie pas encore qu'ils répondent aux attentes légitimes.
M. le Rapporteur : Quelle amélioration
a-t-il apportée ?
M. Paul PERRAUDIN : J'ai constaté
une certaine détermination des magistrats. C'est aussi lié
à cela. Dans le domaine de la coopération internationale,
des instruments sont sous-utilisés et sont même ignorés
par les magistrats. Je pense par exemple à la convention du Conseil
de l'Europe sur le blanchiment, que la France a également ratifiée.
C'est un instrument efficace s'il est utilisé.
A mon sens, la collaboration avec
le Luxembourg s'est améliorée en raison, sauf erreur, de
l'adoption de nouvelles normes rendant la procédure plus fluide
et depuis la mise en place d'une brigade financière comportant des
analystes financiers.
Le Liechtenstein est un des pays
où la coopération internationale est extrêmement difficile.
Avec d'autres pays, la collaboration
demeure peu efficace voire inexistante. Lorsque la collaboration n'a pas
lieu, le juge qui requiert l'entraide doit se manifester et montrer sa
détermination. Si aucune progression ne se fait dans un dossier
et que le juge requérant ne réagit pas, il peut être
suspecté de s'accommoder de la passivité de l'autorité
requise, alors qu'en montrant sa détermination, il a une chance
de faire progresser la procédure.
Outre les problèmes d'entraide
traditionnelle, reste celui de l'extradition et de la non-extradition des
nationaux. Cet instrument de procédure, qui ne doit être utilisé
que dans des cas graves - il s'agit de décerner des mandats d'arrêt
en vue d'extradition -, est à la disposition des juges et devrait
être utilisé plus souvent. Il conviendrait aussi que les pays
en viennent à extrader leurs nationaux, en tout cas dans ceux où
les standards minimums relatifs aux droits de la défense sont concrètement
et suffisamment élevés pour que l'on puisse faire confiance
aux autorités judiciaires amenées à juger.
Je n'ai évoqué que
quelques pays proches s'agissant de l'entraide judiciaire internationale.
Il faudrait parler aussi de tous les centres offshore où
la coopération internationale est quasi inexistante.
M. le Rapporteur : Que se passe-t-il
concrètement lorsque vous envoyez une commission rogatoire à
Tortola, par exemple ?
M. Paul PERRAUDIN : Il n'y a pas
de réponse. Une relation commence à s'établir lorsque
le juge requérant se déplace.
M. le Rapporteur : Y êtes-vous
déjà allé ?
M. Paul PERRAUDIN : Non. Aux Bahamas,
l'entraide s'est effectuée avec l'aide des Américains qui
ont des moyens de pousser la coopération. C'est extraordinaire.
Pour se faire ouvrir certaines places offshore, il faut utiliser
les Américains. On obtient alors certains résultats. En revanche,
le processus judiciaire ordinaire, c'est-à-dire la voie directe,
est beaucoup trop lent quand il aboutit. On ne peut pas attendre cinq ou
six ans pour une extradition ou pour une transmission d'informations.
M. le Rapporteur : Qu'avez-vous
pu obtenir concrètement, dans une de vos procédures, grâce
au soutien du drapeau étoilé ?
M. Paul PERRAUDIN : Des informations
sur des circuits financiers. Les fonds passent généralement
par un de ces paradis offshore. Le circuit est utile lorsqu'il est
continu. Il faut l'établir complètement, de l'origine criminelle
à sa destination finale - soit l'enrichissement de personnes ou
son intégration dans l'économie légale. Quand il manque
un maillon de la chaîne, il faut chercher à l'obtenir. Il
faut déterminer comment des fonds entrés aux Bahamas en sont
sortis. Si vous connaissez l'entrée et pas la sortie, la chaîne
est coupée. Un paradis offshore comme Singapour est imperméable.
Par des contacts personnels, on
arrive à mobiliser un peu les acteurs mais on devrait pouvoir faire
sans cela. On obtient plus en se déplaçant. Il est en effet
difficile d'intéresser une autorité étrangère
à des investigations portant sur une enquête qu'elle ne maîtrise
pas. Il faudrait ainsi que des règles soient instituées pour
que des magistrats puissent se déplacer beaucoup plus facilement
et surtout appliquer leurs propres règles de procédure dans
la mesure où, par définition, elles seraient compatibles
avec l'ordre juridique local.
Il conviendrait d'accepter que
s'applique non plus la procédure du lieu d'exécution des
actes mais la procédure du lieu de l'autorité requérante.
Il y a évidemment quelques problèmes avec les pays anglo-saxons,
qui ont une procédure et un droit matériel qui ne correspondent
pas aux nôtres. Il est temps de fixer des règles où
le magistrat étranger puisse se déplacer et effectuer les
actes lui-même, parce qu'il a la maîtrise de la procédure
ou d'accepter qu'il participe de façon active à l'exécution
des actes qu'il a lui-même requis dans le contexte de sa propre procédure.
Ce sont des questions qui devraient
être examinées pour garantir l'efficacité des procédures.
Aujourd'hui un juge d'instruction, en particulier financier, doit raisonner
en termes d'efficacité et non seulement agir formellement. Nous
sommes obligés d'intégrer, de façon pondérée,
dans le respect des règles de procédure, des notions d'efficacité.
Cela ne signifie pas que l'on puisse se passer des règles de procédure
qui constituent des garde-fous nécessaires. Il est difficile de
réaliser un bon dosage entre les règles de procédure
pénale nécessaires et l'intégration de critères
d'efficacité. L'efficacité passe par des stratégies
d'investigation. Aujourd'hui elles ont changé. Elles doivent probablement
faire appel à des services de renseignements (intelligence service)
destinés à permettre aux magistrats de comprendre les réseaux,
les filières - ce que les juges d'instruction ne sont pas vraiment
capables d'appréhender au regard notamment de l'internationalisation
du crime.
Quand on parlait de stratégie
il y a 10 ans, les juges étaient suspectés d'utiliser des
méthodes déloyales. Il n'en est rien. La stratégie
est une méthode totalement loyale qui respecte les règles.
Il faut cependant en avoir une au risque d'être inefficace.
La confiscation des gains illicites
est un autre problème. Il faut des règles qui permettent
de confisquer les valeurs illicites sans trop d'obstacles. Le crime ne
doit pas pouvoir payer. En Suisse, dans le domaine du crime organisé,
on a introduit le renversement de la charge de la preuve, ce qui constitue
une petite révolution dans la tradition juridique. Lorsque quelqu'un
est inculpé d'une infraction relevant de l'organisation criminelle,
on présume que les fonds qu'il a sous sa maîtrise sont d'origine
illicite. C'est à lui de prouver la provenance licite de ses fonds
mais il appartient à l'accusation de prouver l'organisation criminelle.
Ces règles de procédure
permettent de renforcer l'efficacité de la politique criminelle
par la confiscation des biens illicites. Si l'on compare le montant de
ce qui est saisi et finalement confisqué par rapport à l'évaluation
des gains illicites établie par l'ONU ou par d'autres institutions,
il faut bien convenir que le résultat est extrêmement faible.
Pendant très longtemps la confiscation des biens illicites n'a pas
constitué un des objectifs de la politique criminelle mais cela
doit en être un. Les règles de confiscation doivent être
adaptées pour le permettre.
M. le Président : Je me
demande si j'ai bien compris ce que vous vouliez dire quant à la
définition de la notion de relations d'affaires. Vous nous avez
dit que le principe de l'autorégulation ou de l'autocontrôle
était une bonne chose. Toutefois, j'ai relevé d'une part
l'imprécision de la notion de soupçon fondé et la
difficulté pour les établissements concernés d'établir
eux-mêmes cette déclaration ou annonce ; d'autre part, le
flou que revêt la notion de relation d'affaires tel que cela ressort
du rapport du Bureau de communication au paragraphe 50. Avez-vous un point
de vue sur cette notion de relation d'affaires ? Cela nous éclairerait.
M. Paul PERRAUDIN : En Suisse,
la relation d'affaires, c'est essentiellement la relation de compte.
M. le Président : Compte
ouvert ?
M. Paul PERRAUDIN : Compte ouvert
alors même qu'il ne serait pas encore opérationnel. Il peut
y avoir un décalage entre l'ouverture du compte et son utilisation.
La circulaire 98-1 de la Commission fédérale des banques,
qui s'adresse uniquement aux banques et non pas aux autres intermédiaires
financiers, prévoit que l'obligation d'annonce est également
applicable hors relation d'affaires, hors relation de compte. Imaginez
que quelqu'un se présente dans une banque avec de faux titres, repérés
comme tels : la banque doit en informer le Bureau de communication, alors
même qu'elle aurait décliné d'emblée la relation
d'affaires. Pour les intermédiaires financiers bancaires, la circulaire
sur le blanchiment a en effet introduit une obligation d'annonce, même
hors relation d'affaires, lorsqu'il y a soupçons fondés manifestes
que les valeurs patrimoniales sont d'origine criminelle.
Il existe une tradition suisse
d'auto-réglementation. La convention de diligence des banques existe
depuis de très longues années. Elle a été grandement
améliorée en 1992 par des obligations d'identification formelles.
En effet, l'obligation des intermédiaires financiers d'identifier
l'ayant droit est un point névralgique dans la lutte contre le blanchiment.
Quand un Juge est à la recherche de fonds criminels, il connaît
peut-être M. Dupont, mais M. Dupont n'est peut-être pas le
titulaire du compte ; il peut n'être que l'ayant droit d'une société
qu'il a lui-même constituée. Cette obligation d'identification
permettra de retrouver les fonds incriminés, M. Dupont ayant pu
être repéré, non pas comme titulaire d'un compte mais
comme ayant droit d'une société ayant ouvert le compte. On
pourra aussi identifier Dupont non pas comme ayant droit ou comme titulaire,
mais comme fondé de procuration, car la circulaire contre le blanchiment
n° 98-1 oblige aussi les intermédiaires financiers à
constituer des registres de fondés de procuration. C'est un autre
moyen d'identifier et de retrouver des fonds suspectés d'être
d'origine criminelle alors que l'on ne sait pas sous quelle relation de
compte se trouvent ces fonds.
J'insiste sur ces points car ils
font partie des plus importantes recommandations du GAFI.
M. le Président : Quand
on remonte à des sociétés offshore, aux îles
Vierges ou ailleurs, on ne retrouve pas le véritable ayant droit
économique.
M. Paul PERRAUDIN : Vous ne savez
pas où les comptes sont ouverts, mais avec le système d'identification,
si un compte est ouvert en Suisse au nom d'une société offshore,
l'ayant droit doit être désigné. Peut-être aura-t-on
donné une fausse identité de l'ayant droit mais cela est
un autre problème. Le titulaire devra désigner l'ayant droit
du compte. Par cette identification, l'ayant droit est repéré
et les fonds criminels peuvent être retracés. Je peux donc
demander aux intermédiaires financiers suisses : M. Dupont est-il
titulaire d'un compte ? Est-il l'ayant droit d'une relation de compte ouverte
ou/et le fondé de procuration ? A-t-il fait des opérations
de caisse ? Les opérations de caisse sont des opérations
sans relation de compte. Il existe en Suisse l'obligation de répertorier
les opérations de caisse à partir de 25 000 FS.
On va même plus loin, parce
que l'on s'est rendu compte qu'il était possible à partir
d'un pays de gérer d'importants avoirs à l'étranger.
Il existe ainsi une relation juridique de mandat entre le client et la
banque pour des avoirs déposés à l'étranger.
On peut ainsi identifier des avoirs criminels déposés à
l'étranger par l'existence de mandats de gestion confiés
à des intermédiaires financiers suisses. Par ce biais, on
peut repérer certains systèmes mis en place où l'argent
est déposé à l'étranger et géré
d'une place financière avec les services bancaires usuels.
M. le Président : Je formulerai
différemment ma question. J'ai compris que l'on parvenait à
identifier des prête-nom, des intermédiaires financiers, mais
en remontant vers les sociétés offshore, il me semble
que l'on finit par aboutir à un écran total derrière
lequel la personne au début de la chaîne peut parfaitement
se dissimuler.
M. Paul PERRAUDIN : Je ne vois
pas très bien ce que vous voulez dire. Bien entendu, la société
est constituée. Elle comprend des organes, par exemple panaméens
et elle va délivrer un mandat à une tierce personne qui peut
être un intermédiaire de l'ayant droit. Ce mandataire de la
société va pouvoir ouvrir des comptes dans n'importe quel
pays du monde puisqu'il est autorisé par les organes de la société.
Dans les pays où l'identification est exigée, en Suisse par
exemple, le mandataire sera obligé de désigner l'ayant droit
économique de ce compte. Dans les pays où il n'y a pas d'exigence
d'identification, la société _uvrera par l'intermédiaire
de ce mandataire qui n'est pas forcément le véritable propriétaire
des fonds. Si vous ouvrez un compte à Varsovie, vous pouvez dire
: " Je m'appelle Mickey et je veux ouvrir un compte au nom de Mickey
". On ne vous demandera pas qui est Mickey, ni s'il est le véritable
propriétaire économique des fonds. Il n'y a pas d'exigence
d'identification et on ne saura jamais qui est derrière Mickey.
M. le Président : J'avais
le sentiment que des pays comme le Liechtenstein avaient des formules de
droit des sociétés permettant de désigner comme l'ayant
droit économique quelqu'un qui n'était pas le réel.
M. Paul PERRAUDIN : Vous parlez
des fondations.
M. le Président : Dans
vos enquêtes, est-ce un véritable souci ?
M. Paul PERRAUDIN : C'est un véritable
souci. Dans certaines structures juridiques, on voit que les propriétaires
économiques des fonds sont complètement déconnectés
de la structure juridique mise en place. On doit considérer que
suivant l'exigence d'identification, le bénéficiaire économique,
tel que l'on comprend cette notion, est celui qui a la maîtrise effective
des fonds, le propriétaire des fonds. Dans nos investigations en
Suisse, en visant les structures juridiques du genre fondation, on comprend
que les banques, dans l'exigence d'identification suisse, doivent pouvoir
identifier le premier bénéficiaire, que l'on considère
comme l'ayant droit. Quelle que soit la structure juridique mise en place,
l'obligation d'identification est réelle et non pas formelle. Cela
procède d'une notion économique de la maîtrise des
fonds. On doit pouvoir se dire que, quelle que soit la structure juridique
mise en place pour dissimuler l'ayant droit à l'égard de
tiers, l'exigence d'identification doit être suffisamment forte pour
que l'on ait trace de cette personne.
M. le Président : Les pays
où l'identification n'est pas obligatoire sont-ils nombreux ?
M. Paul PERRAUDIN : C'est le cas
de nombreux pays européens. L'Espagne, par exemple, où l'on
ne distingue pas toujours l'ayant droit du fondé de procuration.
C'est, en tout cas, ce que me
disait récemment un banquier espagnol.
Sans cette obligation, il nous
est difficile d'agir dans le domaine du blanchiment. C'est d'ailleurs pour
cette raison, qu'en Suisse, nous avons érigé l'omission d'identification
en infraction pénale objective. L'intermédiaire qui n'identifie
pas est passible d'une peine d'emprisonnement.
M. le Président : On peut
donc être membre de l'Union européenne et n'avoir pas cette
obligation d'identification ?
M. Paul PERRAUDIN : Tout à
fait.
M. le Président : Pourtant,
ces pays sont membres du GAFI !
M. Paul PERRAUDIN : Vous pouvez
être membre du GAFI et ne pas suivre entièrement ses recommandations.
Par exemple, si vous êtes Canadien, avec une législation anti-blanchiment
très faible, et si votre ami américain vous soutient au GAFI,
vous ressortez tout de même avec un rapport d'évaluation satisfaisant.
(Sourires.)
M. le Président : Cela
méritait d'être dit. C'est aussi l'impression que nous avions
mais c'est rarement dit.
Monsieur le juge, nous vous remercions.
Audition de M. Michel Y. DÉROBERT,
Secrétaire général
de l'Association des banquiers privés suisses
accompagné de MM. Edouard
CUENDET, Premier Secrétaire
et Denis MATHIEU, Secrétaire
(compte-rendu de l'entretien
du 30 septembre 1999 en Suisse)
Présidence de M. Vincent
PEILLON, président
M. le Président : Monsieur
Dérobert, nous avons assez bien travaillé hier sur la LBA.
Compte tenu du temps limité dont nous disposons pour cet entretien,
je vous propose qu'après vos quelques mots de présentation,
nous procédions à un échange très libre sur
des points précis.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Nous n'avons pas la prétention de représenter l'ensemble
de la profession bancaire suisse. Nous nous occupons de deux associations
: l'Association des banquiers privés suisses et le Groupement des
banquiers privés genevois, qui sont les organisations les plus fortes
par les liens qui unissent leurs membres. Créées au début
des années trente, c'est-à-dire depuis l'entrée en
vigueur d'une loi sur les banques au niveau fédéral, elles
défendent les intérêts des banquiers privés
qui ont une forme juridique un peu spéciale, puisque ce sont des
sociétés de personnes avec des associés à responsabilité
illimitée.
Parce qu'il n'est pas responsable
de s'engager dans des affaires commerciales risquées quand on engage
son patrimoine personnel, ces banques se sont spécialisées
depuis très longtemps dans les opérations hors bilan de gestion
de fortune. Elles ont très fortement profité du processus
de désintermédiation qui s'est produit, ces quinze à
vingt dernières années et ont bénéficié
de l'évolution des marchés financiers.
Les cinq banques genevoises les
plus anciennes font partie du Groupement. La plus grande, Pictet &
Cie, gère environ 120 milliards de FS ; Lombard, Odier & Cie,
un peu moins ; Darier, Hentsch & Cie, plus de 30 milliards de FS ;
enfin, Mirabaud & Cie et Bordier & Cie sont plus petites.
Le Groupement les aide pour toutes
les questions réglementaires et de formation. Nous faisons également
de la publicité générique pour la fonction de banquier
privé. Vous pouvez en voir à l'aéroport de Genève
et dans la presse anglo-saxonne. Le Groupement intervient aussi sur le
marché des capitaux de façon collégiale, c'est-à-dire
qu'une seule maison fait le travail des cinq, ce qui simplifie les choses.
L'Association des banquiers privés
suisses regroupe plus largement tous les banquiers privés suisses
qui ont cette forme juridique. Elle est venue se greffer sur l'organisation
du Groupement que nous avions renforcée. L'ancien secrétaire
général de l'Association des banquiers privés suisses
est aujourd'hui président de la BNP Suisse.
Nos membres ont beaucoup développé
leurs activités dans le domaine de la gestion institutionnelle.
Il existe en Suisse un système de prévoyance professionnelle
qui repose sur trois piliers : le système redistributif de solidarité
entre les générations ; le système accumulatif, avec
des caisses de pension qui sont responsables de la gestion de fonds importants
et la prévoyance, que chacun fait avec ce qui lui reste après
avoir payé ses impôts.
La place genevoise, internationale
depuis des temps immémoriaux, avec une tradition d'investissement
dans tous les marchés, a bien profité de la mondialisation
dans le domaine financier. Nous avons aussi l'avantage de trouver facilement
des gens qui ont plusieurs cultures. C'est un des atouts sur lesquels nous
avons pu compter par le passé.
Les maisons les plus anciennes,
celles qui datent du début du XVIIIème siècle,
se trouvent en Suisse allemande, car la Révolution française
a aussi eu des conséquences à Genève. La plupart des
anciennes banques privées genevoises ont été créées
juste après cette date, à une période où Genève
était sous dépendance française.
Pour ces maisons restées
dans des mains familiales, la lutte anti-blanchiment est importante car
lorsque vous avez passé deux siècles à bâtir
une réputation, ce n'est pas pour la remettre en cause avec un client
qui vient apporter un million de dollars. Cela n'est pas dans l'intérêt
de la maison. Cela ne veut pas dire qu'il ne faille pas faire très
attention. On ne sait jamais à qui l'on parle. Les gens sont pleins
de ressources.
Voilà qui nous sommes.
Je vous invite maintenant à nous interroger sur notre système
et sur notre législation.
M. le Président : Merci
beaucoup de nous accueillir. Il était très important pour
nous de vous rencontrer, car nous savons que vous partagez notre préoccupation
pour des raisons liées à vos activités et à
votre intégrité.
Nous rencontrons les responsables
de grandes institutions financières, comme ceux de Paribas, qui,
suite à la loi mais souvent même avant, ont mis en place des
règles destinées à éviter que l'argent sale,
issu du crime, ne transite par leurs banques. Dans le même temps,
vous le savez, un grand nombre de rapports d'organismes internationaux
- FMI, ONU, OCDE -, que ni vous, ni nous n'avons de raison de mettre en
doute, indiquent qu'il y a actuellement des fonds issus des mafias russes
en stock à Genève, qui se chiffrent en milliards de dollars.
Si tel est le cas, où peuvent à votre avis se trouver ces
fonds et comment sont-ils entrés ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
C'est une question à laquelle je suis assez peu confronté,
parce que je ne suis pas en relation avec la clientèle dans le cadre
de mes activités. Je sais que circulent dans les rues de Genève
des Russes qui achètent des montres fort cher. Ils acquièrent
parfois des immeubles coûteux à Lugano. J'imagine qu'ils vont
aussi sur la Côte d'Azur, en Italie ou aux Etats-Unis.
Le problème se pose à
l'ouverture d'un compte. Sur ce point, la Suisse est particulièrement
rigoureuse puisque nous sommes censés, à ce stade, connaître
l'ayant droit économique, et nous devons savoir s'il s'agit d'un
Russe. Quelques banques font savoir, en en faisant presque un argument
publicitaire, qu'elles refusent tous les Russes, en tout cas directement.
D'autres disent qu'elles prennent avec les Russes des soins particuliers.
Les grandes banques ont interdit à toute succursale en Suisse d'ouvrir
des comptes à des Russes, en réservant cette faculté
à la maison mère ou à la succursale de Genève,
qui sont équipées en conséquence.
Chez les banquiers privés,
l'ouverture d'un compte est une décision majeure. Dans la plupart
des maisons, mais j'ignore si elles ont toutes exactement les mêmes
procédures, on n'ouvre pas de compte sans l'accord du collège
des associés. Il peut arriver, par exemple, qu'un associé
propose l'ouverture d'un compte pour telle personne et que le collège
s'y refuse. C'est une décision collective et nous prenons toutes
sortes de renseignements jusqu'à ce qu'ils soient considérés
comme satisfaisants.
M. le Président : Qui ouvre
donc ces comptes ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Je ne suis pas certain que toutes les banques aient autant de retenue.
M. le Président : C'est
tout de même préoccupant pour vous ! Vous représentez
200 milliards de FS, vous êtes des institutions anciennes, à
la compétence reconnue par tous. Mais, en même temps, les
rumeurs concernant les fonds mafieux vous nuisent. Puisque ce ne sont pas
les grandes institutions, vous devez savoir mieux que nous qui sont ceux
qui accueillent ces masses de milliards de dollars issues du crime. Cela
permettrait de prendre des mesures ou de trouver des pistes de travail
qui, plutôt que de surcharger les banques qui font bien leur travail,
viseraient directement les moutons noirs. Bien entendu, ceux-ci n'acceptent
pas de nous rencontrer et tous ceux que nous rencontrons nous disent qu'ils
font parfaitement bien leur travail.
M. Michel Y. DÉROBERT :
En France, comment réagissez-vous à la question de la mafia
russe ? Vous avez peut-être une solution pour empêcher que
les Russes n'investissent en France, notamment sur la Côte d'Azur
?
M. Jacky DARNE : La mafia russe
est présente en France comme ailleurs. Nous devons donc mettre en
place des outils ensemble. Une des pistes est de travailler davantage avec
les intermédiaires immobiliers, qui n'ont souvent pas les mêmes
pratiques professionnelles que les banquiers et qui sont des voies d'entrée.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Il existe des voies d'entrée. Le procureur Bertossa que vous allez
rencontrer vous en parlera certainement mieux que moi car il a une vision
plus globale, mais je pense que le secteur bancaire n'est pas le moyen
le plus simple d'entrer dans le système.
M. Jacky DARNE : Cela passe tout
de même souvent, à un moment ou à un autre, par des
banques. Cela se traduit fréquemment par un mouvement sur un compte.
M. le Rapporteur : En France,
le TRACFIN, qui est l'équivalent du Bureau de communication, reçoit
environ 1 500 dénonciations ou déclarations de soupçon
par an, contre 120 pour votre bureau. En France, le recours à la
banque
est terminé. Notre problème, c'est les notaires et les avocats
dont les pratiques ne sont toujours pas vraiment réglementées.
Nous avons vu hier que c'est également le cas en Suisse.
M. Edouard CUENDET : La LBA s'applique
très clairement. Pour avoir quitté le barreau il y a très
peu de temps, je sais que le devoir de diligence pour les avocats qui font
des affaires au niveau international est extrêmement sérieux.
Il y a eu des cas dans le passé où des avocats ont fini derrière
les barreaux et les gens sont devenus extrêmement prudents. Je ne
dis pas qu'il n'y a pas, comme partout, des moutons noirs, mais il y a
eu une prise de conscience. La Fédération suisse des avocats
sera bientôt considérée comme une autorité de
surveillance d'autorégulation reconnue au niveau fédéral.
La structure se met en place.
M. le Rapporteur : Nous considérons,
nous Français, au regard des lacunes de nos propres législations
sur les avocats, que la Suisse n'a qu'une avance théorique sur la
France dans la mesure où il n'existe actuellement aucune obligation
de dénonciation.
M. Edouard CUENDET : Si, c'est
pleinement en vigueur !
M. le Rapporteur : Il nous a été
confirmé hier par le Bureau de communication que les avocats ne
pourraient commencer qu'à partir de 2000.
M. Edouard CUENDET : C'est déjà
en place.
M. le Rapporteur : Il nous a été
indiqué que les organismes d'autorégulation ne fonctionnaient
pas encore.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Lorsque l'on met en place une nouvelle législation, il y a un moment
où tout n'est pas encore absolument rodé. On ne peut guère
l'éviter. Je puis difficilement m'exprimer au nom des avocats et
des notaires. Mon ami Cuendet qui exerçait encore tout récemment
cette honorable profession est mieux à même de le faire. Lorsque
l'on vient de mettre en place une loi, on ne peut pas la réviser
immédiatement.
M. le Président : Pour
en revenir à ce que vous connaissez mieux, avez-vous une idée
du nombre de comptes ou de fortunes qui sont gérées par les
cinq membres de votre Groupement ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Je n'en ai aucune idée.
M. le Président : Vous
n'avez pas de statistiques à ce sujet ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Non.
M. le Président : Avez-vous
une idée du pourcentage de comptes ouverts dans ces institutions
par des personnes résidant à l'étranger ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Je n'ai pas cette information. Des évaluations ont été
faites pour l'ensemble de la Suisse. On estime que les comptes suisses
étrangers en gestion représentent environ 50 % du total,
dont plus de la moitié appartient à la clientèle privée
et un peu moins de la moitié à la clientèle institutionnelle.
Cela s'explique par le fait que le système fiscal suisse, notamment
le droit de timbre, a tendance à ne pas attirer, autant qu'il le
devrait, la clientèle étrangère institutionnelle.
Des clients institutionnels sont gérés par des banques suisses,
mais depuis Londres.
M. le Président : Qu'est-ce
qui attire les clients privés ? Pourquoi des Belges, des Allemands,
des Français, etc., viennent-ils faire gérer leurs avoirs
chez vous ? Quelles sont vos plus-values ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Une bonne partie de la clientèle est très ancienne. Ce n'est
pas forcément celle reconnue comme étant la plus intéressante.
Il est d'ailleurs de tradition dans les banques privées de garder
le contact sur des générations.
Les plus-values se situent à
des niveaux variés. La Suisse a bénéficié d'une
extraordinaire plus-value pendant un certain nombre d'années, quand
les monnaies étrangères, notamment le franc, la lire et la
livre, se dévaluaient fortement.
Je l'ai vécu, car il se
trouve que je suis président d'une institution de handicapés
mentaux dont j'étais auparavant le trésorier. Un certain
nombre de parents français qui, à l'époque, ne disposaient
pas d'institutions équivalentes en France, nous ont déposé
de l'argent. C'était là notre accord : ils nous faisaient
un prêt à intérêt négatif de 2 % par an.
Or ceux qui ont retiré leurs enfants ou dont les enfants sont morts
et qui ont donc récupéré leur dépôt,
se sont retrouvés avec plus d'argent qu'ils n'avaient déposé
en francs français parce que, en toute légalité, ce
dépôt devait être effectué en francs suisses.
L'inflation a donc joué un rôle important. D'une manière
générale, la Suisse en a beaucoup profité, mais cet
atout a eu tendance à se dévaluer.
Il y a aussi l'attrait du secret
bancaire, qui est un mythe, à bien des égards. On a l'impression
qu'il existe dans ce pays une culture de la confidentialité que
l'on n'a pas dans d'autres pays, notamment aux Etats-Unis.
Une autre plus-value est la capacité
de trouver des gens qui ont l'habitude de gérer de l'argent à
l'échelle internationale.
De plus, la concurrence est très
forte. Quand une banque étrangère vient s'installer dans
le quartier, on me demande parfois si je suis inquiet. Je réponds
invariablement qu'au contraire, je m'en félicite. Elle vient avec
ses clients que l'on va pouvoir leur prendre. Si vous êtes antiquaire,
vous n'auriez pas l'idée d'installer votre boutique dans un secteur
où il n'y a que des marchands de voitures d'occasion, mais plutôt
à proximité d'autres magasins d'antiquités. C'est
d'ailleurs une préoccupation que nous avons en voyant le développement
de la place de Londres dans certains métiers. Nous ne voudrions
pas que ces métiers soient systématiquement transférés
à Londres parce que nous pourrions perdre un savoir-faire. La clientèle
internationale est attirée par les organisations internationales
importantes.
Dans le métier financier,
nous avons acquis une réputation qui tient à différents
facteurs. Il importe que ces facteurs soient préservés en
sachant qu'il convient de respecter des critères universellement
reconnus, notamment en matière de lutte contre la criminalité.
Pris individuellement, un banquier à qui l'on impose de nouvelles
normes n'est pas forcément satisfait d'avoir à engager le
personnel qu'il faut pour les faire respecter. C'est pourtant le rôle
des organismes d'autorégulation (pour les banques suisses : l'Association
suisse des banquiers).
M. Jacky DARNE : M. Dérobert,
je vous ai entendu dire à peu près ceci : " Nous avions
déjà des normes et des procédures et nous ne faisions
pas mal, la loi et les circulaires viennent consolider ce que nous faisions.
C'était presque inutile. On nous impose une bureaucratie excessive
". Votre expérience et votre fonction à la tête de
l'Association des banques privées de Genève et au sein de
votre association générale regroupant l'ensemble des banques
privées suisses vous donnent une capacité d'analyse tout
à fait privilégiée.
Que pensez-vous de la façon
de traiter aujourd'hui, en Suisse et dans le monde, les problèmes
de blanchiment d'argent sale ? Le GAFI et les structures de contrôle
mises en place dans chaque pays - TRACFIN chez nous, les deux organismes
suisses, etc. - conduisent à des réglementations qui ont
pour objectifs de définir des normes sur l'ouverture des comptes
et sur l'observation des transactions, d'obliger à faire des déclarations
de soupçon, à favoriser l'entraide judiciaire internationale
et à harmoniser les services administratifs et de police afin de
les rendre plus efficaces et de pouvoir suivre les gens.
Pensez-vous que cela soit efficace
? Est-on sur la bonne voie ? Chaque pays doit-il poursuivre ces pistes
ou bien trouvez-vous des faiblesses à ces démarches ? Quelle
serait votre démarche si vous étiez responsable de l'univers
en ce domaine ? Faut-il laisser chaque banquier face à ses responsabilités
en disant : après tout, si cela fonctionne mal, il en résultera
une image négative ?
J'ai retenu qu'il n'était
pas très facile de demander à des banquiers de faire des
déclarations de soupçon sur leur clientèle. J'ai eu
cette impression en écoutant ce matin le responsable de la banque
Paribas. Si on dénonce un de ses clients, même s'il le mérite,
cela peut effrayer les autres.
M. Michel Y. DÉROBERT :
C'est tout à fait exact.
M. Jacky DARNE : C'est peut-être
pour cela qu'il y a aussi peu de déclarations de soupçons.
Vous parliez tout à l'heure de la confidentialité. Est-ce
une bonne solution ? Ma question est générale mais j'aimerais
connaître votre état d'esprit.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Je ne suis pas certain que cela fonctionne tellement bien, ici ou ailleurs.
Je sais que les Américains ont voulu mettre en place un dispositif
sophistiqué sur lequel ils sont d'ailleurs en train de revenir.
Ils ont refusé une nouvelle norme sur la connaissance des clients.
Cela ne marche pas formidablement bien.
En tant qu'organisation de banque,
nous n'avons jamais instauré toutes ces normes de gaieté
de c_ur, même si nous en avons inventé certaines. On met généralement
en place une nouvelle directive ou une nouvelle convention pour répondre
à une difficulté. Il y a peut-être aussi une évolution
des mentalités. Ce qui était toléré, il y a
cinquante ans ne l'est plus aujourd'hui. On court probablement après
un objectif mouvant. Il ne serait peut-être pas venu à l'esprit
à vos prédécesseurs, il y a vingt ans, de se poser
ce type de questions.
Que ferais-je si j'étais
le maître de l'univers ? Je ne sais pas si je dois vous dire ce que
je pense. C'est un ensemble de problèmes qui se pose. Est-ce que
la lutte contre les stupéfiants donne le moindre résultat
? Interviennent des problèmes de santé publique, des problèmes
sociaux. Qui sommes-nous pour en juger ? J'observe que ces politiques ne
fonctionnent pas. Il y a dix ans, le magazine The Economist, que
je lis régulièrement, proposait une libéralisation
générale des stupéfiants afin de décriminaliser
ces pratiques. C'est un point de vue difficile à défendre
mais on a tout de même le droit d'y penser. Ce n'est pas non plus
la solution.
M. Denis MATHIEU : Cela a tout
de même une influence certaine sur la structure des banques. Presque
toutes les banques connaissent le compliance officer. Même
si vous trouvez qu'il y a peu de dénonciations, il y a une prise
de conscience au niveau interne. Un effort très important est consacré
à la formation des employés. Le compliance officer
entraîne une responsabilité de formation. Les employés
des banques suisses et des banques étrangères en Suisse ont
pris conscience de ces problèmes et suivent attentivement les évolutions
législatives. Des règlements internes et des procédures
très stricts sont appliqués.
M. Jacky DARNE : Vous défendez
donc ce qui a été fait.
M. Denis MATHIEU : A mon sens,
toutes les procédures internes sont assez efficaces. Il y a une
prise de conscience tout à fait bénéfique.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Chez les banquiers privés traditionnels, toutes ces obligations
ont toujours été remplies et c'est normal ; mais lorsque
l'on a affaire à un établissement financier de 1 000, 1 200,
10 000, 15 000 ou 30 000 employés en Suisse, on est obligé
d'édicter des lois, des règles et des règlements parce
que le contrôle devient très difficile. Parmi la masse, des
employés seraient peut-être prêts à prendre un
client qui n'est pas tout à fait correct pour augmenter leur volume
d'affaires.
M. le Président : On lit
aussi que le secret bancaire est plus un mythe qu'une réalité
et que l'évolution de la législation depuis 1983 conduit
certains clients des banques suisses à les quitter au profit de
places moins respectueuses des normes internationales. On cite souvent
le Liechtenstein. Les banques que vous connaissez ont-elles des succursales
? Observez-vous ce phénomène ? Est-ce une préoccupation
pour vous ? Le fait d'imposer des normes plus rigoureuses entraîne-t-il
la fuite de clients vers des contrées moins normatives ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
La possibilité existe. Il y a effectivement une certaine compétition
non seulement dans les normes applicables mais également dans la
façon de les appliquer - ce qui nous préoccupe presque davantage,
car nous n'avons pas de tradition normative, mais une conception assez
rigoureuse de l'application des lois. A l'inverse, dans le monde anglo-saxon
- je ne parle même pas des Etats-Unis où cela est poussé
jusqu'à l'absurde, les lois sont devenues tellement compliquées
que plus personne ne peut les comprendre - l'application n'est pas toujours
rigoureuse. Il peut donc exister, dans ce domaine, une certaine compétition.
Face à une telle situation,
la réaction du banquier est toujours pragmatique. Celui-ci se demande
: dois-je suivre mes clients qui ne veulent plus travailler ici ou bien
dois-je les laisser partir ?
Un article paru dans The Economist
m'a beaucoup choqué, à tel point que j'ai demandé
à l'Association des banquiers suisses privés d'écrire
au magazine, mais nous n'avons toujours pas obtenu de réponse. Il
relate l'histoire d'un client russe, personnage dont le nom n'est pas cité
mais apparemment très connu, qui voulait ouvrir un compte en Angleterre.
Comme le banquier anglais était réticent, le client russe
a menacé de lui jeter un cendrier dans la figure. Celui-ci a avoué
: " Comme cela devenait dangereux, je lui ai trouvé une banque
en Suisse ". Cette phrase témoigne d'un cynisme inouï car
selon nos règles, une banque qui prend un client s'appuie sur les
recommandations des gens respectables. Or il n'a pas dit : " Je suis
avec le plus grand filou de toutes les Russies, est-ce que vous voudriez
bien le prendre ? ", mais il a dû dire : " Je vous recommande
un très bon ami ". Si l'histoire est vraie, c'est scandaleux
; si elle est fausse, c'est de la calomnie.
M. Jacky DARNE : Vous regroupez
l'ensemble des banques privées suisses. J'ignore combien d'adhérents
cela représente.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Une quinzaine, soit les banques organisées sous la forme de sociétés
de personnes.
M. Jacky DARNE : Quand on a défini
des normes, quand on a mis en place des procédures, on peut réussir
à les respecter dans une, deux, voire cinq banques. Comment être
assuré d'une qualité identique de mise en _uvre des procédures
dans une quinzaine d'établissements très divers ? N'y a-t-il
pas des maillons faibles dans la chaîne ? Cela ne justifie-t-il pas
qu'un magazine puisse écrire que l'on peut trouver en Suisse une
petite banque dont la façon de travailler fera accepter un tel client
?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Ce qu'il y a de scandaleux, c'est qu'un banquier respectable ait recommandé
un client dont il ne voulait pas à un autre banquier respectable.
M. le Président : Sous
la pression d'un cendrier !
M. Michel Y. DÉROBERT :
En 1989, est paru dans la revue Euromoney le reportage fort intéressant
d'une journaliste, qui s'était mise dans la peau d'une Américaine
qui affirmait détenir de l'argent qu'elle ne pouvait pas déclarer.
Elle était allée dans plusieurs banques à Genève.
Elle citait les noms des gens qui l'avaient reçue et expliquait
comment on l'avait reçue. On y apprenait que le " téléphone
arabe " avait fonctionné, puisqu'elle avait été reçue
avec la plus grande réserve par les banquiers privés genevois
auxquels elle s'était adressée. En revanche, dans certaines
autres banques, elle avait été reçue à bras
ouverts. C'était avant la directive de la Commission fédérale
des banques. Cela prouve que la question aurait déjà dû
être réglée.
M. le Rapporteur : Je vais vous
poser une question plus précise. La Suisse a fait un énorme
effort sur le plan juridique et l'on peut considérer, comme le note
d'ailleurs le GAFI, qu'elle a effectué un rattrapage par rapport
aux autres pays européens. C'est la raison pour laquelle nous essayons
de nous parler et de faire avancer les choses ensemble.
En France, s'il reste aujourd'hui
possible de trouver un notaire indélicat, les blanchisseurs n'ont
plus aucune chance auprès des banques françaises. L'essentiel
des capitaux soupçonnés, à partir d'infractions détectées
en France, se réfugie dans les banques suisses. L'essentiel des
demandes d'entraide judiciaire répressive est destiné au
Luxembourg et à la Suisse. C'est intéressant, car on tombe
sur des établissements qui ont pignon sur rue. Une commission rogatoire
internationale de 1998 relative à des personnalités françaises,
suspecte des mouvements à l'UBP de Genève et au Crédit
suisse, lequel a par ailleurs créé dans des centres offshore
une société dont le nom est connu de la justice française.
J'ajoute que la Banque de patrimoine privé a annoncé le rachat
d'une petite banque à Nassau, aux Bahamas, et que la banque Piguet
d'Yverdon, qui appartient à la Banque cantonale vaudoise, a annoncé
son implantation aux îles Caïmans. Il est possible que l'on
se dise : puisqu'il y a des choses que l'on ne peut plus faire ici en raison
de l'apparition de normes qui placent la Suisse en première ligne
de la lutte contre le blanchiment, sauf peut-être dans quelques cantons
de l'est faiblement accessibles, peut-être faut-il les faire faire
par nos filiales ou nos succursales dans ces endroits-là ?
Ma réaction est la même
que la vôtre. Je me demande si des grands établissements,
soit instrumentent eux-mêmes des mouvements financiers qui font l'objet
de poursuites et qui n'ont pas fait l'objet des dénonciations conformément
à l'arsenal juridique aujourd'hui en vigueur en Suisse ; soit le
font faire par leurs succursales dans des centres offshore, avec
des sociétés aux noms folkloriques que l'on trouve dans toutes
les affaires de financement politique, de trafic d'armes, de corruption
de fonctionnaires, etc.
Nous allons devoir dire des choses
sur ce que nous aurons vu ici et ailleurs. C'est un jugement que nous nous
forgeons au fur et à mesure de nos rencontres. Pour l'instant, autant
la franchise des procureurs nous a étonnés, car nous n'y
sommes pas habitués dans notre pays, autant notre dialogue avec
les représentants de la banque est plus retenu et pudique. Nous
ne pouvons pas avoir des pudeurs-là.
M. Edouard CUENDET : Juridiquement,
les règles suisses interdisent aux banques d'utiliser leurs filiales
à l'étranger pour détourner les lois suisses.
M. le Rapporteur : La preuve que
non.
M. Denis MATHIEU : Ce n'est pas
parce que vous ouvrez une filiale à Nassau que vous y commettez
forcément des turpitudes.
M. Edouard CUENDET : Il est des
clients honnêtes qui tiennent à la confidentialité,
même s'ils n'ont rien à cacher.
M. le Rapporteur : S'ils n'ont
rien à cacher, pourquoi cherchent-ils à se dissimuler ?
M. Edouard CUENDET : C'est la
thèse de M. Bertossa qui dit : si vous n'avez rien à cacher,
quel est le problème ?
M. le Rapporteur : Où est
le problème ?
M. Edouard CUENDET : Il y a des
gens qui n'ont pas envie que M. Bertossa vienne regarder.
M. le Rapporteur : Pourquoi ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Je vais vous raconter une histoire amusante qui n'a rien à avoir
avec la banque, mais beaucoup avec la montagne et avec le canton un peu
éloigné du Valais.
M. le Président : A l'est
!
M. Michel Y. DÉROBERT :
Il y a une vingtaine d'années, un guide de montagne prénommé
René, que je connaissais, était allé accueillir un
client belge qui n'était pas arrivé. En rentrant chez lui,
vers quatre heures du matin, il se fait arrêter par le garde-chasse
qui l'accuse d'être allé braconner. René lui répond
: " Pas du tout, je suis allé chercher un client belge qui n'est
pas venu ". Soupçonneux, le garde-chasse lui ordonne d'ouvrir
son coffre. René lui dit : " Si j'ouvre mon coffre et qu'il est
vide, je t'envoie dans le précipice ; s'il contient quelque chose,
tu pourras me mettre une amende ". Il n'a pas ouvert son coffre. Ce
n'est peut-être pas transposable au premier degré en langage
de procureur mais c'était lui faire un procès d'intention
; tout comme se serait faire un procès d'intention à la nation
russe que d'interdire à toutes les banques et à tous les
agents immobiliers d'entrer en relation d'affaires avec un Russe. Ce serait
une solution mais ce serait proche du racisme.
M. le Rapporteur : M. Dérobert,
n'employons pas des mots excessifs. Je crois qu'en Suisse, comme en France
et comme dans tous les pays où il est permis de s'enrichir honnêtement,
le secret bancaire existe et peut-être utilisé par quiconque
agit dans le respect des lois. Quelle est donc l'utilité, pour quelqu'un
qui est honnête, de rechercher la délocalisation de fonds
dans un endroit où l'on sait que sont garanties l'opacité
sur le plan bancaire et l'impunité judiciaire ? Voilà pourquoi
nous sommes en train de qualifier ces pays de délinquants, car ce
sont des pays qui prêtent à des délinquants non seulement
le secret bancaire, mais aussi leur inertie et leur refus de coopération
judiciaires. Nous sommes donc obligés de considérer que tous
ceux qui vont chercher autre chose que ce qu'ils peuvent trouver sur le
pas de leur porte, dans n'importe quelle banque honorable, pour des activités
honorables, recherchent l'impunité. Que répondez-vous à
cela ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Vous allez mettre à l'Index la totalité de la profession
financière de la planète.
M. le Rapporteur : Cela nous fera
enfin des ennemis, car nous ne trouvons que des amis qui pensent comme
nous.
M. Edouard CUENDET : Vous faites
une présomption !
M. le Rapporteur : Nous faisons
ce que nous devons faire. Nous sommes les représentants de la Nation
française, c'est-à-dire des députés de base,
aux pieds crottés, élus par les paysans et les ouvriers !
Nous avons des préjugés comme les Suisses en ont d'une autre
nature. Nous cherchons à faire prévaloir certains points
de vue et nous sommes heureux de constater que les Suisses pensent comme
nous. Vous ne voulez pas de cela.
Que vont chercher ces gens aux
îles Vierges britanniques ? Chaque fois que nous avons une transaction
avec les îles Vierges britanniques, elle est toujours suivie, deux
ans plus tard, d'une commission rogatoire.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Je ne répondrai pas à cette question, car nous sommes en
train de remonter la pente avec une certaine difficulté contre ce
genre d'accusations très générales et très
globales.
M. le Rapporteur : Les miennes
sont précises, M. Dérobert. Je vous ai donné des noms,
qui figureront d'ailleurs dans le procès-verbal !
M. Michel Y. DÉROBERT :
Tout à fait. Mais vous partez de l'idée qu'à partir
du moment où l'on va faire une opération à tel endroit,
on le fait pour de mauvaises causes.
M. Edouard CUENDET : C'est une
présomption !
M. le Rapporteur : Apportez la
preuve.
M. Edouard CUENDET : Il y a un
problème de charge de la preuve. Vous violez largement la présomption
d'innocence !
M. le Rapporteur : En matière
de blanchiment, la France vient d'introduire le renversement de la charge
de la preuve. C'est un des points sur lesquels nous aurons à travailler
avec la Suisse à un moment ou à un autre.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Prouvez que ce n'est pas du blanchiment !
M. le Rapporteur : Voilà
les indices qui apparaissent : tant de millions en espèces, vous
avez des relations avec un trafiquant de drogue. La loi française
dit : " Prouvez que ce n'est pas du blanchiment ". C'est ce qui se passe
pour la drogue.
M. Denis MATHIEU : La Suisse le
fait déjà pour la drogue.
M. le Rapporteur : Voyez que nous
n'apportons pas un arsenal de monstruosités juridiques sur la table
des débats.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Dans le domaine du blanchiment, un élément a été
perçu par les banquiers d'une manière un peu étonnante.
Quand on a parlé de blanchiment, au départ, il s'agissait
de drogue, de prostitution, de trafic d'armes, de la grande criminalité,
du crime organisé. Le premier cas de blanchiment traité en
Suisse...
M. Edouard CUENDET : ...concernait
quelqu'un qui avait caché 120 000 francs suisses dans un pot de
fleurs sur son balcon. C'était un petit dealer local. Le but n'était
pas atteint.
M. le Rapporteur : Il ne les avait
pas déposés dans une filiale offshore du Crédit
suisse ?
M. Edouard CUENDET : Pas du tout,
dans un pot de fleurs !
M. Michel Y. DÉROBERT :
C'était " off-flat ", pas offshore.
Depuis l'entrée en application
de la législation anti-blanchiment, nous avons donné une
définition assez large, qui est en train d'entrer en vigueur dans
la plupart des pays. Le Japon ne l'a pas encore appliquée. Au Japon,
on ne blanchit que l'argent de la drogue.
M. Edouard CUENDET : Vous avez
parlé de rattrapage. Je ne pense pas que l'on puisse parler de rattrapage,
car nous n'avons jamais été vraiment en retard en matière
de lutte contre le blanchiment. Déjà, dans les années
soixante-dix, l'Association suisse des banques privées a édicté
des directives extrêmement strictes. Il y a des pays européens
qui étaient beaucoup plus en retard que la Suisse. Le terme de "
rattrapage " ne me paraît pas tout à fait adéquat.
M. le Président : Parmi
la quinzaine d'adhérents de votre Groupement, des déclarations
de soupçon ont-elles été émises dans les dix-huit
derniers mois ? Puisque l'on peut saisir directement l'autorité
judiciaire sans passer par l'autorité administrative, êtes-vous
au courant de signalements de ce genre ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Oui. Je ne vous fournirai pas d'indications. Le vrai problème que
vous allez avoir à résoudre avec tous les banquiers de la
planète, c'est que lorsqu'ils dénoncent un de leurs clients,
ils ne le font vraiment pas de gaieté de c_ur. Il vous a peut-être
abusé, il vous a peut-être donné, comme c'est arrivé
dans un cas, un vrai-faux passeport. Il était une autre personne
qui avait d'autres recommandations. Vous vous apercevez tout d'un coup
que ce vrai-faux passeport est vraiment faux, même s'il a été
émis par l'autorité nationale. Vous êtes alors pris
de doute, vous téléphonez discrètement à l'autorité
en prenant bien soin que les autres clients ne le sachent pas, car même
s'ils n'ont strictement rien à se reprocher, ils n'aiment pas l'idée
que leur banquier a une double allégeance.
M. le Président : Nous
avons une grosse affaire de blanchiment en France, où les fonds
sont arrivés en Suisse. Comme l'affaire est en cours, je ne vous
donnerai pas les noms. On a envoyé une commission rogatoire, qui
est revenue. L'argent qui était dans la première banque est
parti vers trois autres banques, parmi les plus prestigieuses de la place
de Genève. Cela ne porte pas sur 100 000 francs mais sur des sommes
comprises entre 1 et 2 millions de dollars. Il n'y a jamais eu de signalement.
Compte tenu de l'origine des fonds, en fonction des normes élémentaires
du code de déontologie ou des règles normatives, ces comptes
n'auraient pas dû être ouverts. Pourquoi, selon vous, n'y a-t-il
pas eu de signalement ?
M. Edouard CUENDET : D'une part,
on juge a posteriori. D'autre part, comme l'a dit M. Dérobert,
cela peut être lié à l'introduction des gens. Ils ont
pu avoir des références. Toutes les due diligences
ont pu être exécutées sans que l'on puisse rien faire.
M. le Président : Une fois
que l'on s'en rend compte, ne serait-ce qu'à la lecture d'un journal,
plutôt que de faire une déclaration de soupçon, n'a-t-on
pas tendance à vouloir fermer le compte et à se débarrasser
du client, comme l'a fait votre ami anglais ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Cela n'est pas conforme à la loi.
M. le Rapporteur : Cela se produit-il
souvent ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
A mon avis, depuis que ce n'est plus conforme à la loi, cela n'arrive
plus souvent.
M. Denis MATHIEU : Toute la difficulté
de la loi est de définir le soupçon fondé. C'est là
où se situe la frontière entre l'obligation et le droit de
dénoncer. Il n'existe aucune définition du soupçon
fondé.
M. Jacky DARNE : Il y a des indices.
M. Denis MATHIEU : Il y a des
indices, mais il y a toute une zone grise. Entre la page blanche et la
page noire, vous trouvez toutes les nuances de gris.
M. Jacky DARNE : C'est le problème
général de la déontologie. C'est l'art de la chose
et sa mise en _uvre.
M. Denis MATHIEU : Cela vient
avec la pratique.
M. Jacky DARNE : La convention
relative à l'obligation de diligence des banques est conclue entre
l'Association suisse des banquiers, d'une part, et les banquiers signataires,
d'autre part. Existe-t-il des banquiers non-signataires ?
M. Michel Y. DÉROBERT :
Non, ils sont tenus par cette convention.
M. Edouard CUENDET : Ce texte
est considéré comme la référence en la matière.
Si on tombe dans une affaire de blanchiment pénal, les problèmes
de soupçon et de diligence, seront précisément jugés
à l'aune de cette convention, devenue le standard minimum de la
profession. Cela reste une convention de droit privé mais elle est
considérée comme l'usage dans toutes les banques.
M. Denis MATHIEU : Elle est négociée
avec la Commission fédérale des banques.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Si vous ne respectez pas cette convention, la Commission fédérale
des banques sera fondée à estimer que vous ne respectez pas
l'article 3 de la loi sur les banques, sur les garanties d'une gestion
irréprochable.
M. Jacky DARNE : Depuis qu'elle
existe, avez-vous utilisé la commission de surveillance ?
M. Edouard CUENDET : Oui, elle
est très active.
M. Jacky DARNE : A quel rythme
?
M. Edouard CUENDET : Un rapport
est publié à ce sujet.
M. Michel Y. DÉROBERT :
Le rapport de la commission de surveillance est un document que vous devriez
avoir.
M. Edouard CUENDET : La commission
de surveillance est dirigée par un ancien juge du tribunal fédéral.
M. Denis MATHIEU : Les amendes
peuvent atteindre dix millions de francs suisses.
M. Edouard CUENDET : Il y a une
jurisprudence.
M. le Président : Merci
de votre accueil et merci d'avoir répondu à nos questions.
Audition de M. François
de RANCOURT,
Directeur général
de Paribas Suisse S.A.
accompagné de MM. Pierre-Yves
DESPLAND,
Directeur de la déontologie,
Claude-Alain BURNAND, Secrétaire
général
et de Marcel NAEF, Directeur des
affaires juridiques
(compte-rendu de l'entretien
du 30 septembre 1999 en Suisse)
Présidence de M. Vincent
PEILLON, président
M. François de RANCOURT
: Je voudrais, tout d'abord, vous présenter la banque Paribas Suisse,
une des plus rentables banques étrangères de ce pays qui
réalise un résultat net d'environ 600 millions de francs.
Installée depuis 125 ans, c'est la plus ancienne et aussi la plus
capitalisée des banques étrangères en Suisse. Elle
occupe une position dominante et emploie quelque 700 personnes, avec des
implantations à Bâle, Zurich, Lugano.
Je vous suggère que vous
nous indiquiez tout d'abord quels sont les renseignements obtenus par la
mission d'information, afin que M. Burnand puisse vous expliquer comment
nous traitons ces sujets dans la réalité.
M. le Président : Votre
activité principale est-elle la banque d'affaires ou la gestion
de fortune ?
M. François de RANCOURT
: Notre activité s'exerce à 55 % dans le domaine de l'investissement
et à 45 % dans celui de la gestion. Nous avons ici notre centre
de financement du négoce avec les pays de l'Est et une importante
activité " grandes entreprises ". Nous avons à Zurich une
activité de marché, c'est-à-dire d'émission
d'obligations pour des sociétés étrangères.
Nous exerçons enfin une très importante activité de
trésorerie et de change. Pour nous, en Suisse, la banque d'investissement
est plus importante que la banque de gestion, même si cette dernière
représente quelque 20 milliards de FS.
M. le Président : Après
avoir rencontré les responsables des autorités de contrôle,
nous voudrions savoir quels mécanismes d'alerte vous avez concrètement
mis en place afin de détecter les clients pouvant poser problème,
soit avant, soit depuis l'instauration de la LBA.
M. Claude-Alain BURNAND : Vous
le savez, la Suisse a été, en 1991, l'un des premiers pays
à se doter d'une législation anti-blanchiment. Son champ
est d'ailleurs extrêmement large car si, dans de nombreux pays, elle
s'applique uniquement à l'argent de la drogue, en Suisse, elle englobe
les activités criminelles, c'est-à-dire tout délit
mentionné dans le code pénal qui est passible d'une peine
de réclusion criminelle, c'est-à-dire aussi bien le brigandage,
l'enlèvement, l'escroquerie, la corruption que le trafic de drogue
auquel on pense toujours.
Vous avez raison de noter que
notre souci n'est né, ni de l'introduction dans le code pénal
des articles 305 bis et 305 ter qui répriment à
la fois le blanchiment proprement dit et le défaut de vigilance
dans les opérations financières, ni de la LBA, puisque ces
législations se sont, dans une large mesure, inspirées de
la pratique. Je rappelle que la Suisse a introduit dès 1977 un code
de conduite - ou plutôt, comme disent les anglais, un code d'autoconduite
- qui est la fameuse Convention de diligence, laquelle ne faisait que codifier
une pratique antérieure. Depuis son introduction en 1934, le secret
bancaire n'a jamais été absolu. Il a toujours pu être
levé par un juge pénal suisse dans des cas de délinquance
de droit commun. Cette introduction historique était destinée
à vous montrer que pour nous, secteur bancaire, cette préoccupation
n'est pas vraiment une nouveauté.
Au quotidien, il convient de distinguer
deux étapes : l'acceptation d'un client et la vie d'un compte. Pour
l'acceptation d'une nouvelle relation, nous ne déléguons
aucune autorité à un gestionnaire, quel que soit son statut
hiérarchique. Toute nouvelle relation, toute ouverture de compte
passe par un comité d'acceptation qui se réunit presque quotidiennement
et qui comprend à la fois des spécialistes du métier
concerné - gestion privée pour les comptes en gestion, crédit
négoce pour les comptes commerciaux - de la déontologie et
des affaires juridiques.
M. le Président : Quel
que soit le montant ?
M. Claude-Alain BURNAND : Nous
n'avons pas de limite.
M. le Président : Vous
vous réunissez même pour l'ouverture d'un compte pour deux
mille dollars ?
M. François de RANCOURT
: Nous n'acceptons l'ouverture d'un compte qu'à partir de 500 000
FS, soit environ 2 millions de francs français.
M. Claude-Alain BURNAND : Il y
a toujours des exceptions dans la mesure où un petit compte est
susceptible de grandir ou parce qu'il est l'accessoire d'un plus grand
compte. Il arrive fréquemment que, pour des raisons liées
à nos relations avec nos clients, nous ne puissions pas refuser
l'ouverture d'un compte, même s'il ne s'annonce pas aussi rentable
que nous le souhaiterions.
Ce comité examinera l'identification
de la personne, les raisons fournies de son entrée en relation avec
nous, les personnes rencontrées, les références. Soit
il l'acceptera ; soit il demandera un complément d'information ;
soit il la refusera, ce qui se produit d'ailleurs assez rarement, pour
deux raisons principales.
D'une part, les gestionnaires
réalisent un travail préalable et ne décident de la
présentation d'un compte que lorsqu'ils pensent qu'il sera accepté.
Dans le cas contraire, dans leur conversation avec le client potentiel,
ils lui font comprendre avec diplomatie que nous ne souhaitons pas une
entrée en relation.
D'autre part, depuis une dizaine
d'années, l'image de la Suisse s'est modifiée. Comme le disait
le représentant d'une autorité régulatrice américaine,
aujourd'hui, les blanchisseurs savent qu'il faut éviter la Suisse.
Par la suite, il peut arriver
que la vie d'un compte nous amène à revoir notre relation,
soit parce que des événements nous paraissent curieux, soit
parce que le fonctionnement ne correspond pas à ce que l'on nous
avait indiqué au départ. Le cas typique est celui d'une personne
qui nous a dit vouloir une gestion patrimoniale et qui reçoit et
effectue de nombreux virements. Nous devons alors nous demander si de telles
opérations sont compatibles avec une gestion patrimoniale. Des cas
peuvent être portés à notre connaissance par les gestionnaires
ou par des missions d'inspection ou de contrôle de nature déontologique.
M. Despland va maintenant vous
dire quelques mots sur cette déontologie qui, bien qu'entrant dans
le cadre spécifique de la législation suisse, est la déontologie
du groupe Paribas, telle qu'elle s'applique en France, en Suisse, en Angleterre
ou aux Etats-Unis.
M. Pierre-Yves DESPLAND : Chaque
établissement bancaire a développé, ces dernières
années, une fonction déontologique ou assimilée, car
toutes les réglementations incitent à le faire. Toutefois,
au sein du groupe Paribas, la reconnaissance d'une fonction déontologie
existe depuis de très nombreuses années. A Paribas Suisse,
j'ai exercé deux fonctions parallèles : la fonction d'audit
et la fonction de déontologie, que nous avons pris la décision
stratégique de séparer, il y a deux ans, pour donner plus
d'importance encore à la déontologie.
M. François de RANCOURT
: Lorsque vous parlez d'audit, il s'agit d'inspectorat général.
M. Pierre-Yves DESPLAND : La fonction
de déontologie se veut une fonction d'accompagnement et de prévention.
Le groupe Paribas entend adopter
une unité de comportement dans la conduite de ses affaires, que
se soit en Italie, aux Etats-Unis, en Suisse ou à Hong-Kong. C'est
un élément très important. Cette fonction est pleinement
intégrée et reconnue dans l'état-major du groupe en
France. Nous avons développé des codes de déontologie
qui s'inspirent du code de déontologie du groupe. Il existe un code
international et pour chaque territoire : français, suisse, américain,
anglais, italien et autres. Nous avons défini un code de déontologie
qui intègre à la fois la philosophie du groupe et les spécificités
des législations locales. Je le souligne car mes contacts avec d'autres
banques m'ont appris que la fonction déontologie était différente
d'un établissement à l'autre.
Sur le plan pratique, nous avons
des consignes pour ne pas avoir affaire à certains types d'activités
et de clientèles. Ces raisonnements sont affinés par des
considérations particulières propres à chaque territoire.
Par exemple, pour notre activité de gestion privée, à
l'égard des intermédiaires financiers suisses, nous avons
défini nos propres critères afin de sélectionner les
personnes avec lesquelles nous souhaitons avoir des relations d'affaires.
M. François de RANCOURT
: Pour la clientèle de négoce, puisque nous sommes un grand
financier des pétroles russes, tout mouvement de plus de 100 000
FS en caisse fait l'objet d'un suivi sur les comptes.
M. Pierre-Yves DESPLAND : Parmi
les opérations sensibles, figurent les opérations en cash.
Beaucoup de mouvements d'apport ou de retrait se traitent au guichet par
des opérations de caisse. Notre dispositif prévoit un système
de déclaration. M. Burnand l'a mentionné mais je le souligne
: chaque relation de compte a un responsable et un répondant dans
la banque. Comme les législations anti-blanchiment font porter la
responsabilité aussi bien sur le chargé de relations que
sur la banque elle-même, chacun est hautement sensibilisé
à ne pas prendre des risques indus à son niveau. Le gestionnaire
responsable d'un client qui veut effectuer une importante transaction en
espèces doit, sous sa signature, faire une déclaration aux
responsables de la déontologie avec la motivation de la transaction.
Il revient à ce service d'apprécier, dans le contexte, l'importance
du patrimoine du client et la finalité de l'opération.
Il existe d'autres opérations
sensibles : transferts internationaux sans indication complète de
l'expéditeur ou du bénéficiaire, opérations
en suspens et comptes dont le fonctionnement est différent de celui
prévu à l'origine. De nombreuses entrées et sorties
sur un compte en gestion patrimoniale est un phénomène inhabituel
sur ce genre de compte. Il est alors soumis à une analyse particulière
et à une appréciation pour connaître les tenants et
les aboutissants des opérations réalisées, déterminer
la finalité du compte, le profil du client ordonnateur, la justification
des opérations, et décider s'il est souhaitable de maintenir
la relation.
M. François de RANCOURT
: On peut aussi effectuer des contrôles a posteriori par informatique
pour examiner les mouvements.
M. Pierre-Yves DESPLAND : Autant
la procédure d'ouverture d'un compte se déroule entre personnes
bien pensantes, autant toutes les analyses relatives aux mouvements de
comptes doivent faire appel à l'utilisation exhaustive des outils
informatiques permettant de faire des rapprochements. Nous avons développé,
là aussi, des procédures informatiques pour détecter
les comportements anormaux, les opérations particulières
et d'autres éléments. Il s'agit, sur une masse de transactions
très importante, de faire ressortir celles qui ont un comportement
particulier ou anormal et de procéder à des analyses permettant
de comprendre ces opérations, de déterminer dans quelle mesure
elles sont justifiées, de les mettre en relation avec le client
concerné, etc.
M. le Président : Avez-vous
eu déjà l'occasion de faire des déclarations de soupçon
au sens de la LBA ? Avant la mise en _uvre de la LBA, avez-vous saisi les
parquets ou les juges d'opérations qui vous semblaient difficiles
ou bien gérez-vous cela à votre propre niveau ? Avez-vous
un exemple concret de déclaration de soupçon dans l'année
qui vient de s'écouler ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : La codification
d'une annonce au système judiciaire ou au Bureau de communication
est très bien établie. On sait très bien à
quel moment on doit la faire. Le Bureau de communication est de formation
récente. Depuis qu'il existe, nous n'avons pas eu de déclaration
à lui faire. Il est très bien qu'il en soit ainsi. C'est
peut-être une preuve de l'efficacité de notre dispositif,
qui n'est pas tout à fait nouveau non plus.
M. Jacky DARNE : Peut-on avoir
une idée du nombre d'opérations difficiles dont vous êtes
saisi, en tant que responsable de la déontologie, par les gestionnaires
de comptes ? De telles interrogations sont-elles quotidiennes, hebdomadaires,
mensuelles, ou de l'ordre de quelques-unes par an ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : J'ai
chaque semaine plusieurs questions des gestionnaires sur des transactions.
J'essaie de leur inculquer que les discussions doivent intervenir avant
qu'une opération ait lieu. On me dit souvent : " Un client me
demande de faire telle opération, qu'en pensez-vous ? ". On
examine les modalités relatives à cette opération
et on essaie d'intervenir avant d'être placé devant une situation
déjà engagée.
M. le Président : Il semblerait
que le Bureau de communication ait lui-même une certaine difficulté
à donner un contenu très précis à la notion
de relation d'affaires. Dans le cas où vous refuseriez, en fonction
de vos critères, d'accepter l'ouverture d'un compte, pour des raisons
liées au doute ou au soupçon que vous pourriez avoir sur
l'origine des fonds, vous sentiriez-vous néanmoins l'obligation
de faire une déclaration ou bien vous en tiendriez-vous là
?
M. Claude-Alain BURNAND : La réponse
est contenue dans la loi et dans les directives de la Commission fédérale
des banques. En principe, lorsque nous déclinons une relation d'affaires,
nous n'avons pas l'obligation d'annonce, sauf en cas de soupçons
manifestement fondés, ce qui est très rare, voire inexistant.
Lorsque dans une conversation, nous avons l'impression qu'une personne
qui veut entrer en relation de compte n'est pas quelqu'un de sérieux,
nous n'avons pas d'éléments concrets qui nous permettent
de considérer que les fonds qu'il nous propose sont en relation
avec un délit. On pourrait imaginer que vienne nous voir une personne
dont nous aurions lu le nom dans un journal, qui nous aurait été
envoyée par un de nos correspondants étrangers. En ce cas,
nous aurions la faculté, voire l'obligation, de dénoncer,
mais c'est une situation théorique.
Un des prédécesseurs
de M. Despland qui s'occupait de la déontologie à Paris nous
disait : la très grande difficulté vient de ce que les transactions
illégales des criminels et les blanchisseurs ont pour caractéristique
d'être rigoureusement identiques à celles, légitimes,
des clients honnêtes : à savoir, des apports et des retraits
de caisse, des transferts vers le compte ou en dehors du compte, des achats
et des ventes de titres. Pour fonder des soupçons d'illégalité
ou de blanchiment, il faut, comme l'indique également la circulaire
de la Commission fédérale des banques, non pas un élément
mais un faisceau d'éléments. Il est très rare,
voire inexistant, que nous les ayons lors d'une demande d'opération
refusée.
M. le Président : Votre
banque d'origine française a de nombreuses succursales à
l'étranger. Qu'est-ce qui peut attirer des clients à Paribas
Genève ? Quels services offrez-vous ici qu'ils ne trouveraient pas
à Paribas Paris ?
M. François de RANCOURT
: Avant de vous répondre, j'insisterai sur l'importance du personnel
en ce qui concerne les relations de compte. Nous sommes très attentifs
aux personnels que nous recrutons, parce que c'est par-là que peuvent
arriver des incidents. Cela implique des entretiens, des tests, des analyses
graphologiques, etc. Tout membre de la direction, tout cadre passe par
un système de sélection strict.
De plus, dans notre banque - j'étais
contrôleur général du groupe avant de venir ici - ont
été mis en place des systèmes de contrôle, aussi
bien sur le plan de l'inspectorat et du contrôle interne que de la
déontologie. Nous avons des systèmes de contrôle qui
portent sur le fonctionnement, les recrutements et les clients que nous
acceptons. Ce n'est peut-être pas pareil partout.
Pourquoi venir à Paribas
Suisse ? Comme pour la place financière de Londres, pour une raison
de gestion de patrimoine. Le marché de l'euro s'est développé
à Londres parce que toutes les experts - fiscal, juridique, conseil,
etc. - sont venus assister les banques. De même, les gens viennent
chercher ici une expertise. Il ne s'agit pas seulement pour eux de venir
ouvrir un compte et d'éviter de payer des impôts. Rencontrant
souvent différents problèmes familiaux, ils viennent chercher
ici une structure à même de gérer leur fortune. Ils
trouvent une expertise dans la banque, dans la gestion de leurs actifs,
en matière juridique, qui n'existe pas nécessairement ailleurs.
C'est coûteux. Nous le faisons payer. M. Burnand, juriste connu et
expert en matière de trusts et autres, en sait quelque chose.
Nous avons des clients mondiaux,
pas seulement français mais aussi d'Europe du nord, d'Amérique
latine, d'Asie, du Moyen-Orient. Au cours de ses 125 ans de présence
en Suisse, Paribas s'est construit une réputation d'expertise. Si
nous avons les montants de fonds sous gestion que nous avons aujourd'hui,
c'est parce que nous avons cette compétence de haut niveau, qui
d'ailleurs coûte cher.
M. le Président : A l'heure
du TGV et de l'Internet, cette expertise présente à Genève
ne pourrait pas s'exercer à Paris ?
M. François de RANCOURT
: Non, il faut le contexte.
M. le Président : Vous
avez évoqué rapidement la question fiscale. Vous dites qu'elle
est mineure, que sur les 20 milliards de FS que vous avez évoqués,
la question fiscale est tout à fait secondaire.
M. François de RANCOURT
: J'essaie de faire comprendre à certains de nos visiteurs qui pensent
que la Suisse est une sorte de paradis fiscal, que pour ceux qui y vivent,
c'est loin d'être le cas. A Genève, l'impôt sur la fortune
est peut-être plus lourd qu'en France, à tel point que certains
Suisses partent vivre à Londres, à Monaco ou ailleurs.
M. Claude-Alain BURNAND : Il est
exact que l'impôt sur la fortune existe en Suisse depuis une cinquantaine
d'années. Il commence à 100 000 FS pour un couple - soit
400 000 francs français - ce qui est beaucoup plus strict que les
4,7 millions de francs français.
M. François de RANCOURT
: Tout y passe, votre voiture et même les bijoux de votre épouse
!
M. Claude-Alain BURNAND : M. de
Rancourt a raison d'insister sur notre tradition. Je vous rappelle que
les banquiers genevois étaient traditionnellement les banquiers
des rois de France et que Necker a inventé, en 1770-1780, la bancassurance
avec des emprunts assis sur les têtes de trente jeunes filles de
Genève en bonne santé. Le bénéficiaire empruntait
un capital pour pouvoir faire ce placement. Certains banquiers privés
genevois actifs aujourd'hui ont commencé leurs activités
avant 1800. Il y a donc une longue tradition. A l'époque où,
malheureusement, l'Europe subissait des carcans, les Suisses n'ont jamais
eu, sauf pendant la période 1939-1945, de véritable contrôle
des changes. Pour un banquier suisse, traiter dans trente-six monnaies,
passer d'une action japonaise à une obligation hollandaise ne présente
aucune difficulté. C'est extrêmement important parce que les
clients privés veulent pouvoir diversifier leurs investissements.
C'est un rôle qu'historiquement nous avons partagé avec Londres.
Actuellement, Londres et la Suisse détiennent probablement la majorité
du marché de la gestion privée.
Avec l'ouverture des marchés
et une internationalisation plus grande nous essayons de faire en sorte
que le service soit aussi bon à Singapour qu'à Genève.
Un client viendra à Genève plutôt qu'à Singapour
pour des raisons géographiques, de préférence, de
" sympathie " ; il se sentira plus à l'aise ici. Il y a aussi une
caractéristique assez remarquable, de nombreuses langues sont parlées
dans cette banque : français, anglais, allemand, espagnol, italien,
portugais, suédois, arabe, grec, japonais...
M. François de RANCOURT
: Russe !
M. Claude-Alain BURNAND : Oui,
certainement. Si cela est courant chez nos concurrents de Genève
et de Zurich, si cela commence d'être le cas à Londres, en
revanche, aux Bahamas, le client qui ne parle pas anglais est mal à
l'aise. Pour une relation patrimoniale familiale destinée à
s'inscrire dans la durée, il est très important de pouvoir
s'exprimer dans sa langue.
M. Jacky DARNE : Je ne doute pas
de l'excellence de votre banque et de vos conseils, ni que cela explique
votre réussite et le bénéfice que vous tirez de l'exploitation
ici. En réponse à une question voisine, M. Marti, conseiller
d'Etat du Tessin, nous disait hier : " Si j'avais à conseiller
des personnes qui veulent blanchir de l'argent, je les inciterais à
choisir les établissements les plus honorables, car cela permettrait
une utilisation du capital incontestable et dans les meilleures conditions
". On peut donc imaginer qu'un certain nombre de criminels du monde cherchent
à placer de l'argent chez vous.
Estimez-vous que vos procédures
permettent d'exclure ce risque ou bien que, malgré vos procédures,
compte tenu de l'origine des clients qui sont les vôtres, de l'argent
peut être blanchi et que, d'une façon ou d'une autre, la corruption,
le marché de la drogue, les marchés illégaux existent
par ces mécanismes ? Puisque vous avez une expérience, une
pratique, des outils qui ne datent pas de la loi contre le blanchiment,
estimez-vous que l'on peut faire mieux ou au contraire que les outils actuels
suffisent amplement ?
M. Claude-Alain BURNAND : Ce sont
les statistiques de l'ONU ou du GAFI qui rappellent la fameuse statistique
des délits non recensés. Si ces statistiques sont à
peu près exactes, alors il y a de l'argent sale dans tout le système
bancaire : à Paris, à Londres, à Amsterdam, à
Tokyo, à New York... et à Genève. Il est bien entendu
impossible de vous garantir que nous n'aurons jamais chez nous un mouton
noir. Nous avons essentiellement une clientèle d'origine étrangère.
Si une personne arrive à tromper pendant des années les autorités
de son pays, à faire croire qu'elle est un commerçant honorable
alors que ce n'est qu'une couverture et qu'elle exerce d'autres activités,
il nous est évidemment difficile d'être plus forts que le
FBI et Scotland Yard réunis. Je ne sais pas si j'ai répondu
à votre question. En tout cas, c'est la meilleure réponse
que je puisse vous fournir.
M. le Président : Il existe
aujourd'hui de nombreuses règles et lois contre le blanchiment,
mais croyez-vous qu'elles soient suffisantes ? En tant que praticien, pensez-vous
qu'il existe encore des espaces d'insécurité juridique et
que des améliorations pourraient être apportées ?
M. Claude-Alain BURNAND : Nos
concepts de légalité et d'illégalité s'appliquent
à un système juridique donné, d'inspiration occidentale,
anglo-saxonne et latine, et certains pays ne criminalisent pas certains
comportements.
Concernant les marchés
publics, il est de notoriété publique que les pays du Moyen-Orient
n'établissent pas de distinction entre argent privé et argent
public de la même manière que nous le faisons en Suisse, en
France ou en Angleterre. Dans ces monarchies, d'une certaine façon,
le système de la cassette royale en vigueur sous Philippe le Bel
est resté en vigueur.
Certains virements, certains versements
à des personnages de ces pays sont parfaitement légaux dans
les pays en question. Le seraient-ils demain s'il se produisait une révolution
islamique ? Il est permis d'en douter. Le concept de légalité
évolue.
Notre système n'est pas
parfait car la perfection n'est pas de ce monde, mais il est très
solide. De plus, ce n'est pas un système en circuit fermé,
au centre d'une cage de Faraday. Vos interlocuteurs vous ont certainement
dit que la Suisse accorde l'entraide judiciaire aux Etats étrangers,
avec un libéralisme qui contraste avec la retenue dont fait preuve
le Royaume-Uni. Des membres de la magistrature et de la police judiciaire
me disaient récemment : " Nous jouons le jeu mais nos collègues
anglo-saxons nous répondent rarement ". Le secret bancaire a
toujours été levé en cas de soupçon de crime
ou de délit, y compris dans le cadre de l'entraide judiciaire internationale.
M. François de RANCOURT
: La Suisse, avec ses lois, avec sa responsabilité des individus,
se sent un peu persécutée. Nous pensons que c'est totalement
injustifié eu égard aux lois en vigueur, aux actions judiciaires
d'entraide entreprises, à la responsabilité que chacun d'entre
nous a et aux peines que nous encourons individuellement en tant que membres
de la direction de banques.
M. Claude-Alain BURNAND : La sanction
pénale en Suisse est uniquement applicable à des individus.
Il n'existe pas encore de délits et de peines applicables aux sociétés.
L'article du code pénal sur le défaut de vigilance dans les
opérations financières est intéressant dans la mesure
où, contrairement à la plupart des lois, il ne s'applique
pas à l'ensemble de la population mais uniquement aux professionnels
de la finance. Il a encore plus sensibilisé les employés,
les cadres et les dirigeants de banque, parce qu'ils savent, et on le leur
redit dans les séminaires de formation, que s'ils acceptent de l'argent
d'origine criminelle, s'ils n'ont pas fait leurs diligences ou si, les
ayant faites, ils passent outre, ils sont personnellement responsables
et peuvent être emprisonnés.
M. le Président : Pour
tempérer votre optimisme, je rappellerai que dans une affaire très
importante de délit d'initié concernant une grande banque
française, deux commissions rogatoires relatives à des comptes
ouverts dans de grands établissements financiers de cette place
que vous connaissez bien, impliquant des personnalités importantes
et de grands groupes français, émises par les juges en 1991
et 1992, n'ont jamais eu de suite. En juin, la chancellerie française
a été obligée de déléguer une mission
spéciale afin d'éviter la prescription de l'affaire, puisqu'il
n'y avait jamais eu de retour de la commission rogatoire. J'entends bien
ce que vous dites sur les commissions rogatoires ; mais dans quelques cas,
on se dit qu'il y a tout de même comme une petite résistance.
Cela peut être dû tout simplement à l'inefficacité
du juge, mais on peut se demander s'il n'y a pas d'autres blocages que
l'on comprendrait par ailleurs.
Je citerai une autre affaire concernant
une banque installée en France qui se livrait à des malversations
directement liées au blanchiment de l'argent de la drogue. Le responsable
de cette banque a été emprisonné, un autre responsable
a été placé sous contrôle judiciaire. Une commission
rogatoire a été envoyée en Suisse. Il y a eu un premier
retour concernant des dépôts effectués dans une petite
banque, mais ce compte conduisait à de grandes institutions financières
suisses. Or la commission rogatoire concernant ces grandes institutions
financières suisses ne revient pas très rapidement. Ce sont
de très grandes institutions qui sont soumises aux mêmes règles
que vous. On découvre là des comptes de petits truands d'un
ou deux millions de dollars. Ce sont des petites sommes mais aucune des
obligations n'a été respectée et l'entraide judiciaire
fonctionne mal.
En tant que praticien, vous avez
dû avoir connaissance de telles affaires, en plus grand nombre que
moi. Est-ce dû à un facteur humain, à des juges qui
font mal leur travail ? Ou bien est-ce tout à fait marginal ?
M. Claude-Alain BURNAND : Je ne
connais pas les cas dont vous parlez mais je sais que mes collègues
du barreau de Genève se plaignent souvent de ce que les juges délaissent
les affaires locales pour pouvoir mieux se consacrer aux affaires internationales.
La loi sur l'entraide pénale a été révisée
récemment afin de réduire les possibilités de recours.
Il existe des possibilités
de recours qui sont tout à fait justifiées. Si un truand
achète une voiture à un garagiste, celui-ci n'est pas son
complice. Si on découvre que du compte du truand sont partis 100
000 FS destinés à l'achat d'une Mercédès, l'opération
est tout à fait légitime. Il est normal que les tiers de
bonne foi non impliqués aient des possibilités de protection.
Cela dit, la jurisprudence est extrêmement limitative dans ce domaine,
puisqu'elle que ce n'est pas à la Suisse, Etat requis, de se substituer
à l'Etat requérant pour savoir si une personne est ou non
membre d'une organisation. Je collecte les informations et tout ce que
je trouve, je décide, par une ordonnance de clôture, de le
communiquer à mon confrère étranger. Contre cette
ordonnance-là, c'est actuellement la seule possibilité de
recours.
M. François de RANCOURT
: Monsieur Naef, vous devriez dire que vous êtes bombardé
de demandes.
M. Marcel NAEF : Effectivement
nous recevons régulièrement depuis des années, au
rythme de deux à trois par semaine, des ordonnances de juges d'instruction,
du procureur local ou du procureur de la Confédération, adressées
à des établissements bancaires d'une certaine taille. Cela
entraîne des recherches importantes afin de déterminer si
une, dix ou trente personnes ou sociétés qui se trouvent
sur une liste ont été un jour titulaires d'un compte dans
notre établissement, si telle personne bénéficiait
d'une procuration ou si telle autre personne était ayant droit économique.
Ces recherches doivent toujours être effectuées séance
tenante, car si nous devions avoir le compte d'une des personnes inquiétées,
nous devrions immédiatement le bloquer puis remettre dans un délai
de deux à trois semaines l'ensemble de la documentation de compte
au juge d'instruction.
Je ne sais pas dans quelle proportion
nous sommes touchés mais il nous arrive d'avoir des blocages, d'avoir
eu des clients inquiétés...
M. François de RANCOURT
: Oui.
M. Marcel NAEF : ...auquel cas,
nous bloquons le compte et nous transmettons les documents. Il ne me souvient
pas que nous ayons fait un jour de l'obstruction à la remise. Cela
n'est pas notre rôle.
M. François de RANCOURT
: Par contre, il est anormal qu'une information donnée automatiquement
apparaisse in extenso trois mois plus tard dans Le Monde.
M. le Président : C'est
paradoxal, puisque le premier motif qui justifie les déclarations
des banquiers à l'autorité de contrôle sont les informations
qu'ils ont lues dans la presse. Il n'est pas bien de lire les informations
dans la presse mais c'est tout de même utile, y compris pour les
banquiers, afin de se prémunir contre les délinquants. Vous
l'avez d'ailleurs évoqué tout à l'heure, en indiquant
que des confrères vous envoyaient des articles de journaux. Nous
sommes évidemment dans un jeu compliqué.
M. François de RANCOURT
: En l'occurrence, cela me paraît anormal.
M. Claude-Alain BURNAND : M. de
Rancourt veut dire qu'il est anormal que les extraits d'un rapport d'un
juge d'instruction genevois à son collège parisien soient
publiés dans Le Figaro avec un chapeau tout à fait
charmant disant : le juge Perraudin a fait un travail remarquable, il a
rendu son rapport et Le Figaro a pu le consulter.
M. le Rapporteur : Je propose
que nous revenions à des questions plus concrètes, car il
serait difficile d'engager un débat sur le sens et l'utilité
du secret de l'instruction.
La directive publiée par
la Commission fédérale des banques dresse une liste d'indices
de blanchiment de capitaux. L'un d'entre eux, le dix-septième -
" retraits fréquents de gros montants en espèces sans
que l'activité du client ne justifie de telles opérations
" - m'est venu à l'esprit en vous écoutant. Comment interprétez-vous
cet indice ? A partir de quand considérez-vous que l'activité
du client ne justifie plus de telles opérations ? Pouvez-vous nous
donner des illustrations concrètes ? Vous êtes-vous vous-mêmes
fixés une ligne interprétative pour chacun de ces indices
? Avez-vous discuté de la pertinence de ces interprétations
avec la Commission fédérale des banques ?
M. François de RANCOURT
: Vous quittez le particulier pour entrer dans le commercial. Rares - hélas
! - sont les particuliers qui effectuent des mouvements de millions de
dollars ou francs suisses.
M. Pierre-Yves DESPLAND : Nous
avons mentionné plusieurs éléments, dont la connaissance
intime du client. Sur ce point, je vous rassure : nous nous remettons toujours
en question, nous ne sommes pas dans un système figé, car
les blanchisseurs évoluent et inventent de nouvelles techniques.
Nous avons évolué
dans le détail de l'information que nous exigeons sur le client,
notamment son environnement familial et professionnel. Nous l'avons consigné
assez précisément. Lorsque nous relevons une transaction
importante pouvant révéler un comportement anormal, nous
la mettons en relation avec les informations dont nous disposons sur l'activité
du client, son contexte professionnel, afin de déterminer sa plausibilité
avec la motivation qui est donnée. Si nous avons encore des doutes,
nous engageons la conversation avec le gestionnaire responsable du compte
en lui disant : connaissez-vous vraiment bien votre client ? Avant de procéder
à une déclaration, nous devons avoir acquis le sentiment
que ces opérations constituent un indice fondé. De nombreuses
analyses préalables et opérations de détection sont
effectuées au fil des jours.
Nos clients italiens travaillent
beaucoup en cash, d'autres pays travaillent beaucoup avec les montants
en espèces. Une fois leur activité, leurs volumes, leurs
chiffres d'affaires cernés et s'ils font un dépôt mensuel
qui
peut correspondre, on arrive à des éléments plausibles.
S'il y a une disproportion, nous faisons une recherche plus approfondie.
Oui, nous faisons des interprétations personnelles de ce genre.
Nous les appliquons dans nos réflexes et nos analyses.
M. Claude-Alain BURNAND : Dans
des pays de l'ex-U.R.S.S., notamment les républiques d'Asie centrale,
les gens ont une confiance limitée dans le système bancaire
local. On sait que des transactions sur des matières premières
doivent être réglées en cash, sinon le train ne part
pas. Vous allez nous dire que cela ouvre la porte à des abus. Mais
si l'on nous demande de l'argent pour régler, par exemple, un bateau
chargé d'acier, il faut d'abord que le client soit un trader
d'acier. Si c'est le boucher du coin, cela n'est évidemment pas
plausible. Si un trader d'acier a revendu cette marchandise à
une aciérie européenne et que l'on voit arriver le paiement
d'une grande société allemande, nous n'avons aucune raison
de mettre en doute ces affirmations. L'expérience du métier,
la connaissance de nos clients nous conduisent à juger qu'une transaction
est tout à fait plausible. Qu'une fois ce ne soit pas le cas, c'est
le risque.
M. Jacky DARNE : Si cela n'est
pas plausible, vous faites votre investigation. Si vous vous apercevez
alors que ce n'est pas un trader d'acier et qu'il fait autre chose,
vous arrive-t-il alors de décider de fermer le compte et de ne plus
travailler avec ce client ? A quelle fréquence cela se produit-il
?
M. François de RANCOURT
: En matière de comptes commerciaux, chaque transaction, par exemple,
dans le négoce, doit être approuvée. Nous savons exactement
à qui nous avons affaire. Ces gens-là empruntent contre des
marchandises. Chaque transaction, qu'elle soit sur l'aluminium, l'acier,
le coton ou le pétrole, est suivie. Un comité se réunit
ici quotidiennement, étudie les transactions et les approuve. Pour
moi, il est exclu que des mouvements en millions de dollars puissent avoir
lieu sans que la transaction concernée soit étudiée.
M. le Président : Il y
a eu des fermetures de comptes ?
M. François de RANCOURT
: Des comptes ont été fermés, remis à zéro,
mais tout ce qui atteint des montants comme ceux dont vous avez parlé
est suivi attentivement.
M. le Président : Nous
croyons profondément à votre professionnalisme et nous connaissons
à peu près le système. Mais lorsque des soupçons
vous conduisent à fermer un compte, et j'ai entendu des banquiers
très respectables dire qu'ils y avaient procédé, y
a-t-il information de l'autorité judiciaire ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : On n'a
pas nécessairement de soupçon fondé, il se peut qu'il
s'agisse d'un type d'activité avec lequel la banque n'est plus en
phase. On peut considérer qu'il ne vaut mieux ne pas persévérer,
sans avoir pour autant les éléments qui conduiraient à
une déclaration de soupçon. Nous avons beaucoup d'éléments
dans une stratégie ou une politique de comportement de la banque
et dans le choix des relations que nous devons entretenir.
M. François de RANCOURT
: Il se trouve que je m'occupe du métier bancaire, ici. Il y a,
premièrement, l'ouverture de compte ; deuxièmement, les relations
peuvent évoluer. C'est là où l'on tombe sur les opérations
qui sont effectuées et là, nous ne traitons pas. Tout commence
par le choix des clients. Oui, nous refusons des clients ; oui, nous refusons
de traiter avec certaines personnes. Il en est peut-être d'autres
qui traitent avec elles. Nous avons parlé du contexte juridique,
nous avons parlé de la responsabilité personnelle, mais nous
avons peut-être oublié de vous dire que chaque employé
signe un code de déontologie. Les comptes commerciaux sont différents
des comptes privés - nous n'avons pas tellement de comptes commerciaux
- mais chaque compte est suivi de façon continuelle. Je pense que
cela doit être le cas dans la plupart des banques.
M. le Rapporteur : Vous dites
que vous rapprochez de nombreuses informations et que votre relation avec
vos clients est évolutive en fonction des besoins économiques
à financer. Vous dites aussi que le cash était un moyen culturel
d'organiser des transactions dans de nombreux pays, surtout lorsque les
acteurs économiques n'ont pas confiance dans le système bancaire,
ce qui est le cas dans des Républiques assez lointaines.
Ma question sera assez brutale.
S'il paraît normal que des Caucasiens ou des Tchétchènes
viennent à Genève, en revanche, il paraît plus curieux
que des Français ou des Italiens prennent le risque de passer la
frontière avec du cash, même s'ils sont marchands de pizzas.
Recevez-vous beaucoup d'Européens frontaliers qui viennent déposer
de l'argent en cash, sachant que l'on peut faire confiance au système
bancaire en France et en Italie ? La Carte bleue, la monnaie électronique,
le chèque ont remplacé partout, même en Italie, les
transactions en espèces.
M. Pierre-Yves DESPLAND : Il y
a beaucoup de mythes autour de votre question. Il y a eu des périodes
historiques où les mouvements en cash, l'apport de valises et autres
existaient. Il y a de nombreuses années que l'on ne voit plus ce
genre de chose de cette façon-là. Certes, il y a toujours
des opérations en cash, même pour des montants qui peuvent
paraître importants, d'où la recherche de justifications.
Les chèques ne s'utilisent plus. On n'a pas l'habitude de travailler
avec des systèmes de chèques, on utilise soit les transferts
bancaires, soit les transferts en espèces. D'où notre vigilance
sur des transactions en espèces importantes, sur leur justification
et leur contexte.
M. François de RANCOURT
: Si quelqu'un se présente en bas avec de l'argent plein les poches,
nous voulons savoir d'où viennent ces fonds. Il n'est absolument
pas question de les accepter si nous n'en savons pas la provenance. Les
banques sérieuses, ici, ne se livrent pas à ce genre d'activité.
Cela ne présente d'ailleurs aucun intérêt.
M. le Rapporteur : Je suis ignorant
de votre métier. C'est la raison pour laquelle je cherche à
comprendre. Ma surprise vient de ce que vous considériez normal
que l'on passe des frontières avec de grosses quantités d'argent,
non pas pour ouvrir un compte, puisque c'est le cas de certains de vos
clients habituels. Cela pose le problème de l'interpénétration
entre les circuits de financements légaux, naturels, économiquement
justifiés et la dilution d'argent illégal et sale dans l'économie.
Les magistrats nous ont d'ailleurs expliqué hier que le primo-blanchiment
n'avait pas lieu ici, mais ailleurs et que l'on était plutôt
en phase deux ou trois du recyclage. Vous paraît-il normal qu'au
vu des justifications que vous donne un client qui travaille habituellement
avec des espèces, vous acceptiez - puisque votre activité
est essentiellement tournée vers le financement de non-résidents
- que celui-ci puisse passer les frontières avec du cash, avec les
problèmes de traçabilité et de justification de l'origine
des fonds que cela pose ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : Nous
avons à remplir un devoir de due diligence sur la provenance
des fonds. Nous sommes très sévères sur ce point,
mais il n'est pas totalement anormal que l'on puisse effectuer des transactions
en espèces. Tout ne se fait pas par transfert bancaire.
M. Claude-Alain BURNAND : Une
loi sur la monnaie est en préparation en Suisse, puisque le franc
suisse a été déconnecté de l'or. La lecture
du projet de loi m'a beaucoup amusé car il prévoit l'obligation
d'accepter les billets de banque en cours, sans limitation de montant.
Dans notre métier, on a, d'un côté, une obligation
d'accepter et, de l'autre côté, une obligation de refuser.
M. le Président : Peut-on
avoir une idée des montants de ces transactions en espèces
?
M. Pierre-Yves DESPLAND : Nous
travaillons avec un système de déclaration à partir
de 100 000 FS. Toutes les transactions sont analysées et passées
au peigne fin. Pour des montants inférieurs, nous appliquons des
routines à même de détecter des opérations répétitives.
M. Jacky DARNE : M. de Rancourt,
vous avez dit que vos collaborateurs signaient un code de déontologie.
Auparavant, vous avez indiqué que vous établissiez une distinction
entre l'audit et la déontologie.
J'aimerais que vous m'éclairiez
davantage sur la mise en _uvre des procédures pour l'ouverture d'un
compte et pour les opérations. Vos collaborateurs ont-ils un guide
de procédure écrite ? La documentation qui est fournie au
comité chargé de statuer sur les ouvertures de comptes est-elle
élaborée suivant des règles précises, en fonction
de fiches et de commentaires argumentés de l'agent ?
Nous avons parlé des transactions
en espèces mais quelle est la procédure pour toute transaction
? Doit-elle être justifiée par une note écrite de l'agent,
par la fourniture des éléments ou cela fait-il simplement
l'objet d'un travail en direct, sans trace ? Indépendamment de la
vérification du code de déontologie, quels sont les outils
internes et externes de réviseurs qui permettent de s'assurer que
les procédures sont respectées ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : Il existe
trois niveaux de contrôle successifs. Comme nos activités
sont organisées en métiers, chaque métier a ses procédures,
ses directives codifiées et ses manuels d'opérations. Un
ensemble de procédures et de réglementations internes régit
à la fois le comportement des gens et les opérations.
L'autorité hiérarchique
a une première responsabilité de contrôle et de surveillance
sur les opérations et chaque métier a, dans son organisation,
une unité de contrôle interne qui réalise des programmes
de contrôle spécifiques, destinés à veiller
au respect des procédures et des situations sensibles.
Le niveau suivant est celui de
l'inspection générale, qui n'intervient pas dans la routine
opérationnelle journalière mais dans l'appréciation
des risques. Elle planifie des interventions dans un secteur ou dans un
autre, pour vérifier l'adéquation des conditions de prise
de risques aux opérations.
Ce niveau d'inspection générale,
présent au niveau local suisse, est doublé par les interventions
de l'inspection générale du groupe.
M. Jacky DARNE : Quel est le résultat
des rapports d'inspection, que ce soit au niveau du contrôle interne,
à l'échelon opérationnel, à celui de l'inspection
générale ou à celui de l'inspection du groupe ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : Toutes
ces missions de contrôle se concrétisent en recommandations
d'amélioration des systèmes ou en résolutions de points
en suspens. Il existe un système bien codifié et organisé
de recommandations, avec identification de personnes qui doivent présider
à la résolution de ces points et fixation d'un délai
de réalisation. Un suivi est organisé pour voir les corrections
qui sont apportées.
M. François de RANCOURT
: J'ajouterai que l'inspectorat ne rend pas compte à la direction
générale en Suisse, il rapporte directement au conseil d'administration
et au comité d'audit. Il est donc indépendant de la direction
générale.
M. Jacky DARNE : Dans la dernière
année, ces contrôles ont-ils fait apparaître des défaillances
sérieuses ?
M. François de RANCOURT
: Pas dans le sujet qui nous concerne. Je voudrais corriger un point. Je
n'ai pas connaissance d'une opération de négoce qui s'est
réglée en cash, en tout cas chez nous. Cela peut se faire
dans d'autres pays, mais pas en ce qui nous concerne.
M. Pierre-Yves DESPLAND : M. Burnand
parlait des frais de transport. Il est arrivé que pour des frais
annexes à une transaction commerciale, il y ait eu un besoin de
cash.
M. François de RANCOURT
: Pour de tels montants ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : Non,
cela tournait autour de 100 000 dollars qui devaient couvrir tels ou tels
frais et pour lesquels nous avons demandé des justificatifs, mais
la transaction elle-même n'est jamais financée de la sorte.
M. François de RANCOURT
: Avec un baril à 20 dollars !
M. Pierre-Yves DESPLAND : Pour
être tout à fait complet, j'indiquerai que l'on trouve ensuite
le niveau d'intervention des auditeurs externes. Dans le système
suisse, la Commission fédérale des banques n'a pas de pouvoir
de contrôle à l'intérieur des établissements,
mais elle le fait au travers des auditeurs externes agréés.
Leurs audits vont bien au-delà de l'intervention des commissaires
aux comptes que vous connaissez en France. Ils doivent produire des rapports
exhaustifs et détaillés sur le respect des réglementations,
sur l'application des directives et demandes formulées par la Commission
fédérale des banques et de la Convention de diligence. Ils
produisent chaque année un rapport fort détaillé qui
est porté à la connaissance de l'autorité de surveillance
et des administrateurs de la banque.
M. Jacky DARNE : Nous avons parlé
surtout de la gestion patrimoniale et des opérations commerciales.
Or vous nous avez dit en introduction qu'une bonne part de votre activité
était la banque d'investissement. Vous avez indiqué que vous
placiez des obligations pour des clients étrangers. Au cours de
ces derniers jours, nous est apparue la difficulté de connaître
l'origine des fonds en cas de souscription d'actions ou d'obligations par
l'intermédiaire d'un notaire. Etes-vous concernés par ce
type d'intermédiaires ? Sinon, lorsque des fonds sont virés
de l'étranger pour souscrire des augmentations de capital ou des
emprunts obligataires, vos procédures sur leur origine sont-elles
comparables à celles que vous avez mentionnées pour des opérations
commerciales ?
M. François de RANCOURT
: Nous plaçons surtout des obligations pour des emprunteurs japonais
institutionnels. Nous ne sommes pas concernés par votre souci. Quand
des particuliers veulent acheter des obligations, on revient toujours à
l'application des procédures évoquées. Il est pratiquement
impossible aujourd'hui de traiter du cash sans que l'on ait un point de
contrôle.
M. Pierre-Yves DESPLAND : Cela
peut être des titres physiques.
M. François de RANCOURT
: Celui qui veut tenter de sortir plus de 50 000 francs de France ou de
traverser la frontière italienne à Lugano avec des lires
en prend le risque... mais entre nous, c'est vraiment du pipeau ! Tout
est dans le système de contrôle d'origine des fraudes. A mon
avis, dans le contexte suisse actuel, c'est difficile. En ce qui concerne
cette banque, c'est plus que difficile. Au mois de mars, nous avons remercié
un monsieur venu avec de l'argent plein les poches.
M. Pierre-Yves DESPLAND : Comme
nous ne sommes pas une banque de détail, les sollicitations spontanées
de clients qui viennent pour ouvrir un compte sont l'exception. Il en vient
deux chaque année et ils sont tous deux retoqués.
M. François de RANCOURT
: Nous contrôlons le nombre d'opérations par jour, parce qu'un
caissier coûte cher, ici. Dans environ 80 % des cas, les retraits
d'argent sont le fait du personnel.
M. Claude-Alain BURNAND : L'activité
d'émission est essentiellement une activité obligataire.
Dans le système du marché des capitaux suisses, le syndicat
d'émission comprend uniquement des professionnels, d'autres banques
ou des courtiers en titres, donc des gens soumis aux mêmes règles
sur le blanchiment et qui doivent connaître leurs clients.
M. Jacky DARNE : Parce que le
contrôle sur les souscriptions d'actions semble moins rigoureux que
sur les opérations commerciales, l'idée circule que des augmentations
de capital ont permis l'entrée dans le capital de ces sociétés
de détenteurs de fonds d'origine frauduleuse, ce qui semble poser
un véritable problème. Percevez-vous ce type de difficulté
? Y a-t-il une porte d'entrée qui n'est pas bien cernée aujourd'hui
?
M. François de RANCOURT
: Je ne vois pas très bien comment on peut acheter des actions sans
passer par un institutionnel.
M. Claude-Alain BURNAND : Vous
devez faire allusion au fait que l'un des moyens des blanchisseurs est
de repérer une entreprise en difficulté, une petite manufacture
d'horlogerie, par exemple, et de suggérer à l'actionnaire
qui est généralement une personne unique ou une famille,
de procéder à une augmentation de capital. On lui propose
d'ouvrir un compte de souscription de capital dans lequel est versé,
par transfert bancaire ou postal, un montant de 500 000 francs qui est
l'augmentation du capital de la société. J'ai lu cela, mais
nous n'avons pas constaté de telles opérations chez nous.
Ce sont plutôt des banques régionales, cantonales ou des caisses
d'épargne qui sont visées.
M. le Président : Dans
quelle mesure êtes-vous en relation avec les paradis offshore
? Dans votre système de vigilance, le fait que des fonds viennent
des îles Vierges, par exemple, est-il pour vous un signal particulier
? Avez-vous des succursales ou des correspondants privilégiés
dans ces territoires, que l'on est en train de considérer au niveau
international comme des territoires délinquants ?
M. Claude-Alain BURNAND : En tant
que Paribas Suisse, nous avons deux filiales : l'une à Monaco, l'autre
à Guernesey, auxquelles nous appliquons le même régime
de déontologie dont parlait Pierre-Yves Despland. En ce qui concerne
le groupe Paribas, je n'ai pas l'impression que nous soyons implantés
dans des pays que vous qualifiez de " territoires délinquants ".
J'en ignore d'ailleurs la liste. M. Strauss-Kahn a parlé d'Aruba
et des îles Caïmans. Nous n'y sommes pas.
M. le Rapporteur : Guernesey en
fait partie.
M. François de RANCOURT
: Nous avons quatre personnes à Guernesey. Pour nous, c'est surtout
un centre de trésorerie. Il y a quelques trusts. C'est une autre
filiale.
M. Claude-Alain BURNAND : Une
activité de constitution de trusts. C'est une activité parabancaire.
Je suis étonné que Guernesey soit montré du doigt
sous l'angle du blanchiment, car ils ont un système de communication
avec l'autorité locale redoutablement efficace. S'il apparaît
un soupçon de blanchiment, le gouvernement local demandera très
rapidement un tracing order ou un freezing order pour bloquer
les fonds. Ils coopèrent très bien avec les autorités
en matière de lutte contre le blanchiment.
M. le Président : Cela
fait partie des indices de vigilance ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : Tout
à fait. Nous soumettons les comptes dans ces filiales aux procédures
que l'on applique dans le réseau suisse.
M. le Rapporteur : Je ne parle
pas des procédures intra-groupe ou à l'intérieur de
vos établissements, mais n'infligez-vous pas un traitement particulier
à un compte qui recevrait de l'argent de Vaduz, des îles Vierges
britanniques, des îles Caïmans, des Bahamas. Est-ce pour vous
un indice particulier d'avoir à approfondir la vigilance ou bien
est-ce quelque chose d'assez naturel, comme semble le considérer
la Commission fédérale des banques, à laquelle nous
en avons fait la remarque, hier ?
M. Marcel NAEF : Je ne crois pas
qu'il faille interpréter ainsi cette directive. Cela fait partie
du jugement et des indices de risque. Si des fonds viennent d'endroits
tels que ceux-là, ils seront soumis à notre approbation.
On cherchera la motivation d'utiliser une banque à Aruba pour s'approvisionner
en fonds chez nous, quelle est l'activité du client, quelle est
sa relation. Nous reviendrons toujours à la connaissance intime
du client, de son activité, de l'utilisation du compte, etc.
M. François de RANCOURT
: Il convient de faire une distinction entre ces territoires et des centres
comme celui de Guernesey, où le contrôleur est un cadre détaché
de la Banque d'Angleterre. Je sais que les autorités sont très
vigilantes. Ce n'est peut être pas le cas partout.
M. Claude-Alain BURNAND : Une
banque d'Aruba ou d'Antigua ne pourrait pas nous transférer des
dollars sans passer par son correspondant de clearing, à
New York, qui peut être le même que le nôtre mais qui
est généralement différent, lequel doit ensuite transférer
les fonds à notre correspondant de clearing bancaire, qui
nous les créditera. Nous ne recevrons donc pas les fonds de la banque
d'Antigua, mais de notre correspondant de clearing. On mentionnera
peut-être l'ordre de telle banque à Aruba ou Antigua ou bien
l'ordre de telle société, de sorte que nous ne saurons même
pas qu'il y avait une banque d'Antigua. Seul son correspondant à
New York le saura.
Avec le système de clearing,
ou compensations électroniques swift, les virements sont
pratiquement instantanés. La connaissance ne peut donc avoir lieu
qu'a posteriori ; et encore, on n'aura pas nécessairement
une visibilité de la chaîne. En revanche, nous pourrons analyser
la transaction à l'entrée chez nous : qu'est-ce que ce virement
? Pour quel compte ? De quoi s'agit-il ?
M. Jacky DARNE : L'analyse causale
existe toujours. Ce que vous nous dites donne presque l'impression qu'il
y a une rupture dans la chaîne. Mais pour toute opération,
en recette ou en dépense, vous avez toujours la possibilité
d'en comprendre le contexte et la cause ?
M. Claude-Alain BURNAND : Bien
sûr !
M. Jacky DARNE : Les transactions
électroniques par Internet apportent-elles une difficulté
supplémentaire dans l'exercice de votre métier ou l'effet
est-il neutre ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : C'est
une difficulté supplémentaire pour assurer la sécurité
et la confidentialité des transactions.
M. Jacky DARNE : Vous faites allusion
au risque de perte en réseau...
M. Pierre-Yves DESPLAND : Tout
à fait.
M. Jacky DARNE : ... mais cela
vous crée-t-il une difficulté particulière pour la
compréhension de l'opération proprement dite ?
M. Pierre-Yves DESPLAND : Non.
M. Claude-Alain BURNAND : C'est
un nouveau moyen de transmission d'informations ou d'ordres. Il n'est pas
question de proposer l'ouverture de comptes par Internet.
M. Jacky DARNE : D'autres le font.
M. le Rapporteur : Quelle est
votre attitude si vous voyez arriver une personnalité politique
qui ne soit pas d'une monarchie persique mais d'un pays démocratique
? Avez-vous un petit signalement ? Nous avons en effet découvert,
grâce à une presse attachée à mettre au jour
certaines vérités qui fâchent, que de nombreux partis
politiques utilisent la Suisse pour entreposer leur magot.
M. Pierre-Yves DESPLAND : On en
revient à des questions de stratégie. Paribas a certaines
règles internes. Elle ne veut pas, entre autres, faire de financement
de partis politiques. Si un ministre souhaite ouvrir un compte, nous appliquons
une procédure particulière qui prévoit une autorisation
d'ouverture de compte supplémentaire par rapport à un client
normal, eu égard au risque politique que cela représente.
M. François de RANCOURT
: En principe, la réponse est " non ". On n'en veut pas.
M. Pierre-Yves DESPLAND : En principe,
la réponse est " non ". La seule exception est celle de personnalités
issues de pays tout à fait honorables, des gens très fortunés,
qui ont acquis leur fortune par héritage...
M. le Président : ... ou
même par leur travail !
M. François de RANCOURT
: S'ils ne sont pas trop imposés !
M. Pierre-Yves DESPLAND : La règle
de la Commission fédérale des banques est très claire.
Elle prévoit que les hommes politiques ne peuvent être acceptés
qu'au plus haut niveau hiérarchique de la banque et lorsqu'il y
a une garantie qu'il ne s'agit pas de fonds provenant de corruption.
M. François de RANCOURT
: J'ai d'ailleurs été intéressé de voir, à
un moment donné, des diplomates suisses conseiller vivement de ne
pas avoir de comptes à un moment donné de représentants
d'un certain pays. Ils avaient tout à fait raison. Des responsables
suisses ont conseillé à la Commission fédérale
des banques de décourager toute banque d'ouvrir de tels comptes.
M. le Président : Merci
beaucoup d'avoir bien voulu répondre à nos questions et de
nous avoir apporté ces nombreux éléments d'information.
Audition de M. René RAMER,
Procureur du canton de Zürich,
MM. Peter HUNIG et Marcel STRASSBURGER,
Juges d'instruction
et Max MUISSEL des forces de police
(compte-rendu de l'entretien
du 27 septembre 2000 à Zürich)
Présidence de M. Arnaud
MONTEBOURG, Rapporteur
M. René RAMER : Compte
tenu de votre connaissance du sujet, il me semble que nous pouvons évoquer
directement les points qui vous intéressent, à savoir les
mesures que nous avons prises pour lutter contre le blanchiment d'argent.
Il y a deux niveaux : la police
et le juge d'instruction. C'est le procureur qui formule les accusations
apportées devant le juge d'instruction du district. Le procureur
du canton est l'autorité de surveillance de l'office du procureur
du district. Il représente l'intérêt de l'Etat devant
la cour supérieure du canton, la cour de cassation et le tribunal
fédéral à Lausanne.
Nous avons, au sein de l'office
du procureur du district, des spécialistes pour le blanchiment d'argent
et la criminalité économique. Auprès de la police
cantonale, il existe un service spécialisé pour les crimes
économiques à l'intérieur duquel on trouve des spécialistes
pour le blanchiment d'argent.
J'ai prié les représentants
de ces deux autorités de se joindre à nous.
En ma qualité de procureur
du canton, je suis responsable des juges d'instruction du district ainsi
que des services chargés des commissions rogatoires et de la lutte
anti-blanchiment. J'ai la responsabilité de la présentation
de ces cas devant le tribunal supérieur du canton, le tribunal de
cassation ainsi que le tribunal fédéral à Lausanne.
Nous sommes à votre entière
disposition pour répondre à vos questions, dans la mesure
de nos connaissances.
M. le Rapporteur : Merci de votre
accueil amical. Notre séjour à Zürich s'explique par
le fait que nous ne pouvions porter d'appréciations sur la Confédération
helvétique sans rencontrer les responsables du ministère
public et de la police à Zürich et au Tessin, qui sont avec
Genève où la mission s'est rendue l'an dernier, les cantons
les plus concernés par la lutte anti-blanchiment.
A la suite des différents
entretiens que nous avons eus à Genève et à Berne,
nous avons pu mesurer à quel point l'appareil judiciaire de ces
cantons paraissait extraordinairement réveillé par rapport
aux exigences, non seulement internationales, mais également fédérales
et locales, de lutte contre l'argent sale. Nous avions fait quantité
d'éloges à la suite de nos entretiens avec vos collègues
Perraudin et Bertossa.
C'est la raison pour laquelle
nous avons souhaité vous rencontrer, afin de poursuivre cette discussion
avec vous ici à Zürich.
Nous souhaiterions tout d'abord
des informations sur votre système d'administration de la preuve
de la culpabilité en matière de blanchiment. Tous les pays
européens sont confrontés aux limites des systèmes
probatoires classiques, lesquels ne semblent pas bien adaptés à
cette forme de délinquance dite astucieuse.
Les Italiens, les premiers à
en avoir fait le constat, ont procédé à des renversements
de charge de la preuve. La France, sous notre impulsion, vient de s'engager
dans cette voie, dans certains cas bien définis, de manière
à protéger les libertés publiques.
Ma question s'adresse à
des techniciens, des policiers, des magistrats qui luttent au quotidien
contre ce type de délinquance. Avez-vous un système probatoire
propre dans le canton de Zürich ? Quelles difficultés rencontrez-vous
pour administrer la preuve dans des affaires de blanchiment ? Combien de
procédures avez-vous réussi jusqu'à présent
à mener jusqu'à leur terme, c'est-à-dire combien avez-vous
prononcé de condamnation définitive ?
M. René RAMER : Nous avons
une procédure limitée avec prise de preuves directes. On
juge sur les documents tout en étant en mesure néanmoins
d'enregistrer des preuves dans ces procédures. Nous ne connaissons
pas le renversement de la charge de la preuve, sauf dans un seul cas, prévu
par l'article 59 du code pénal suisse, lorsqu'une organisation criminelle
est à la tête d'une fortune. Il est difficile de prouver l'origine
criminelle de ces fonds car ils proviennent souvent d'un pays étranger,
où les actes ont été perpétrés, auquel
cas le pays concerné doit nous fournir les preuves.
M. le Rapporteur : S'agissant
de la coopération judiciaire, nous posons par principe la question
de savoir si vous avez des appréciations négatives à
porter sur certains pays y compris la France. Lors de notre tour d'Europe,
nous avons fait le constat que tous les magistrats établissent un
tableau comparatif des pays coopératifs qui ressemble fort à
celui de leurs voisins. Quelles sont les difficultés que vous rencontrez
pour obtenir les preuves de l'origine criminelle des fonds à partir
de systèmes judiciaires défaillants ?
M. René RAMER : S'agissant
de l'entraide judiciaire internationale, elle incombe à l'Office
fédéral de justice de la Confédération qui
a une fonction de charnière entre la Suisse et les autres pays.
C'est une organisation qui a fait ses preuves, grâce aux liens personnels
qui se sont établis entre les responsables dans les divers pays.
Il est essentiel que les fonctionnaires responsables aient établi
un lien de confiance entre eux et entretiennent des relations personnelles.
Cela permet de résoudre les difficultés. Nous avons à
Zürich un Office de procureurs spécialisés chargés
de l'aide judiciaire internationale. Je vais maintenant passer la parole
aux juges d'instruction et au représentant de la police qui vont
vous fournir des compléments d'information, concernant notamment
la collaboration entre la France et la Suisse.
M. Marcel STRASSBURGER : J'aimerais
tout d'abord répondre à votre question quant aux difficultés
concernant la collecte de preuves, étape étroitement liée
à la collaboration avec les autorités compétentes
des autres pays avec lesquelles, comme cela a été mentionné,
il est primordial d'avoir instauré un lien personnel.
Nous rencontrons en Suisse en
matière de coopération judiciaire un problème qui
tient au fait que, pour pouvoir poursuivre un crime, il doit correspondre
à la définition qu'en donne notre code pénal, c'est-à-dire
un délit puni de la réclusion criminelle.
La majorité des crimes
sont des infractions à la loi sur les stupéfiants et des
fraudes en matière de placements d'argent. Nous ne rencontrons quasiment
aucune difficulté de coopération avec les pays dont le système
judiciaire est comparable au nôtre, comme la France. Le fait que
la plupart des pays européens ont signé l'accord sur l'entraide
judiciaire et, depuis 1999, l'accord sur le blanchiment d'argent, nous
facilite grandement la collecte de preuves.
En revanche, nous rencontrons
de grandes difficultés avec les pays dont le système judiciaire
est de type anglo-saxon. Sans entrer dans le détail des difficultés
avec ces pays, il est toutefois nécessaire de souligner que nous
avons commencé à recueillir des preuves qui ne rentrent pas
systématiquement dans le cadre de la procédure judiciaire
formelle. Nous les communiquons ensuite à la police qui, à
son tour, se met en contact avec Interpol pour échanger les informations.
Avec des pays comme l'Allemagne
et l'Autriche avec lesquels nous avons signé un accord complémentaire
à la convention européenne, la tâche nous est facilitée
grandement. L'accord signé avec la France n'étant entré
en vigueur qu'au 1er mai 2000, nous manquons d'expérience pour en
faire le bilan. Un accord est également en cours de préparation
avec l'Italie et devrait être ratifié sous peu.
En ce qui concerne les difficultés
dans l'administration des preuves, il me semble que les demandes de commissions
rogatoires se ressemblent un peu partout en Europe. La grande difficulté,
c'est de prouver que les accusés ont eu connaissance du fait qu'il
s'agissait d'argent sale.
S'agissant du renversement de
la charge de la preuve, l'article 59 du code pénal ne fait que déplacer
la charge de la preuve, c'est-à-dire qu'il faut prouver que les
accusés sont membres d'une organisation criminelle.
Mon collègue, M. Hünig,
interviendra pour vous donner le nombre de cas ayant abouti à des
condamnations.
M. René RAMER : Je donne
la parole au représentant de la police qui va vous faire part de
ses expériences.
M. Max MUISSEL : J'aimerais souligner
que l'échange d'informations entre les autorités de police
se fait beaucoup plus facilement qu'entre les autorités judiciaires.
Quand nous avons affaire à des Etats de droit, nous ne rencontrons
pratiquement aucune difficulté. Les difficultés surgissent
avec des pays tels que les anciens pays communistes du bloc de l'Est. On
peut même parfois obtenir des informations utiles de la Bolivie ou
du Chili, sans toutefois avoir la certitude qu'elles ne nous sont pas fournies,
à l'autre du fil, par un baron de la drogue.
Je suis heureux de pouvoir dire
que la collaboration avec nos collègues français est excellente,
et j'espère qu'il en est de même pour eux. La France nous
adresse chaque année une soixantaine de commissions rogatoires dont
un tiers concerne le blanchiment d'argent.
M. le Rapporteur : Nous avons
des témoignages, douloureux pour le système bancaire suisse,
qui montrent que de nombreuses banques zürichoises utilisent le Liechtenstein
en première phase pour blanchir une partie de l'argent, avant de
le réintroduire dans le système européen. Quelles
constatations avez-vous fait de ces pratiques qui consistent à passer
par des filiales implantées à l'étranger, tout en
sélectionnant la nature de l'argent ? Quelle est votre analyse en
votre qualité de policier ?
M. Max MUISSEL : Même si
nous n'avons pas eu l'occasion de faire de telles constatations, nous ne
sommes pas naïfs. Si on peut le prouver, le blanchiment d'argent entame
gravement l'image de marque des banques concernées. Par conséquent,
elles se gardent bien d'y arriver. Chaque grande banque suisse a une succursale
au Liechtenstein, toutefois nous n'avons fait aucune constatation de ce
type.
Notre gouvernement a négocié
ce point avec celui du Liechtenstein. En effet, pendant un certain temps,
il était plus facile d'obtenir des informations des Bermudes que
du Liechtenstein. Pour ma part, je veille au bon fonctionnement de l'aide
judiciaire et à ce qu'une commission rogatoire ne reste pas sans
réponse pendant plus de deux mois.
M. René RAMER : Vu l'importance
de la place financière de Zürich, il est compréhensible
que des individus enfreignent la loi. Mais lors de nos investigations,
il ne nous a pas semblé que les banques avaient une politique systématique
visant à contourner la loi. Au contraire, elles ont reconnu qu'il
était de leur propre intérêt de soigner leur image
de marque et de ne pas nuire à l'image de marque de la Suisse comme
place financière. A l'occasion de délits ou de crimes commis
par des employés de banque, nous avons pu constater que les banques
coopéraient avec nous pour les punir.
M. le Rapporteur : Qu'en est-il
du nombre de condamnations ?
M. René RAMER : Ce problème
du blanchiment se retrouve plus particulièrement dans le secteur
parabancaire, à savoir des intermédiaires financiers qui
se rendent coupables d'affaires louches. Cette lacune vient d'être
comblée avec la création d'une Autorité de contrôle
anti-blanchiment d'argent qui permettra aux autorités judiciaires
de renforcer leur action. De plus, il semblerait que la loi en cours de
discussion sur la surveillance des marchés financiers aille au-delà
des mesures déjà en place.
M. Peter HÜNIG : S'agissant
du nombre de condamnations et de communications ayant trait au blanchiment
d'argent, lors de la période 1999/2000 comparée à
celle de 1998/1999, le Bureau de communication a enregistré une
augmentation de 230 % de telles dénonciations. A Zürich, toujours
en comparant les mêmes périodes, les dénonciations
ont plus que doublé. Ce chiffre ne concerne que les communications
toutes provenances confondues.
M. le Rapporteur : Je souhaiterais
que vous nous distinguiez la dénonciation de l'enquête.
M. Peter HÜNIG : 63 % de
ces dénonciations ont conduit à des procédures pénales,
ce qui, en comparaison avec le reste de l'Europe, peut être considéré
comme un bon résultat.
M. le Rapporteur : En chiffres
absolus, combien y a-t-il eu de procédures ?
M. Peter HÜNIG : Selon les
résultats fournis par le Bureau de communication pour la période
1999/2000, il y a eu trois cent soixante-dix dénonciations. Deux
tiers de ces dénonciations ont été transmis aux cantons
aux fins de poursuites pénales, dont un tiers des cas n'a pas abouti
par manque de preuves.
M. le Rapporteur : Pourriez-vous
nous donner les chiffres en valeur absolue ?
M. Peter HÜNIG : Deux cinquante-six
cas ont été transmis aux cantons tous confondus.
M. le Rapporteur : Selon nos informations,
soixante-cinq cas ont été transmis aux autorités pénales
du canton de Zürich. Sur ce chiffre, combien avez-vous ouvert de procédures
pénales ?
M. Peter HÜNIG : Jusqu'à
une période récente, il était nécessaire à
Zürich de procéder à des enquêtes préalables
afin de vérifier la véracité de ces accusations. Toutefois,
lors de ces enquêtes préalables, on ne pouvait imposer des
mesures contraignantes telles que la saisie ou le blocage des comptes.
Toutefois, dans 60 % des cas, des mesures contraignantes ont été
prises, puis transmises aux autorités judiciaires.
M. le Rapporteur : Pour vous,
les mesures contraignantes sont le blocage ou le gel des avoirs. S'agissant
des perquisitions bancaires, c'est-à-dire l'obtention de façon
contraignante de la documentation sur un compte bancaire, pouvez-vous les
obtenir dans le cadre de l'enquête préalable de police ou
devez-vous aller jusqu'au tribunal ?
M. René RAMER : Auparavant,
on ne pouvait pas prendre de mesures contraignantes car elles n'étaient
pas fixées dans la procédure pénale. Nous avons eu
recours à cette procédure car le besoin s'en est fait sentir.
Lors de la mise en application
de la loi sur le blanchiment d'argent, a subsisté un certain flou
car nous n'avions pas encore l'expérience de l'application de cette
loi. Or depuis mars 2000, lorsque le Bureau de communication contre le
blanchiment d'argent transmet une dénonciation au canton de Zürich,
nous entamons une procédure pénale sans enquête préalable,
car les difficultés avec l'application de la loi ont été
résolues. Chaque cas donne lieu à une procédure pénale.
M. le Rapporteur : Dans le cadre
de la procédure d'enquête policière préalable,
la police a-t-elle autorité pour vérifier les mouvements
bancaires sur un compte ou considérez-vous que c'est une mesure
contraignante ?
M. René RAMER : Selon la
jurisprudence suisse et le tribunal fédéral, une enquête
sur les mouvements de comptes constitue une mesure contraignante.
M. le Rapporteur : Il faut donc
demander l'autorisation au tribunal...
Tous : Non, au juge d'instruction.
M. le Rapporteur : Sur quels critères
acceptez-vous que la police procède à ces mesures contraignantes
?
M. René RAMER : Il y a
une différence entre la levée du secret bancaire et l'arrestation.
Selon le tribunal fédéral, il faut avoir suffisamment de
soupçons de délit ou de crime pour lever le secret bancaire
tandis que, pour une arrestation, il faut un soupçon urgent.
M. le Rapporteur : C'est un système
très anglo-saxon. Dans certains cas, rejetez-vous une demande de
perquisition bancaire au motif que des soupçons ne seraient pas
suffisamment avérés ? Par exemple, le procureur ou l'autorité
policière ne sont pas parvenus pas à vous convaincre qu'il
y avait des soupçons suffisants car ils n'ont pu obtenir la preuve
de ces mouvements d'argent, du fait que vous êtes l'autorité
chargée de les y autoriser.
M. René RAMER : En règle
générale, le procureur peut toujours convaincre le juge d'instruction
de la nécessité des mesures contraignantes car il est habilité
à lui donner des instructions. Il convient toutefois de distinguer
entre les commissions rogatoires et les investigations en Suisse. Lorsque
le pays requérant soumet ses demandes, le juge d'instruction peut
uniquement vérifier la présence d'erreurs quant à
la présentation des faits, il ne peut juger des soupçons
concernant un crime, puis il procède automatiquement aux mesures
contraignantes.
La situation se présente
différemment lorsque le procureur agit sur sa propre initiative,
mais selon mon expérience, il n'est pratiquement jamais arrivé
que des mesures contraignantes aient été décidées
à la demande de la police.
M. Marcel STRASSBURGER : Dans
le cadre des commissions rogatoires internationales, il faut s'assurer
que les faits sont punissables selon la loi du pays requérant ainsi
que par le code pénal suisse. Comme il est parfois difficile de
vérifier rapidement ces points et qu'il est nécessaire d'agir
immédiatement, nous procédons alors à des mesures
provisoires, telles que la saisie ou le gel d'un compte, dans l'attente
d'un complément d'informations.
Pour ma part, je ne connais aucun
cas où on aurait procédé à des mesures contraignantes,
sur les indications de la police. Toutefois, lorsque le délit ou
le crime a été commis à l'étranger, des problèmes
peuvent se poser, lorsque, par exemple, une partie civile peut essayer
d'obtenir gain de cause en ayant recours au code criminel.
M. le Rapporteur : Monsieur le
procureur, êtes-vous nommé par le gouvernement ?
M. René RAMER : Oui.
M. le Rapporteur : Pouvez-vous
recevoir des instructions positives ou négatives de poursuites ou
de non-poursuites du gouvernement ?
M. René RAMER : Le conseil
d'Etat, c'est-à-dire le conseil exécutif du canton, peut
théoriquement commander une enquête judiciaire, mais depuis
vingt ans que je suis juge d'instruction et procureur du canton, je n'ai
jamais connu cette situation. Par ailleurs, le conseil d'Etat ne peut empêcher
un procureur d'ouvrir une enquête pénale.
Je ne peux arguer de ma qualité
d'autorité de surveillance des juges d'instruction pour leur demander
d'arrêter une enquête criminelle. Si le juge d'instruction
ouvre une procédure judiciaire, je ne peux l'en empêcher,
c'est au tribunal de décider. Il n'y a pas non plus de recours contre
l'action du juge d'instruction.
M. le Rapporteur : Merci beaucoup
de votre accueil et de ces précisions.
Audition de M. André CUENDET,
Président de l'OAR de
la Chambre Fiduciaire
(compte-rendu de l'entretien
du 27 septembre 2000 à Zurich)
Présidence de M. Arnaud
MONTEBOURG, Rapporteur
M. André CUENDET : A titre
préliminaire, je souhaiterais vous remettre quelques documents d'information
sur notre organisme d'autorégulation (OAR) de la Chambre Fiduciaire
et notamment le règlement d'autorégulation et le rapport
annuel 1999-2000. En tant qu'association, nous sommes soumis à la
production d'un rapport tous les deux ans et non tous les ans, comme les
entreprises.
Tout d'abord, je voudrais dissiper
un certain flou quant au terme de fiduciaire. Ce terme n'a pas de signification
consacrée. Selon le droit suisse, ce n'est pas un terme légal.
Par ailleurs, lorsque vous évoquez des problèmes que le parquet
zürichois rencontrerait notamment avec les " fiduciaires ", il faut
le relativiser.
Peut-être rencontrent-ils
des problèmes avec le monde parabancaire, mais alors la notions
d'" intermédiaire financier " selon la LBA inclut notamment aussi
les avocats, les notaires, les gestionnaires de fonds, de devises et les
brokers. En fait, ce qu'on entend à l'origine par société
fiduciaire en Suisse, ce sont des sociétés qui traitent de
tout ce qui tourne autour du contrôle et de la gestion d'une entreprise
(tenue de comptabilité, audits, conseil fiscal, juridique...).
La plupart de ces activités
n'exposent pas au risque de blanchiment d'argent et ne sont même
pas assujetties à la LBA. Les principales activités, en ce
qui nous concerne, assujetties à la LBA, sont la gestion de fortune
et la gestion de sociétés.
La Chambre Fiduciaire est la principale
des deux associations patronales. Elle est la plus ancienne, et elle rassemble
toutes les grandes fiduciaires du pays ; ainsi que beaucoup de moyennes
et petites sociétés, la deuxième association ne regroupant
que des petites fiduciaires.
Nous avons créé
un OAR car quelques-uns de nos membres exercent des activités assujetties
à la LBA. A ce jour, sur nos trois cent cinquante membres inscrits
à notre OAR, aucun ne s'est trouvé impliqué dans une
affaire de blanchiment d'argent.
Je voudrais que ces définitions
soient bien ancrées dans les esprits pour que l'on sache de quoi
on parle.
M. le Rapporteur : Nous allons
lire avec beaucoup d'attention votre règlement d'autorégulation.
Le Bureau de communication a évoqué le domaine parabancaire
Il est vrai que c'est un mécanisme récent et que les OAR
n'ont pas tous leur règlement d'autorégulation.
M. André CUENDET : Des
litiges sont encore en cours avec l'Autorité de contrôle concernant
des OAR, mais, pour les autres, leurs règlements sont en vigueur.
La loi est entrée en vigueur au 1er avril 2000, mais notre OAR était
prêt depuis longtemps. Il a même reçu l'agrément
en avril 1999.
Nous avons anticipé le
mouvement en appelant nos membres qui sont des intermédiaires financiers
à adhérer avant la date limite du 31 mars 2000. De plus,
nous sommes allés très loin car la Chambre Fiduciaire a décidé
que les premiers contrôles seraient effectués par des auditeurs
externes ou internes, dès le 1er juillet 2000, soit moins de six
mois après l'entrée en vigueur de la législation.
M. le Rapporteur : S'agissant
de ces contrôles externes, ceux qui les effectuent sont-ils adhérents
de votre Chambre ? Ne craignez-vous pas de rencontrer des conflits d'intérêt
lorsqu'il y a ces contrôles externes ?
M. André CUENDET : Je ne
vois pas pourquoi. Nous n'acceptons comme membres que ceux qui répondent
à certains critères de qualité. Ces conditions ne
sont pas toutes remplies par les intermédiaires financiers et certains
ne pourraient pas être membre chez nous. Par ailleurs, nos membres
doivent être révisés par des réviseurs externes.
Ils ne peuvent pas faire de mesures de complaisance. Les contrôles
croisés sont interdits. Un intermédiaire financier ne put
pas être contrôlé par un réviseur, et vice versa.
M. le Rapporteur : La question
de vérification de l'identité des personnes étrangères
qui seraient les ayants droit économiques est une question primordiale.
C'est un mécanisme essentiel dans les fiduciaires. Pour une personne
de nationalité étrangère, quels sont les critères
que vous demandez ?
M. André CUENDET : Si on
se réfère au règlement de diligence, vous trouvez
une mention faite quant à l'identité du cocontractant présumé
être l'ayant droit économique. La nature des contrôles
est différente entre l'identification de l'ayant droit économique
et la vérification de l'identité du cocontractant. Cette
dernière vérification est vraiment un contrôle formel,
mais intelligent et qui doit être fait avec du bon sens. On demande
une pièce d'identité et la nature des papiers reconnus comme
tels est limitée. Il est dit, dans ce document, qu'on accepte les
passeports mais pas les permis de conduire et autres pièces.
M. le Rapporteur : S'agissant
de l'ayant droit économique...
M. André CUENDET : S'agissant
de l'ayant droit économique, ce n'est pas une vérification
formelle car la loi ne l'exige pas non plus. Selon les règles du
GAFI, qui sont une copie conforme de nos règles suisses concernant
l'ayant droit économique, il n'est pas nécessaire de fournir
des pièces d'identité, mais il faut arriver à s'assurer
que l'identité de ladite personne est crédible. C'est un
contrôle de plausibilité. L'Autorité de contrôle
a remis la liste établie par la Commission fédérale
des banques, des indices qui doivent déclencher des signaux d'alerte
quant au blanchiment.
M. le Rapporteur : Depuis combien
de temps votre règlement existe-t-il ?
M. André CUENDET : Il n'existe
que depuis avril 1999.
M. le Rapporteur : Y a-t-il eu
application du règlement par des fiduciaires de votre OAR sur l'obligation
de communiquer au Bureau de communication ?
M. André CUENDET : Jusqu'à
ce jour, aucun cas n'est passé par l'OAR de la Chambre Fiduciaire.
Nos critères élevés d'affiliation en sont la raison
principale. Nos membres ont une très bonne réputation qui
se répercute au niveau global de l'OAR de la Chambre Fiduciaire.
M. le Rapporteur : Comment vont-ils
faire pour solder le passé ?
M. André CUENDET : Je ne
comprends pas la question.
M. le Rapporteur : Dans ces sociétés
fiduciaires affiliées, comment le règlement de votre OAR
va-t-il s'appliquer sur les dispositifs et dossiers en cours ?
M. André CUENDET : Sur
la base de notre règlement, nos membres ont eu l'obligation de créer
des dossiers de surveillance s'agissant de toutes leurs relations d'affaires
sensibles au sens de la LBA effectives à la date d'entrée
en vigueur de la loi, y compris pour les relations pouvant remonter à
plusieurs décennies. Ils ont dû créer des dossiers
dans la mesure où ils n'existaient pas.
Les fiduciaires qui font de la
gestion de fortune devaient déjà avant l'entrée en
vigueur de la LBA appliquer l'esprit de diligence, de la même manière
que les banques. D'une manière générale, ce sont plutôt
les petits bureaux qui ont quelques difficultés à s'adapter.
Sur la base des contrôles commencés dès le 1er juillet,
nous ferons un bilan. Nous sommes dans une période de transition
car la loi vient d'entrer en vigueur.
M. le Rapporteur : Quelle est
la situation s'agissant des dossiers qui ne satisfont pas les nouvelles
obligations légales et votre règlement ?
M. André CUENDET : Nous
exigeons toujours un contrôle par les réviseurs externes qui
ont un cahier des charges. Ces points figurent dans les documents que je
viens de vous transmettre. Une fois reçus les rapports des réviseurs
dans un délai de six mois, nous pourrons voir quelles sont les lacunes.
M. le Rapporteur : Combien avez-vous
de membres ?
M. André CUENDET : Nous
avons deux catégories, les membres entreprises et les membres personnes
physiques. Les membres entreprises qui ont adhéré à
l'OAR ont au nombre de trois cent cinquante. Les membres personnes physiques
sont plusieurs milliers.
M. le Rapporteur : Qui choisit
les réviseurs externes ?
M. André CUENDET : L'intermédiaire
financier membre de notre OAR. Mais vous verrez que l'OAR de la chambre
a le droit de designer un réviseur interne lorsque nous avons des
soupçons de blanchiment d'argent. Nous pouvons désigner,
aux frais de l'intéressé, un réviseur pour aller faire
des contrôles dans cette société.
M. le Rapporteur : Avez-vous reçu
les rapports des réviseurs externes ?
M. André CUENDET : A la
prochaine séance du Comité OAR début octobre, nous
en aurons déjà un certain nombre.
M. le Rapporteur : Le Bureau de
communication dispose-t-il du pouvoir de nommer un réviseur interne
?
M. André CUENDET : Non.
M. le Rapporteur : C'est donc
votre monopole.
M. André CUENDET : Le Bureau
de communication n'a pas de pouvoir sur les OAR.
M. le Rapporteur : Dans de nombreuses
affaires de corruption, apparaissent régulièrement les noms
de fiduciaires suisses, lieux d'entrepôt de produits issus de délits
perpétrés sur le territoire français. Si nous avons
connaissance du nom de l'une de ces fiduciaires suisses, pourriez-vous
passer à la phase d'autorégulation ?
M. André CUENDET : La plupart
du temps, les médias déclenchent les affaires de blanchiment.
Si nous entendons quelque chose sur un membre de notre OAR, nous ferons
des investigations. Ce sera notre devoir d'intervenir pour voir ce qui
se passe. Nous voulons que nos membres respectent notre règlement
pour que le discrédit ne retombe pas sur notre OAR.
M. le Rapporteur : Je vous remercie
de ces précisions.
Audition de M. Luca MARCELLINI,
Procureur général
du Canton du Tessin,
Mme Maria GALLIANI, M. Jacques
DUCRY et M. Emmanuele STAUFFER,
Procureurs tessinois
(compte-rendu de l'entretien
du 27 septembre 2000 à Lugano)
Présidence de M. Arnaud
MONTEBOURG, Rapporteur
M. le Rapporteur : Merci de venir
à notre rencontre. Notre mission s'est déjà rendue
une première fois en Suisse, puis en Belgique, aux Pays-Bas, en
Grande-Bretagne, dans les Iles anglo-normandes, à Gibraltar, à
Chypre, en Italie, en Espagne, à Monaco, en Autriche, au Liechtenstein
et au Luxembourg.
Nous ne voulions pas parler de
la Suisse, sans avoir eu la possibilité de nuancer la situation
selon les cantons. Nous, Français, ne sommes pas habitués
au fédéralisme, surtout dans des matières aussi importantes
que l'action publique et judiciaire. La diversité de la législation,
des pratiques, des cultures dans chacun des cantons suisses nous a incités
à revenir car nous ne voulions pas nous exprimer sur votre pays
sans avoir rencontré tous ceux qui se battent contre le blanchiment,
dont les magistrats, les policiers, les fonctionnaires chargés du
renseignement économique.
Nous observons que beaucoup de
magistrats, en France mais aussi dans d'autres pays se plaignent des conditions
dans lesquelles leurs Etats respectifs ne mettent pas suffisamment de moyens,
soit matériels soit humains, voire juridiques, entre leurs mains.
En France, le débat sur
cette question s'est beaucoup intensifié avec la multiplication
des dossiers, mais aussi avec l'arrivée d'une nouvelle génération
au Parlement et dans les ministères. Cette question n'est plus interdite.
C'est la raison pour laquelle un volet législatif a été
adopté en première lecture par l'Assemblée nationale,
il y a quelques mois, qui tend à renforcer très nettement
l'arsenal juridique entre les mains des magistrats pour lutter contre le
blanchiment. Nous n'aurions pas remporté cette victoire sans ce
qui s'est passé à Monaco ou au Liechtenstein et si le soutien
que nous avons rencontré dans tous les pays européens, membres
ou non de l'Union européenne, ne s'était pas manifesté
aussi clairement.
Nous pouvons chacun, dans nos
compétences et avec nos moyens, accomplir quelque chose. C'est pourquoi
il me semblait utile de vous rencontrer pour débattre librement
de la façon dont vous voyez ces questions. Ensuite j'aimerais sur
divers sujets engager le débat avec vous.
M. Luca MARCELLINI : Je pense
que l'essentiel sera abordé au travers de problèmes concrets.
En termes généraux, il est important de garder en tête
la position géographique du Tessin. Notre situation particulière
de petit canton aux ressources limitées qui se trouve être,
en même temps, une place financière importante, amène
des problèmes. Il y a les affaires propres et les affaires moins
propres. Le fait d'être géographiquement très proche
de Milan et du nord de l'Italie où, il y a encore quelques années,
existait un manque de structures pour faire des opérations financières
internationales même légitimes, a permis au Tessin de réaliser
ces activités.
Cela a fini par créer une
situation qui nous place au centre de beaucoup d'affaires internationales.
Nous avons plusieurs affaires de différents types, dans lesquelles
nous nous heurtons à des difficultés de relations avec les
autres Etats, et où l'échange d'information ne fonctionne
pas toujours au mieux. D'autre part, nous devons faire face à ce
genre de problème avec des ressources limitées.
Je trouve que l'approche que vous
avez choisie de visiter plusieurs cantons et de vous rendre compte des
différentes situations qui peuvent se poser en Suisse est très
mesurée. Même si la loi fédérale s'applique
dans tout le pays, les situations sont très différentes selon
les différents cantons, de même que les ressources mises à
disposition, ce qui peut provoquer, dans certaines situations, des réactions
diverses de la part des appareils judiciaires cantonaux. Mais nous pouvons
néanmoins vous assurer de la ferme volonté du parquet tessinois
de faire face à ses devoirs au plan national et international et
de notre désir d'obtenir déjà de la part de nos politiciens
locaux les moyens nécessaires pour mener cette lutte contre le blanchiment
et la criminalité financière.
M. le Rapporteur : Peut-être
pourrions-nous évoquer les problèmes de coopération
internationale ainsi que les relations que vous avez avec le Bureau de
communication, si l'information qu'il vous apporte est de bonne qualité,
comment l'exploiter ; j'aimerais aussi aborder les problèmes probatoires,
comment construire un dossier, ce que permet le droit et ce qu'autorise
la pratique, jusqu'où pouvez-vous sortir des dossiers et comment
s'opère le renversement de la charge de la preuve.
Sur la coopération judiciaire,
comment d'une part êtes-vous organisés pour traiter des demandes
qui vous viennent de l'extérieur ? Jugez-vous les moyens suffisants
? Nous n'avons pas, dans la Mission, entendu d'éléments négatifs
sur la justice tessinoise, au contraire. A l'inverse, comment appréciez-vous
la coopération judiciaire accordée par certains territoires
?
J'avais interrogé M. Jacques
Ducry sur Monaco et sa réponse avait été relativement
positive. Je m'apprêtais d'ailleurs, dans le rapport, à écrire
quelque chose de positif quand, en Espagne, le parquet anti-corruption
du juge Balthazar Garzon nous a signalé que M. Daniel Serdet coopérait
sans doute avec Lugano mais très peu avec Madrid. Cela doit être
du à des intérêts différents en cause. La justice
princière est animée par une main invisible.
M. Luca MARCELLINI : S'agissant
de l'entraide internationale au Tessin, c'est le parquet qui est compétent
pour le traitement des demandes de coopération judiciaire. Mon bureau
comprend le Procureur général et onze procureurs, six d'entre
eux s'occupant des crimes financiers et de l'entraide internationale. Nous
recevons environ par an cinq cents demandes d'entraide. Il s'agit principalement
de perquisitions bancaires. On donne suite à 95 % des demandes.
Il est très rare que des demandes ne soient pas admissibles. Normalement
cela fonctionne.
Très souvent la procédure
est assez lente, déjà en raison de nos problèmes de
personnel. Nous avons des retards importants sur nos dossiers intérieurs
et il nous faut équilibrer l'activité entre le traitement
des requêtes internationales et celui des dossiers intérieurs.
Nous avons des cas avec des personnes en détention, ces situations
doivent être traitées au plus vite, ce qui amène des
retards dans d'autres affaires.
Par ailleurs, il y a le problème
des voies de recours, notamment dans les perquisitions bancaires. Elles
sont au niveau cantonal et fédéral. Cela peut entraîner
des retards de deux ou trois ans. Un autre problème pratique se
rencontre assez souvent, lorsque l'autorité étrangère
demande à être présente lors de la perquisition. Si
la demande est assez claire et que nous pensons être sûrs d'atteindre
les mêmes résultats sans cette présence des autorités
étrangères, nous préférons généralement
suivre cette solution. En effet, leur présence donne lieu à
une autre voie de recours, ce qui va généralement compliquer
la procédure.
M. le Rapporteur : Est-ce propre
au Tessin ?
M. Luca MARCELLINI : Non, c'est
une procédure fédérale. Parfois les autorités
étrangères viennent ici quelques jours avant notre intervention,
pour clarifier leurs demandes de perquisition. Mais, dans la majorité
des cas, on agit directement sans leur présence, ce qui parfois
peut susciter des réactions de la part des autorités étrangères
qui n'arrivent pas à comprendre pourquoi on ne souhaite pas les
laisser participer, alors que c'est pour éviter les voies de recours.
Pour le reste, nous observons
que les pays de l'Union européenne qualifient parfois différemment
le même genre de faits. On le voit très bien par rapport à
la fraude fiscale. Par exemple, pour le même genre d'activités
délictueuses, l'Italie, préfère invoquer l'infraction
de contrebande, ce qui n'est pas suffisant pour nous pour agir et n'utilisepratiquement
jamais la fraude fiscale pour demander l'assistance, ce qui pourrait être
plus simple pour nous, tandis que l'Allemagne le fait fréquemment.
M. le Rapporteur : Combien de
fois par an opposez-vous l'excuse fiscale ?
M. Luca MARCELLINI : C'est très
rare. En général, on prend contact avec l'autorité
requérante et on essaie de faire évoluer le dossier.
M. Jacques DUCRY : Chaque demande,
sauf celles envoyées directement selon l'article 15 chiffre 2 de
la CEAJ, arrive à Berne qui fait un examen préliminaire avant
de nous la transmettre pour un examen plus approfondi, la décision
d'entrée en matière et l'exécution.
M. le Rapporteur : Nous avons
rencontré à l'Office fédéral de la police,
l'année dernière, la personne chargée de faire ce
filtrage. En France, au ministère de la Justice, nous recevons beaucoup
de rejets pour irrecevabilité sur la base de l'excuse fiscale directement
invoquée par Berne.
Quand un juge français
fait apparaître un délit fiscal, celui-ci est en quelque sorte
absorbant des autres délits connexes qui peuvent être graves
et suffit à lui seul pour justifier l'irrecevabilité de la
commission rogatoire par la Confédération helvétique.
Il est intéressant de signaler aux pays qui cherchent la collaboration
du Tessin qu'ils peuvent vous contacter par téléphone avant
de lancer leur commission rogatoire.
M. Jacques DUCRY : Souvent, quand
nous connaissons nos collègues, en particulier italiens, nous leur
demandons de nous envoyer directement la commission rogatoire et de l'envoyer,
dans le même temps, à Berne par la voie diplomatique. Il faut
tenir compte de ce passage par Berne avant de pouvoir faire une évaluation
du nombre de cas que le Tessin refuse. Ceci est conforme à la loi
fédérale qui régit l'entraide internationale, y compris
celle prévue par les conventions.
M. Luca MARCELLINI : Lorsqu'ici
nous recevons une commission rogatoire à caractère fiscal,
si nous-mêmes avons des doutes quant à la recevabilité
de la demande pour fraude fiscale, nous transmettons généralement
le cas à l'administration fédérale des contributions,
laquelle contrôle si, selon le droit suisse, ladite infraction fiscale
pourrait être qualifiée de fraude fiscale. Pour ma part, j'ai
toujours reçu des confirmations.
Mme Maria GALLIANI : Moi aussi.
Depuis cinq ou six mois, on reçoit de Berne des commissions rogatoires
déjà assorties de l'accord de l'administration fédérale
des contributions.
M. le Rapporteur : Nous interrogerons
Berne sur cette question. Je reviens aux voies de recours qui ont été
un des motifs de discorde lors de notre dernier voyage. Je sais qu'une
réforme est intervenue et qu'un des niveaux de recours a disparu.
Comment appréciez-vous cette évolution législative
et procédurale ?
M. Luca MARCELLINI : C'est un
bon résultat.
M. le Rapporteur : C'est Mme Carla
Del Ponte qui a fait passer cette réforme.
M. Luca MARCELLINI : C'est une
amélioration. Cela n'a pas été évident parce
qu'auparavant, on avait pratiquement quatre voies de recours tout au long
de la procédure.
M. le Rapporteur : Combien de
temps estimez-vous que les Etats requérants ont gagné, grâce
à cette réforme, sur les commissions rogatoires non exécutées
?
M. Luca MARCELLINI : Au moins
une année.
M. le Rapporteur : C'est appréciable,
mais pas suffisant.
M. Emmanuele STAUFFER : Si des
mesures provisoires comme la saisie de biens sont demandées, et
ceci a pour conséquence un préjudice immédiat et irréparable,
il y a une double voie de recours.
M. Luca MARCELLINI : La conférence
des autorités de poursuite pénale suisse a présenté,
il y a déjà un an, une requête au Conseil Fédéral
pour qu'on puisse modifier à nouveau la loi fédérale
relative à l'entraide, de façon à prévoir que
lorsque l'Etat requérant est en mesure d'offrir certaines garanties
de procédure, on puisse éviter les voies de recours.
M. le Rapporteur : Nous avons
eu ce débat avec les Luxembourgeois qui sont, avec les Britanniques
et vous les Suisses, les seuls à nous poser ce problème.
En France, il n'y a pas de voie
de recours. Sur une décision de saisie de pièces et d'enquête
à la demande d'un Etat étranger, c'est auprès de la
juridiction de l'Etat requérant que celui qui a fait l'objet des
mesures contraignantes doit se plaindre et exercer ses droits de la défense.
Nous considérons que ce
n'est pas à nous de le faire. Nous avons eu, sur ce thème,
un débat très orageux avec les banquiers, les parlementaires
et le ministre de la Justice luxembourgeois qui de cette manière
indirecte protègent leur système bancaire et financier contre
l'intrusion du regard répressif en invoquant le respect de la vie
privée et les droits de la défense.
Les Luxembourgeois viennent de
modifier leur loi sur l'entraide en aménageant les possibilités
de voies de recours soumises désormais à des délais
stricts. C'est un des points qui conduit les membres de notre Mission à
maintenir une certaine pression sur la Suisse. Si cette question de voies
de recours venait à être résolue, nous pourrions considérer
que le reste relève davantage des problèmes interne à
la Confédération.
M. Luca MARCELLINI : Pour nous,
au Tessin, où l'autorité de poursuite pénale est la
même que celle qui exécute les demandes d'entraide, on se
trouve parfois avec les autres pays dans des situations un peu absurdes.
On demande des perquisitions bancaires en Italie, les confrères
de Milan demandent les mêmes perquisitions bancaires chez nous :
quand nous recevons des Milanais la réponse un mois plus tard, eux
ne la reçoivent que deux ans après.
Cela nous pose des problèmes
dans l'exercice de nos fonctions et dans nos rapports avec les collègues
des autres pays. C'est pourquoi nous avons en tant que Conférence
des autorités de poursuite pénale suisse pris cette position.
A mon avis, une hypothèse qu'on pourrait suivre serait de prévoir
une voie simplifiée pour les pays avec lesquels la Suisse est liée
par un accord bilatéral ou multilatéral. Cela pourrait être
une solution.
M. le Rapporteur : Egalement pour
les pays adhérant à la convention européenne des droits
de l'homme. Quel est le statut de la Conférence des autorités
de poursuite pénale suisse ?
M. Luca MARCELLINI : C'est une
association de tous les procureurs et juges d'instruction de tous les cantons.
M. le Rapporteur : Quelles sont
les chances de voir la législation évoluer dans le contexte
politique actuel fédéral ?
M. Jacques DUCRY : Il faut rappeler
qu'il y a un projet de code de procédure pénale fédéral.
Dans le cadre de l'assistance internationale, le ministère public
de la Confédération pourrait éventuellement s'occuper
des commissions rogatoires. C'est dans cette direction qu'il faudrait aller
pour alléger les cantons de ces tâches. Le Tessin manque de
personnes et de structures techniques pour enquêter. Il faudrait
une structure fédérale qui s'occupe intégralement
de ces requêtes.
M. le Rapporteur : Un pays fédéral
est plus complexe à faire évoluer qu'un Etat centralisé.
Je voulais faire un tour d'horizon
des pays qui vous ont posé des problèmes de coopération
judiciaire, je pense, notamment à des pays comme le Luxembourg.
Avez-vous des difficultés à obtenir leur assistance si vous
la demandez ? Avec Monaco, votre expérience a été
plutôt positive.
Mme Maria GALLIANI : J'ai eu des
expériences très positives avec Monaco depuis l'arrivée
du Procureur M. Daniel Serdet.
M. Luca MARCELLINI : Avant c'était
une situation particulière. Une fois il a fallu aller au consulat
suisse à Nice pour envoyer par fax à Monaco une demande de
commission rogatoire parce que les autorités monégasques
n'acceptaient pas une remise brevi manu de l'acte.
M. le Rapporteur : Je voudrais
qu'on parle du Liechtenstein.
M. Luca MARCELLINI : Nous rencontrons
des problèmes avec eux.
M. le Rapporteur : Comment avez-vous
fait pour faire exécuter vos commissions rogatoires ?
M. Jacques DUCRY : J'ai eu un
seul cas en 1991. J'ai appelé M. Koller, l'ancien ministre de la
Justice, et la réponse est arrivée. Après je n'ai
plus rien eu avec le Liechtenstein.
M. Luca MARCELLINI : J'ai eu deux
expériences. Une dans une affaire mineure, il y a cinq ou six années.
Cela concernait des perquisitions bancaires, mais pas de saisie de comptes,
car c'était encore impossible selon la loi du Liechtenstein. La
deuxième commission rogatoire, il y a deux ou trois ans, qui n'a
absolument rien donné, était une affaire assez importante
avec plusieurs comptes et recherches bancaires. C'était impossible
d'obtenir des résultats. Les autorités du Liechtenstein ont
continué à me demander des preuves quant à la culpabilité
des personnes.
M. le Rapporteur : Nous pouvons
aller jusqu'à la guerre pour que la situation évolue. Aucun
pays européen n'y parvient, et nous n'avons pas la clef, il ne reste
plus que la sanction.
M. Jacques DUCRY : Il y a cette
enquête au Liechtenstein de ce Procureur spécial qui va peut-être
faire bouger les choses.
M. le Rapporteur : Il a rendu
un rapport très nuancé sur la situation de cette Principauté
en disant qu'il y avait du vrai et du faux dans le rapport des services
secrets allemands du BND, mais ce Procureur est loué par le Prince,
donc pas tout à fait indépendant. En réalité,
rien n'a changé au Liechtenstein puisque le seul moyen de vérifier
que ce que dit le Procureur Spitzer, prétendument indépendant,
est vrai ou faux, serait précisément l'octroi de l'assistance
judiciaire à toutes les demandes des autorités étrangères
qui s'accumulent chez M. Marxer, chef du service juridique du Gouvernement.
Cette personne, dont le Prince dit qu'il est incapable de faire autre chose
que de laisser les choses s'accumuler - d'ailleurs il n'envoie pas de réponses
aux lettres qu'il reçoit, sauf des lettres type à des fins
dilatoires - est chargée par le Gouvernement de ne pas répondre
pour protéger la place bancaire du Liechtenstein.
Nous devons trouver une solution.
Il nous faudra vérifier la force des appréciations de M.
Spitzer lorsque le Liechtenstein aura changé sa loi et décidé
d'avoir une autre attitude en répondant aux demandes de commissions
rogatoires internationales venant des nombreux pays qui demandent l'assistance.
Nous nous apercevrons alors que le Liechtenstein est une place tournante
de l'argent criminel.
J'aimerais également recueillir
votre expérience sur le Luxembourg.
M. Jacques DUCRY : Nous avions
un dossier commun Genève, Zürich et le Tessin avec le Luxembourg
et la Belgique, dans une affaire de blanchiment en rapport avec des pierres
précieuses, dans le cadre également d'une enquête américaine
sur un trafic de stupéfiants. Une somme d'argent est passée
au Luxembourg où elle a été saisie par nos collègues
luxembourgeois, mais finalement l'argent a été débloqué
et ses détenteurs sont partis sans problème. Les pierres
précieuses, saisies par la Belgique sur commission rogatoire, sont
encore à Zürich. Par ailleurs dans cette affaire, toutes les
présomptions existaient pour confisquer cet argent et punir les
personnes qui étaient en prison au Luxembourg, mais elles ont été
relâchées. Ce n'était pas un problème d'entraide
judiciaire, mais d'enquêtes communes de la Belgique et du Luxembourg.
L'argent est reparti; les Belges ont saisi au Luxembourg l'argent et en
Suisse les pierres.
M. le Rapporteur : Qu'en est-il
de Chypre ?
M. Luca MARCELLINI : Cela se passe
très bien.
M. le Rapporteur : L'attorney
général de Chypre vous a répondu dans un délai
très bref. Avez-vous eu à identifier un ayant droit économique
se dissimulant derrière un trust ?
M. Luca MARCELLINI : Il s'agissait
de perquisitions de bureaux, pas de comptes bancaires. Les autorités
chypriotes ont fait les perquisitions, saisi tous les documents, et envoyé
le tout dans un bon délai.
M. Jacques DUCRY : J'ai une expérience
avec Chypre, mais sans collègue magistrat. Il y a eu une grosse
escroquerie en Suisse dont environ la moitié, soit 30 millions de
francs suisses, est partie sur un compte bancaire à Chypre. Nous
avons invité la banque suisse, qui avait reçu l'argent, produit
de l'escroquerie, à faire rentrer ces 30 millions de francs suisses
à la partie civile suisse. Il y avait un titulaire de compte bancaire
inconnu, dans une banque de Chypre, l'argent était rentré
tout de suite, sans commission rogatoire ou saisie officielle, sur le compte
de la partie civile.
M. le Rapporteur : Nous sommes
allés à Chypre. Chypre est un pays très sensible,
la moindre histoire y prend des proportions incroyables. Avez-vous d'autres
éléments sur les pays non coopératifs ?
Mme Maria GALLIANI : J'en ai deux.
J'ai d'énormes problèmes avec la Tunisie où je ne
sais même pas si ma commission rogatoire est arrivée. Les
autorités de Berne ont envoyé sept sollicitations pour avoir
une réponse et personne ne donne suite à nos lettres. Les
ponts sont totalement coupés.
M. le Rapporteur : Quel est le
montant de la demande ?
Mme Maria GALLIANI : Il s'agit
d'une affaire pour blanchiment de 7 millions de dollars, soit 10 millions
et demi de francs suisses. J'ai demandé des perquisitions et des
documentations bancaires.
M. le Rapporteur : De quelle nationalité
sont les ressortissants poursuivis par la justice du Tessin ?
Mme Maria GALLIANI : Tous les
deux sont de nationalité anglaise.
M. le Rapporteur : Y a-t-il des
Tunisiens en cause ?
Mme Maria GALLIANI : Non, même
pas.
M. le Rapporteur : Alors peut-être
la Tunisie se lance-t-elle dans le offshore. Pouvez-vous nous faire
passer les courriers, en masquant les identités des personnes concernées,
par lesquels vous demandez des informations ? Comme la France entretient
des relations assez suivies avec la Tunisie et à l'occasion d'un
prochain voyage, nous pourrons peut-être poser la question.
Mme Maria GALLIANI : Cela fait
déjà un an et demi que j'ai présenté cette
demande, sans avoir encore reçu une seule réponse. Je rencontre
le même problème avec l'Irlande. J'ai reçu deux lettres
dans lesquelles on me demande des informations complémentaires et,
dans la deuxième lettre, on me dit que je dois encore apporter des
preuves supplémentaires pour démontrer la culpabilité
des personnes citées. C'est toujours la même affaire et avec
l'Irlande, je n'obtiens rien du tout.
M. le Rapporteur : Avez-vous testé
le système britannique ?
Mme Maria GALLIANI : Oui, j'ai
obtenu ce que je voulais, mais avec difficulté.
M. le Rapporteur : Avez-vous utilisé
le " Serious Fraud Office " ?
Mme Maria GALLIANI : Oui.
M. le Rapporteur : C'est le meilleur
système en Grande-Bretagne. Si vous allez à la police de
la City, vous êtes perdu. Mais le " Serious Fraud Office ",
c'est la contribution du Gouvernement Blair à la lutte contre le
blanchiment. Je crois en leur sincérité. Par ailleurs, ils
sont en train d'assouplir leur système qui comporte des critères
trop contraignants. Avez-vous des expériences avec les îles
anglo-normandes ?
Mme Maria GALLIANI : J'ai eu une
expérience très positive avec l'Ile de Man. J'ai même
parlé personnellement avec le Procureur là-bas qui s'est
donné beaucoup de peine pour m'aider. J'ai reçu l'exécution
de ma demande sans problème. Mais dans tous les cas, j'ai constaté
qu'il faut avoir un rapport personnel. Si on envoie une commission rogatoire
sans en avoir préalablement parlé avec la personne responsable,
on n'obtient pas de résultat.
M. le Rapporteur : Avez-vous eu
des expériences avec Jersey et Guernesey ?
Mme Maria GALLIANI : Non.
M. Emmanuele STAUFFER : Avec la
Belgique, j'ai eu une expérience négative avec de gros intérêts
financiers en cause. Cette affaire remonte à 1994 dans laquelle
nous avions demandé l'entraide judiciaire pour blanchiment. Nous
avions trouvé, sur un compte suisse, 2,5 millions de dollars. Le
ministère public du Tessin a ouvert une procédure pénale
pour blanchiment, ensuite le dossier a été bloqué
pendant quelques années. Maintenant il s'agit de savoir si le blanchiment
sera poursuivi en Belgique ou en Suisse. Nous ne savons pas quoi faire
de ces fonds qui sont encore déposés en Suisse. Cela fait
maintenant deux ans et demi que j'essaie d'obtenir une réponse de
la Belgique sur cette affaire qui concerne deux Allemands, mais absolument
rien ne nous parvient. Nous avons demandé la levée de séquestre,
mais nous n'avons aucun résultat.
M. le Rapporteur : La Belgique
a adhéré à la convention de Schengen qui permet, par
son article 53, une communication directe de juge à juge. Par exemple,
un juge d'instruction espagnol et un juge d'instruction belge se mettent
eux-mêmes d'accord avec information au parquet, sans passer par la
voie diplomatique, sur les modalités de l'enquête. On peut
presque considérer qu'il y a là comme un parquet européen
supranational. Votre cas est très isolé car, quand nous avons
rencontré vos collègues belges, nous avons trouvé
des magistrats très engagés dans la lutte anti-blanchiment.
M. Emmanuele STAUFFER : C'est
probablement un cas particulier.
M. Luca MARCELLINI : J'ai eu de
bonnes expériences avec Curaçao.
M. le Rapporteur : Quel type d'information
avez-vous pu obtenir ?
M. Luca MARCELLINI : C'étaient
des perquisitions bancaires et de bureaux. L'expérience, en revanche,
a été mauvaise avec les îles Caymans où nous
n'avons rien pu obtenir. Il a été répondu à
notre lettre que la situation ne pouvait pas donner lieu à des perquisitions,
selon leurs lois de procédure.
Mme Maria GALLIANI : Ils m'ont
répondu, mais pour me donner des conseils pour réécrire
ma commission rogatoire et l'expédier chez eux. Ce qu'ils me demandent
n'est pas très compliqué. Ils font peut-être une différence
entre le juge qui va ordonner une perquisition et le magistrat Procureur
public. Je dois faire une sorte de déclaration indiquant qu'ici,
selon le droit suisse, je suis celle qui peut prendre cette décision
et que je n'ai pas besoin de l'autorisation d'un juge. C'est un peu ce
qui est également demandé par les autorités anglaises.
Ils me demandent aussi ce qu'ils appellent " probable causes ", c'est-à-dire
que je dois donner encore plus d'indices pour démontrer le bon fondement
de ma question. Comme ce n'est pas trop difficile, je vais remettre l'affaire
en route.
M. Luca MARCELLINI : Dans mon
cas, l'entraide avait été refusée parce qu'on était
dans la phase des informations préliminaires
Mme Maria GALLIANI : Ils me demandent
également si les deux personnes en détention ont déjà
été condamnées ou pas, et si nous avons une inculpation
formelle.
M. le Rapporteur : Quelle est
la configuration de ce que vous cherchez à découvrir ou à
mettre à jour, et pourquoi êtes-vous concernée par
de l'argent qui se trouverait aux Iles Caymans ?
Mme Maria GALLIANI : Le blanchiment,
qui s'est produit en Suisse, a été un blanchiment très
rapide. L'argent est arrivé ici avant de repartir tout de suite
vers diverses destinations sur des comptes bancaires aux îles Caymans
et en Tunisie. C'est toujours la même affaire. Douze pays sont concernés
pour une somme de 10,5 millions de francs suisses. Cette somme, qui est
arrivée ici, a été divisée en petits morceaux.
M. le Rapporteur : Avez-vous identifié
qui se cache derrière la société qui sert de véhicule
?
Mme Maria GALLIANI : En Suisse,
j'ai seize personnes physiques et morales, mais je sais en Suisse qui se
cache derrière les personnes morales. Mon problème a été
de découvrir où allait l'argent et qui l'a reçu. Sur
les douze pays concernés, j'ai pu résoudre cette question
dans huit ou neuf pays, mais pas en Irlande, aux îles Caymans et
en Tunisie.
Les autres pays concernés
étaient l'Espagne, où nous n'avons eu aucun problème,
de même que dans quatre Länder en Allemagne et en Italie à
Palerme. J'ai eu une très bonne collaboration avec Monaco ainsi
qu'à l'Ile de Man. J'ai obtenu des réponses, avec quelques
problèmes en Angleterre et en Colombie. Aux Etats-Unis dans l'Etat
de Floride et de New York, où je suis allée personnellement
pour obtenir la documentation et mener des interrogatoires, je n'ai eu
aucune difficulté.
M. le Rapporteur : Vous avez donc
pu identifier, dans tous ces pays, sans grande difficulté, les destinataires
de l'argent.
Mme Maria GALLIANI : Tout à
fait. J'ai même pu, dans deux cas, les interroger car ils étaient
en détention. L'argent provenait d'Italie, d'Angleterre et des Etats-Unis
et résultait d'un trafic de cocaïne qui venait de la Colombie
et qui avait circulé en Italie, aux Etats-Unis et en Angleterre.
L'argent était entreposé partout en Suisse, en particulier
dans les cantons de Zürich, du Tessin et de Genève. Vingt-quatre
ou vingt-cinq banques étaient concernées.
L'argent est reparti tout de suite
sur des comptes de personnes physiques et morales ainsi que sur des comptes
de sociétés d'assurance pour payer des assurances. C'est
un moyen de blanchiment. Vous avez une description de ce système
dans le rapport du GAFI de février 1999. C'est exactement la méthode
qui a été utilisée. L'argent en dollars a été
utilisé, en Suisse ou aux Etats-Unis, pour payer des fournisseurs
de biens de consommation en Colombie ou payer des assurances sur la vie.
J'ai eu quelques problèmes avec l'Angleterre, mais c'était
le problème le plus grave car la cocaïne y a été
vendue. Dès que les Anglais ont découvert que j'avais beaucoup
d'informations à leur donner, ils ont collaboré activement.
M. le Rapporteur : Je constate
que l'Irlande ne veut pas que vous découvriez qui se cache derrière
ces affaires de blanchiment de l'argent de la drogue.
Mme Maria GALLIANI : Tout à
fait. Une des personnes en détention est un citoyen anglais qui
habitait à Dublin, où il avait sa profession comme fiduciaire.
M. le Rapporteur : Merci pour
tous ces points. Je voudrais maintenant aborder le système probatoire.
Comment fonctionne-t-il au Tessin et quel serait selon vous le système
d'administration de la preuve idéal pour lutter contre le blanchiment
? Comment l'améliorer ?
M. Luca MARCELLINI : En réalité,
pour nous, dans notre situation particulière, le problème
principal est celui de l'obtention dans les autres pays des informations
utiles. C'est là le problème. Nous avons très souvent
de l'argent sous séquestre, on voit des situations étranges
qui ne peuvent pas s'expliquer, sauf avec des délits derrière
cet argent, mais on se trouve dans une grande difficulté pour obtenir
de l'étranger des informations utiles.
Pour nous, le problème
se pose particulièrement par rapport à l'Italie : ils poursuivent
l'association de malfaiteurs, ce qui leur évite souvent de prouver
le crime spécifique. Pour nous, il y a quand même la
nécessité de démontrer que l'argent est le résultat
d'un crime. Très souvent, nous avons des dossiers qui nous arrivent
d'Italie dans lesquels nous voyons que la personne liée à
une autre dans une association criminelle, a commis des crimes, mais nous
n'avons aucun lien entre l'argent et le crime. C'est notre problème
principal.
M. le Rapporteur : Comment y remédier
?
M. Jacques DUCRY : La condition
de l'application de notre article 305 bis nécessite l'existence
d'une infraction criminelle préalable.
M. le Rapporteur : Et la connaissance
par celui qui manie l'argent, qu'il utilise le produit de ce crime.
M. Jacques DUCRY : Si on n'a pas
cette information, nous sommes démunis. J'aimerais évoquer
les problèmes avec la Russie avec laquelle Genève rencontre
de nombreuses difficultés, ces jours-ci. On avait une bonne collaboration
à Moscou avec des magistrats qui ont tous été limogés.
Sans crime on ne peut rien faire. Ensuite il y a un problème de
confiscation.
M. Luca MARCELLINI : En vertu
de la législation suisse, la confiscation est possible par exemple
s'il y a une organisation criminelle mafieuse, mais dans les autres cas,
lorsqu'il s'agit, comme la loi italienne le prévoit, de simples
associations de malfaiteurs, ce n'est pas suffisant. Comment y remédier
? Il est difficile de trouver une solution. C'est vrai qu'on pourrait songer
à un élargissement des cas de renversement de la charge de
la preuve à certaines conditions.
M. le Rapporteur : C'est ce qu'ont
fait les Italiens avec des résultats contrastés. En France,
cette situation n'a pas passé l'obstacle du Conseil constitutionnel,
mais nous avons cette volonté politique.
M. Luca MARCELLINI : Pour nous,
le renversement de la charge de la preuve existe dans le cas d'organisations
criminelles mafieuses. On pourrait étendre cette solution à
d'autres situations, par exemple lorsqu'une personne a déjà
été condamnée pour certains crimes et se trouve en
possession de sommes d'argent qu'elle ne peut pas justifier.
M. Jacques DUCRY : Nous avons
le cas de Mikhaïlov à Genève.
M. le Rapporteur : Quelle est
votre analyse de cette affaire ?
M. Jacques DUCRY : Les Russes
avaient donné des éléments, en avril 1998, à
Interpol qui les avaient transmis au substitut du Procureur Bernard Bertossa.
Mais la décision de la Cour genevoise ne les a pas considérés
suffisants pour démontrer que Mikhaïlov appartenait à
la mafia russe et que l'argent était d'origine criminelle.
A Genève il y a une décision
récente qui a accueilli le recours de M. Stolpovshikh, qui a cassé
la décision de notre collègue le juge Devaud. Ce dernier
a refait la saisie. Il a des arguments nouveaux qu'il n'avait pas développés.
Dans ce dossier, il y avait toutes les phases d'un blanchiment, une documentation
partielle mais suffisante à nos yeux pour justifier le crime. On
ne connaît pas les raisons pour lesquelles la Chambre d'accusation
a cassé la décision.
Le cas de ce Russe touche le Tessin
car les Russes ont des activités ici et de l'argent, nous sommes
très concernés. Nos moyens ne sont pas suffisants pour mener
ce type d'enquête d'une telle envergure. Nous travaillons donc avec
Genève.
M. le Rapporteur : Pourrions-nous
parler du Bureau de communication et de ses performances ?
Mme Maria GALLIANI : J'ai eu de
bonnes relations avec le Bureau de communication. Ses responsables nous
ont envoyé en une année environ une cinquantaine de cas depuis
septembre 1999. Pour ma part, mes relations avec eux ont été
bonnes. L'affaire, que je viens d'évoquer, a commencé avec
une communication de Berne. J'ai reçu, il y a environ un mois, une
autre communication de Berne qui m'a permis de bloquer environ 20 millions
de francs suisses. Toutefois il me faut maintenant rechercher le crime
spécifique à l'origine de ces mouvements de fonds. Pour ce
faire, je dois aller en Italie où je vais avoir des problèmes
avec des procédures qui ne sont pas encore terminées en Italie
et qui sont très longues avec plus de cent personnes poursuivies.
Je vais garder l'argent sous séquestre et je ne sais pas encore
si je vais arriver à un résultat.
Néanmoins, avec le Bureau
de communication, j'ai une très bonne expérience car, quand
je reçois une communication, je m'aperçois qu'il y a quelque
chose à faire.
M. Emmanuele STAUFFER : Je ne
pense pas qu'il faille exiger de ce Bureau de communication que toutes
les choses soient utilisables et soient le point de départ d'une
grosse enquête de blanchiment. Si de temps en temps, certaines opérations
sont encore le fruit de la méconnaissance des mécanismes
de la loi, des cas intéressants nous sont quand même transmis.
D'autres ont été inutiles dans la mesure où ils ne
nous ont pas permis de commencer quelque chose, mais il est toujours mieux
de les recevoir.
Mme Maria GALLIANI : On en a connaissance,
par principe, c'est toujours mieux.
M. le Rapporteur : Le nombre de
communications a-t-il augmenté d'une année sur l'autre? Combien
en avez-vous reçu l'année dernière et cette année
en comparaison ?
M. Emmanuele STAUFFER : Il y a
eu une certaine diminution cette année. Le motif n'est pas connu.
Contrairement aux commissions rogatoires, le Bureau de communication fait
un filtrage assez poussé et sélectionne vraiment les cas
avant de nous les envoyer.
M. le Rapporteur : Connaissez-vous
les raisons pour lesquelles M. Thelesklaf a démissionné ?
Tous : On ne sait pas.
M. le Rapporteur : Etes-vous élus
?
M. Luca MARCELLINI : Nous sommes
désignés par le Parlement. A Genève, c'est le suffrage
universel qui désigne le Procureur général et les
juges d'instruction, tandis que les substituts du Procureur général
sont nommés par le Gouvernement.
M. le Rapporteur : Le canton de
Genève est-il le seul canton où le Procureur général
est élu au suffrage universel ?
M. Jacques DUCRY : Parfois c'est
le tribunal qui désigne le Procureur. Parfois c'est le Parlement.
Cela dépend des lois cantonales.
M. le Rapporteur : Au Tessin,
en tant que Procureur, êtes-vous, sur le plan statutaire, protégé
contre toute atteinte à votre indépendance ? Pouvez-vous
être révoqué ?
M. Luca MARCELLINI : Non. Notre
mandat est de durée déterminée mais il est renouvelable.
Jusqu'à présent, il est de cinq ans, et dès le 1er
janvier 2003, il sera de six ans. Nous pouvons toutefois être révoqués
par le conseil de la magistrature pour des raisons disciplinaires.
M. le Rapporteur : Nous avons
pris connaissance de ce que la presse appelle le " Ticinogate ". Pouvez-vous
nous donner votre opinion sur cette affaire ?
Dans tous les pays européens,
les juges sont régulièrement attaqués, quels que soient
leurs statuts, qu'ils soient nommés par les gouvernements ou le
Parlement, ou élus par le peuple.
M. Luca MARCELLINI : Au Tessin,
il ne s'agissait pas d'une attaque envers la magistrature. C'était
une chose tout à fait différente, malheureusement beaucoup
plus concrète et liée à des faits qui semblent être
bien précis. Il s'agissait tout simplement du fait que, selon une
enquête conduite par la magistrature italienne de Bari sur la base
d'écoutes téléphoniques, il apparaissait que quelqu'un,
dans la magistrature tessinoise, avait été probablement payé
pour libérer une partie des fonds dans une procédure de confiscation.
Il s'agissait d'un cas de criminalité
organisée lié à la contrebande. La justice de Bari
a transmis ce dossier au ministère public de la Confédération
helvétique, lequel a pris contact avec le Gouvernement tessinois
et a proposé de nommer un Procureur extraordinaire pour instruire
cette affaire. Dans une des écoutes téléphoniques,
une personne disait à une autre de ne pas poursuivre ladite affaire
et de payer la moitié de la somme libérée à
" un ami ".
Malheureusement, dans la première
de ces conversations, un des deux interlocuteurs, probablement parce qu'il
ne voulait pas nommer son ami, semble avoir donné mon nom. Je pouvais
donc être la personne destinée à toucher la moitié
de cette somme. Il faut préciser que chargé de cette affaire,
j'avais demandé la confiscation de cette somme. Le Gouvernement
a donc estimé que c'était une bonne solution de charger pour
cette affaire un Procureur extraordinaire. En dehors de moi-même,
qui avait demandé la saisie et la confiscation, le président
du tribunal pénal qui devait se prononcer sur cette confiscation
était aussi concerné par ce dossier.
Je dirai, heureusement pour ce
qui me concerne, qu'en une semaine d'enquête, on a pu établir
facilement que l'ami de l'interlocuteur était, malheureusement pour
notre justice, le président du tribunal qui avait des liens très
forts avec cette personne. Cela ressortait très bien dans les autres
conversations téléphoniques qui suivaient et c'est lui qui
a fait l'objet de l'enquête extraordinaire. On a lu, dans les journaux,
qu'il y aurait bien eu un lien important entre ces deux personnes s'expliquant
par les difficultés financières de la femme du président
du tribunal qui a provoqué cette situation. Pour un Procureur général,
ce n'est pas agréable de se trouver dans une telle situation. Pour
ma part, il a été préférable d'avoir un Procureur
spécial, tout à fait extérieur, pour qu'il puisse
vérifier que tout était en ordre pour les collègues,
la population.
A la suite de cette affaire, on
a quand même découvert beaucoup de liens étranges entre
cette personne, amie du juge, et des avocats, des politiciens, ou des fonctionnaires
de l'administration. Cette personne qui est ici, fait formellement du commerce
international de cigarettes et parait avoir des liens avec des groupes
criminels. De l'autre côté, vous trouvez une personne aisée
qui fait du commerce, mène une vie normale dans le luxe et a accès
grâce à ses relations à beaucoup de personnes. C'est
un danger de se lier avec ce genre de personnes actives dans la contrebande.
Nous avions déjà dénoncé ce danger il y a quelques
années. On sait que ce genre de personne a forcément des
liens avec les organisations criminelles. On peut toujours parler d'un
commerçant international de cigarettes, mais celles-ci doivent être
vendues quelque part. La vente au détail est quand même dans
les mains des organisations criminelles.
Le problème qui se pose
pour nous, c'est que le pur et simple commerce de cigarettes fait en Suisse
ne peut pas être un délit ou un crime. Si quelqu'un achète
des tonnes de cigarettes en Hollande et les revend à une société
panaméenne, c'est dans le pays où se déroule la vraie
activité illicite qu'il faudrait recueillir les preuves utiles démontrant
que cette personne est liée à des organisations criminelles.
S'il s'agit d'une organisation criminelle mafieuse, on peut agir ici. On
peut collaborer avec les autorités étrangères, faire
des écoutes téléphoniques, des contrôles bancaires,
des interrogatoires.
M. Jacques DUCRY : Depuis la fin
des années 80 et début 90, nous avons des dossiers au Tessin
sur ces gens dont on connaît le nom. Si l'Italie ne nous donne pas
les moyens pour intervenir, on ne peut rien faire. Le problème,
c'est l'Italie. Nous recevons ces personnes, qui travaillent avec des banques,
des avocats, des fonctionnaires pour leur permis de séjour. Dans
une enquête que mène actuellement le Procureur général,
on a trouvé presque 12 millions de francs suisses en espèce
dans le bureau d'un avocat.
On peut avoir des défauts,
mais les magistrats du Tessin ne veulent pas subir les conséquences
de l'inactivité étrangère. Si on ne nous donne pas
les éléments pour agir, on ne peut rien faire.
Le ministre des Finances italien
critique la Suisse car chez lui, il y a les morts et chez nous l'argent.
Mais les Italiens savent qu'ils doivent nous donner les moyens de preuve
pour poursuivre les ressortissants qui résident chez nous.
M. Luca MARCELLINI : On le voyait
très bien dans cette affaire de confiscation. J'avais trouvé
un membre de la Sacra Corona Unita qui avait ouvert un bureau à
Lugano dans lequel il faisait des activités de contrebande. On a
contrôlé, séquestré l'argent qui était
ici dans des sociétés à son nom personnel et dans
des sociétés sous les noms de sa famille, soit 3 millions
de francs suisses. L'Italie n'a pas fait arriver l'ordre d'arrestation
internationale. Ensuite, j'ai su que cette personne était déjà
en procès en Italie pour organisation de genre mafieux. Les débats
étaient déjà en cours. Nous avons attendu pendant
des années la décision de la cour italienne. En 1999, la
décision de premier degré de la cour italienne n'était
pas encore rendue. J'avais alors de réelles difficultés à
conserver cet argent sous séquestre pendant plusieurs années
au motif que j'attendais la décision de la cour italienne.
J'avais eu trois recours. Au troisième,
notre juge d'instruction, dans sa décision, m'a dit qu'il confirmait,
pour la dernière fois, le séquestre, mais pas pour longtemps
car il fallait trouver une solution. J'étais allé à
Lecce où j'avais obtenu la remise de documents contenant les dépositions
de repentis. Dans ces déclarations, on disait que cette personne
que je poursuivais avait été admise dans la Sacra Corona
Unita et il a juré en tant que membre de cette organisation.
Cet élément suffisait à mon avis, pour demander la
confiscation.
Dans la réalité,
on arrive très souvent dans les procédures de confiscation
à un accord judiciaire proposé par le président du
tribunal qui est compétent pour ce genre de décision. Probablement
à cause de la surcharge et aussi de la forme de procédure
car la procédure de confiscation est une procédure civile.
Dans le contexte de procédure civile, le juge plutôt que de
faire une instruction civile qui va durer longtemps, propose des transactions.
C'est ce qui a été envisagé dans ce cas, mais le problème
c'est que derrière la proposition de transaction, il y avait quelque
chose d'autre.
Heureusement que j'avais refusé
la première proposition de transaction. Pour finir, le résultat
auquel on est arrivé était juste, le corrompu n'a pas probablement
été payé.
M. le Rapporteur : Je vous remercie
de toute cette narration qui est édifiante. Je ne vois pas d'autres
questions. Nous avons approfondi les choses. Avez-vous d'autres points
que vous souhaiteriez évoquer avec nous ?
M. Luca MARCELLINI : Nous voulions
encore signaler que des cas individuels d'entraide ne fonctionnent pas.
J'ai un cas avec l'Espagne de requête de perquisition bancaire et
de séquestre d'immeubles à Tenerife. Je n'ai aucune réponse
depuis 1993 alors que nous les sollicitions chaque année.
M. le Rapporteur : Gibraltar ?
M. Luca MARCELLINI : Non, rien
à signaler. Mais même avec la France, où j'ai envoyé
des commissions rogatoires pour des perquisitions d'appartements et des
saisies de logement à Paris, j'ai connu des difficultés.
C'était une opération coordonnée dans une vingtaine
de pays il y a deux ou trois ans. Je dois dire que cela a fonctionné
dans peut-être dix-sept ou dix-huit pays sur les vingt, mais à
Paris et Nice, aucune réponse. Six ou huit mois après, quelqu'un
m'a téléphoné pour me demander si ces perquisitions
et saisies étaient toujours nécessaires.
M. le Rapporteur : Pouvez-vous
nous transmettre les documents liés à cet échange
? En effet, il est toujours intéressant d'éduquer ses propres
juges.
M. Luca MARCELLINI : Mais ce sont
des cas individuels. Il arrive chez nous aussi qu'une requête, pour
une raison ou une autre, reste quelque part ou qu'on n'a pas le temps d'y
répondre.
M. Jacques DUCRY : J'ai une affaire
qui date d'il y a trois ans.
M. Luca MARCELLINI : J'ai simplement
fait deux ou trois demandes d'entraide en France.
Mme Maria GALLIANI : La France
ne demande pas de compléments d'informations. J'en ai fait deux
ou trois sans problème.
M. Luca MARCELLINI : J'ai eu une
fois un problème avec la Corse dans le cadre d'une affaire complexe.
On m'a envoyé un exposé des faits en me demandant comment
préparer la commission rogatoire. Je trouve que c'est une bonne
façon de procéder. J'ai préparé un texte avec
les formalités qu'une commission rogatoire doit avoir selon les
critères de notre loi. Je l'ai envoyé par fax en Corse et
peut-être six mois après, j'ai reçu la même demande.
On avait complètement ignoré le travail qui avait été
fait. J'ai répondu qu'elle n'était pas conforme à
notre législation et j'ai indiqué à nouveau certains
critères nécessaires pour nous.
En tout cas, il est important
d'avoir des contacts personnels, de se déplacer quand on peut le
faire, pour l'efficacité de l'entraide. Si on reçoit ensuite
un projet par fax, en général cela fonctionne assez bien.
M. Jacques DUCRY : J'ai lu dans
la presse que votre collègue François d'Aubert avait critiqué
violemment le Tessin quant à sa présumée inaction
face à la mafia russe. Il n'est pas venu, car nous aurions pu lui
expliquer les problèmes que nous rencontrons avec notre parquet.
Il ne faut pas oublier qu'en Suisse il y a vingt-six cantons et que Genève
enquête aussi sur le Tessin pour ce qui concerne ces affaires que
M. d'Aubert évoquait.
Nous avons pris des accords pour
savoir qui fera quoi dans ce contexte. Nous voulons dire qu'il ne faut
pas se fier aux apparences. Genève a fait un travail énorme
sur les Russes, qu'on aurait peut-être fait moins bien et en tout
cas dans un laps de temps bien plus long, avec un magistrat à plein
temps, plus quelques collaborateurs. Expliquez à vos collègues
que ce n'est pas une question de mauvaise volonté ou de paresse,
mais de structure, et que cela ne dépend pas de nous.
Nous sommes passés de 12
à 15 procureurs, mais pour nos exigences d'enquête, nous devrions
être vingt-cinq. Nous avons été douze enquêteurs
pendant les vingt dernières années. En vingt ans, nous avons
pu assister à une évolution négative épouvantable.
On subit des critiques, qu'il faut adresser au pouvoir politique, législatif
ou exécutif, et aux structures qui ne dépendent pas de nous.
Ce ne sont pas seulement les lois ou les recours, mais aussi le nombre
de personnes et cette structure qui nous empêchent de faire mieux.
M. Luca MARCELLINI : Les politiciens
estimaient peut-être qu'une justice pénale trop forte aurait
pu être dangereuse pour l'économie, ce qui a freiné
dans le passé l'aide à la magistrature. Dans les dernières
années, le point de vue politique a quand même, mais assez
timidement, changé par rapport à la justice pénale.
Depuis deux ou trois ans, nous
récupérons les retards accumulés et une certaine évolution
se fait sentir avec l'adoption de procédures plus favorables depuis
une année, et les augmentations d'effectifs. Une autre réforme
est en vue, dans un an ou deux, pour la création de la fonction
de substitut du Procureur, ce qui pourrait augmenter le nombre de magistrats
en mesure de prendre des décisions. De la part du pouvoir politique,
on voit qu'il y a une volonté. Mais avant il faudra reprendre les
milliers de dossiers qu'on a accumulés pendant ces années.
M. Jacques DUCRY : On ne s'occupe
pas uniquement des grosses enquêtes, mais aussi des délits
de moindre importance. Ce sont aussi les petits cas qui nous empêchent
de travailler.
M. le Rapporteur : Que dois-je
dire à mon collègue François d'Aubert ?
M. Jacques DUCRY : D'avoir confiance.
Qu'il appelle le Procureur Général ou moi-même pour
qu'on lui explique !
M. le Rapporteur : Ce que j'ai
compris, sur les questions russes, c'est que vous avez délégué
le travail de rattrapage de lutte contre la délinquance et le blanchiment
de l'argent sale russe à Genève afin que ce canton prenne
en charge une partie de ce que vous n'avez pas pu faire.
M. Jacques DUCRY : Zürich
n'est pas très active. J'avais essayé sans résultat,
en 1996, de transmettre à Zürich un dossier qui concernait
une grosse affaire russe. Genève a la volonté et les moyens
de le faire. Genève a une réalité russe bancaire sur
son
territoire, il y avait aussi les comptes au Tessin des Russes qui sont
aussi propriétaires immobiliers.
M. Luca MARCELLINI : Avec Genève,
nous avons une bonne assistance.
M. le Rapporteur : Pourquoi ne
se passe-t-il rien à Zürich ?
M. Luca MARCELLINI : Je n'ai pas
d'éléments pour faire l'analyse.
M. le Rapporteur : Pourquoi sur
ce dossier russe le canton de Zürich n'a-t-il rien fait ?
M. Jacques DUCRY : Sur ce dossier,
ils devaient mettre des écoutes téléphoniques et ils
ne les ont pas faites. Il y avait tous les éléments, mais
ils nous ont dit que leur procédure était différente
et qu'il leur fallait des preuves pour faire les écoutes téléphoniques.
Je leur ai dit que si on a les preuves, il n'est plus nécessaire
de faire des écoutes téléphoniques.
M. Luca MARCELLINI : Ils sont
plus formels dans l'évaluation des commissions rogatoires. Lorsqu'arrivent
les commissions rogatoires de l'étranger, qui touchent les différents
cantons, lorsque Zürich est désigné comme canton directeur,
qui doit décider l'admissibilité, on voit parfois des décisions
négatives assez formelles.
Mme Maria GALLIANI : Ils ne sont
pas flexibles. C'est peut-être une question de mentalité.
M. Luca MARCELLINI : Si la commission
rogatoire n'est pas en ordre, peut-être chez nous l'approche est
de prendre contact et de la modifier, tandis qu'à Zürich, ils
sont plus formels.
M. le Rapporteur : Merci d'avoir
collaboré à ce travail difficile. Je vous renouvelle mes
remerciements les plus appuyés en vous souhaitant bon courage comme
à tous vos collègues magistrats qui méritent le soutien
de toutes les représentations nationales.
M. Luca MARCELLINI : Il est toujours
intéressant pour le magistrat de voir que le pouvoir politique s'intéresse
à sa situation, même si ce n'est pas toujours évident.
Audition de M. le Professeur Paolo
BERNASCONI,
Avocat, Professeur des universités
de Zürich et Saint Gall,
Ancien Procureur du Tessin, Expert
de droit pénal économique international
(compte-rendu de l'entretien
du 27 septembre 2000 à Lugano - Suisse)
Présidence de M. Arnaud
MONTEBOURG, Rapporteur
M. le Rapporteur : Merci de vous
être déplacé. Peut-être devrais-je dire un mot
sur la façon dont nous travaillons depuis un an et demi. La Mission,
dont je suis rapporteur, est née de la rencontre à l'Assemblée
nationale, en 1998,entre des parlementaires nouvellement élus et
les magistrats signataires de l'appel de Genève. Nous avons alors
décidé de mettre en place une action de soutien à
tous ces magistrats européens qui travaillent par-delà les
frontières. Nous nous étions également engagés
à faire une évaluation précise de chacun des dispositifs
juridiques des pays européens afin d'avancer dans la levée
des obstacles à la coopération et à la lutte contre
le blanchiment.
Nous sommes allés en Belgique,
aux Pays-Bas, au Luxembourg en Angleterre, à Gibraltar et dans les
Iles anglo-normandes, en Espagne, en Italie, au Liechtenstein, en Autriche,
à Monaco, à Chypre et en Suisse.
Nous avons voulu revenir en Suisse
car il nous a semblé qu'il fallait y analyser la situation canton
par canton, plutôt que d'en avoir une vision globale.
M. Paolo BERNASCONI : Le volume
des sommes gérées par la place bancaire suisse est estimé
à 4 000 milliards de dollars.
M. le Rapporteur : C'est également
une des raisons de ce second déplacement.
M. Paolo BERNASCONI : Avez-vous
rédigé un rapport sur la Suisse ?
M. le Rapporteur : Non, puisque
nous attendons de terminer ce voyage pour nuancer nos appréciations
selon les cantons, les cultures, les systèmes juridiques locaux
et que nous souhaitions voir fonctionner avec davantage de recul le système
de déclarations de soupçons.
Demain, nous rencontrons de nouveau
les fonctionnaires à Berne car il ne suffit pas de lire les rapports.
D'ailleurs le rapport du MROS exige que nous nous posions quelques questions
sur le fonctionnement de ce Bureau de communication, au vu des résultats,
après quelques mois d'activité. Le système bancaire,
parabancaire, financier, juridique, soumis selon la loi LBA au principe
de l'autorégulation avec la création d'organismes d'autorégulation,
mérite qu'on s'y attarde car c'est un système original. J'aimerais
vous poser quelques questions sur ce thème. Que pensez-vous de ce
mécanisme d'autorégulation et comment appréciez-vous
son évolution ?
L'autre point qui m'intéresse
concerne les difficultés que rencontrent les magistrats pour faire
la preuve du lien entre l'argent qu'ils découvrent sans justification
et l'existence d'un crime ou d'un délit en amont, en particulier
commis à l'étranger. Tous les pays européens que nous
avons visités ont attiré notre attention sur les difficultés
d'administration de la preuve. Les nombreux échecs de l'accusation
publique sont souvent liés aux défaillances de ce système
probatoire. Plusieurs pays, dont l'Italie, l'Espagne, la France, organisent
actuellement des mécanismes d'allégement du renversement
de la charge de la preuve.
En votre qualité d'émérite
juriste, pourriez-vous nous donner votre avis sur ce sujet ? Comment améliorer
l'efficacité et progresser dans la lutte contre la criminalité
? Comment la législation dans cette guerre doit-elle évoluer
et comment la faire évoluer ?
Je sais que les réponses
toutes faites existent. Le parquet européen en fait partie. Toutefois,
nous considérons que des solutions qui seraient radicales, donc
impossibles à mettre en _uvre immédiatement, ne peuvent être
une réponse politique viable. Nous recherchons l'amélioration
concrète, pas à pas, efficace, pragmatique, qui permettra
à tous les combattants de la lutte anti-blanchiment de trouver du
soutien.
Il serait intéressant également
que vous nous donniez votre sentiment sur les liens entre le blanchiment
et la fraude fiscale, puis sur l'exception fiscale en vigueur en Suisse
contre laquelle nous nous élevons et la manière dont elle
a été opposée, utilisée.
M. Paolo BERNASCONI : J'ai trouvé
l'initiative des magistrats de l'appel de Genève et de l'appel de
Bruxelles très bonne. Il serait intéressant de procéder
en faisant une analyse séparée entre les moyens de prévention
et de répression. Je commencerai par la prévention.
Je ne suis pas partisan d'un système
totalement fondé sur l'autorégulation, mais plutôt
d'un système mixte, c'est-à-dire un cadre réglementaire
avec les autorités de surveillance et, à l'intérieur,
certains secteurs laissés à l'autorégulation. C'est
l'expérience que nous avons eue avec la Commission fédérale
des banques et que nous avons aujourd'hui avec les organismes d'autorégulation
de la LBA. D'ailleurs cette dernière expérience démontre
que ce mot " autorégulation " entraîne un travail très
lourd.
Je suis moi-même conseiller
de plusieurs organismes d'autorégulation. L'autorégulation
comporte plusieurs phases. La première est celle de l'autorisation
qui demande beaucoup de temps. Un organisme d'autorégulation, qui
compte cinq cents affiliés, doit tous les vérifier sur le
plan documentaire. C'est un travail bureaucratique très important.
La deuxième phase est une
phase de formation de base que nous devons renouveler chaque année.
L'Autorité fédérale de surveillance, au Département
des Finances, prévoit par an un minimum d'une journée et
demie de formation. Mais c'est un travail très important car après
avoir approché les cinq cents banques en Suisse, on approche maintenant
le secteur non bancaire qui reste un secteur presque inconnu. Au Tessin,
seul canton à disposer d'un " financial services act ", on en a
autorisé mille.
Dans une quinzaine de jours, M.
Villiger, Chef du Département fédéral des Finances
tiendra une conférence de presse sur les résultats des travaux
de la commission d'experts qui a travaillé sur cette idée
de " financial services act ". Cela a été relaté dans
la presse le 16 novembre 2000.
Ma première interrogation
est la suivante : on parle d'améliorer la surveillance, mais on
ne sait pas qui est le destinataire. On sait qu'il y a environ mille opérateurs
et intermédiaires financiers au Tessin, mais combien sont-ils à
Genève, deuxième place financière, ou Zürich,
première place financière ? On se retrouve avec peut-être
dix ou vingt mille professionnels très différents. Je suis
toujours curieux de savoir comment les pays étrangers font avec
leur " financial services act " pour contrôler la masse d'opérateurs
et d'intermédiaires financiers de Londres, de Paris... Si on le
fait sérieusement, c'est horriblement difficile.
La Suisse a choisi pour l'instant
ce système d'autorégulation, mais cela peut changer. Après
cette première phase d'autorisation, puis cette seconde phase de
formation
- avec la préparation
de matériel à disposition de tous et l'organisation de sites
Internet et autres - on arrive à la phase la plus difficile, celle
de la surveillance, car elle implique des visites, des inspections, des
rapports, voir des sanctions.
Une inspection est un processus
qui demande du temps. Effectuer une seule inspection rigoureuse, simplement
sous l'angle anti-blanchiment, peut prendre une heure, voire deux, avec
deux réviseurs expérimentés. C'est une tâche
colossale si elle est prise au sérieux. Je continue de croire à
l'auto-surveillance, mais nous n'en verrons les résultats que d'ici
cinq ou dix ans.
J'estime qu'une loi votée
au Parlement nécessite un minimum de cinq ans avant de faire ressentir
réellement ses effets. L'obligation de notification à l'autorité
fédérale commence à jouer, mais seulement après
cinq ans, on pourra tirer un premier bilan. Je crois à la prévention
au sens où, par ce système d'autorégulation, on réussit
à diffuser, d'une façon capillaire, un système d'auto-surveillance.
J'ai commencé à
travailler il y a une trentaine d'années. Les changements que j'ai
vus se mettre en place en Suisse sont colossaux. Il y a eu un revirement
général de comportement sur le secret total, avec des initiatives
imposées aux détenteurs de secrets professionnels et d'affaires.
Cela a pris beaucoup de temps. Peut-être est-ce grâce au fait
qu'il y a des sanctions, que les organisations internationales - publiques
et privées - soulignent de plus en plus la qualité des institutions
dans le secteur tertiaire, leur fiabilité. Il y a toute une constellation
qui a aidé en ce sens et qui continuera à le faire.
Par ailleurs, s'ouvre là,
pour les réviseurs et les auditeurs, un marché énorme.
Les consultants en tout genre offrent des services nouveaux aux banques
et aux intermédiaires financiers qui ont besoin de spécialistes.
Les auditeurs se réunissent et proposent du conseil. Lorsque l'on
réussit à intéresser le marché et ses différents
intervenants, les jeux sont faits car ce sont eux qui vont promouvoir l'activité.
Il faut faire des expériences.
Celle de l'obligation de l'identification de l'ayant droit économique
est positive, mais aujourd'hui elle arrive à son terme. Je me pose
alors la question suivante. L'ensemble du système de l'identification
et de l'enregistrement de l'ayant droit économique repose sur la
déclaration faite par le client. Celui-ci dit s'appeler M. Untel,
il ouvre un compte au nom d'une société du Panama dont Mme
Untel est l'ayant droit économique. Pour justifier l'identité
de cette dame, il donne sa signature, parfois authentifiée, et son
passeport : tout se fait sans que la banque n'ait jamais ni vu ni interpellé
Mme Untel.
Il y a un mois, un banquier m'a
indiqué que certains clients étaient rayés hors de
Suisse. A Monaco, un individu, pour 200 000 francs, se déclare comme
étant l'ayant droit économique de qui veut bien le rémunérer.
Ainsi, par exemple, je donne sa signature et son passeport à la
banque, et du coup ce Monsieur devient l'ayant droit économique.
Payez-le et il accepte le risque.
Il
faut maintenant accepter de sauter le pas suivant. La banque ne peut accepter
la déclaration du client concernant l'identité de l'ayant
droit économique seulement qu'en présence de l'ayant droit
économique. C'est très lourd sur le plan bureaucratique et
organisationnel. Sans vouloir suggérer qu'en Suisse et dans les
pays du GAFI le système ne fonctionne pas après dix ans,
il n'en demeure pas moins que trop de personnes encore peuvent profiter
de cette lacune qui doit être comblée. Il suffirait d'étendre
à la signature de l'ayant droit économique le système
en vigueur pour la récolte de la signature des procureurs du titulaire
du compte bancaire avec enregistrement centralisé comme en Suisse
d'après la circulaire de l'ASB en vigueur depuis le 1er
juillet 2000.
M. le Rapporteur : C'est ce que
l'on nous a rapporté dans plusieurs pays que nous avons visités.
Un procureur m'a dit qu'à Monaco, c'est le trou noir du système,
et le GAFI n'a jamais voulu aller au-delà.
M. Paolo BERNASCONI : Le GAFI
continue à faire beaucoup, mais il doit garder le dynamisme qu'il
avait à ses débuts.
M. le Rapporteur : Vous pensez
qu'il l'a perdu...
M. Paolo BERNASCONI : Non. De
façon objective, quand vous partez de zéro, vous faites automatiquement
un bond, mais ensuite cela devient plus difficile. Il faut informer sur
toutes les choses positives que le GAFI accomplit. Il faut le proclamer
car à une époque, certains disaient qu'il fallait renoncer
au GAFI.
Pour en revenir à l'ayant
droit économique, c'est souvent une société dont le
siège se trouve dans un pays offshore. Aujourd'hui, il est
de bon ton, pour toute organisation internationale, d'avoir son groupe
de travail sur l'offshore. Je trouve qu'il y a dans cette démarche
encore beaucoup de naïveté. Par exemple, comme critère,
on examine si le pays en question dispose d'une norme qui punit le blanchiment
d'argent. Or le premier pays qui a eu une telle norme était le Panama.
Il conviendrait déjà de savoir quel est le nombre des sociétés
au Panama. Le GAFI devrait demander au Liechtenstein ou au Panama combien
ils ont de sociétés, mais il ne le fait pas.
M. le Rapporteur : Les instances
de certains pays ne sont déjà pas d'accord sur les chiffres
du nombre de sociétés dans le pays, comme c'est le cas à
Chypre.
M. Paolo BERNASCONI : A Chypre,
la question majeure serait de s'assurer du nombre de filiales de banques
russes, qui sont au nombre de quarante-six. Lors d'un séminaire
anti-corruption à Chypre, je leur ai posé la question de
cette présence si nombreuse. Leur réponse a été
qu'ils ont une convention de non double imposition. On peut faire tout
ce que l'on veut à Chypre, il n'y a aucun contrôle possible
sur la masse de clients de ces banques russes et sur l'origine d'une masse
d'argent provenant d'un pays avec un taux très élevé
de criminalité et de corruption.
Ce n'est pas une affaire de personnes,
mais de tradition. Il n'y a pas de tradition à Chypre. J'explique
à mes clients que s'ils vont à Chypre pour profiter du fait
que c'est un territoire non coopératif et que, si leurs fonds sont
détournés dans le cadre de la banque, s'ils vont à
la police, la procédure prendra des années et encore pire,
d'après le code civil, la banque ne couvrira pas le dommage. C'est
une question de tradition, d'organisation de la justice, de responsabilité
civile des banques.
Je reviens sur la législation
anti-blanchiment, déjà mise en place par le Panama. Le Liechtenstein
va se doter, à compter de l'année prochaine, d'une législation
anti-blanchiment copiée sur celle de la Suisse. Ils auront une belle
loi anti-blanchiment, mais le Liechtenstein n'en demeurera pas moins responsable
de la production de milliers de mécanismes anti-blanchiment (sur
lesquels leurs administrateurs ne peuvent exercer aucun contrôle)
qui ne sont pas utilisés qu'au Liechtenstein, mais partout dans
le monde. Ils ouvrent des comptes à Vaduz, à Zürich
et même aux Etats-Unis. A New York, vous pouvez ouvrir un compte
sans que l'on vous pose la moindre question sur l'ayant droit économique
d'une société offshore. L'efficacité de votre
Mission sera mesurée aussi sur la base de vos résultats également
aux U.S.A.
Vous voyez la difficulté.
Le Liechtenstein comme le Panama ont une législation anti-blanchiment,
mais ils continuent d'avoir la production d'instruments de blanchiment
qui sont éparpillés partout dans le monde.
Ont-ils un système de droit
civil qui institue une responsabilité personnelle des administrateurs
des sociétés qui aurait un effet dissuasif à l'égard
des investisseurs ? La bonne question à poser aux administrateurs
au Liechtenstein et au Panama est la suivante : de combien de sociétés
êtes-vous administrateur et êtes-vous à même d'en
contrôler effectivement toute l'activité ? Mais ils n'en veulent
rien savoir. Le pays qui accepte le principe selon lequel l'administrateur
est une personne qui ne veut aucune information sur les sociétés
qu'il administre est un pays qui fabrique des instruments pour le blanchiment.
Par conséquent, il doit figurer sur la liste noire des pays non
coopératifs.
S'agissant non pas de paradis
fiscal mais pénal, je trouve l'expression " pays non coopératif
" bien choisie. En effet, si l'on s'en tient aux mots, les pays aujourd'hui
sont tous coopératifs. Il faut aller voir derrière. Un système
dans lequel un administrateur peut avoir deux ou trois cents sociétés
en administration ne peut pas fonctionner, il n'y exerce aucun contrôle.
Le premier élément
de contrôle serait que toute personne qui assume une charge soit
à même de contrôler. En fait, les administrateurs de
centaines de sociétés n'en ont aucune idée et, de
plus, ils ne peuvent pas savoir. Ils donnent la procuration générale
à une personne inconnue sans savoir ce qu'elle va faire, trafic
d'armes ou autres. C'est l'attitude typique de l'administrateur de sociétés
des pays offshore.
Je dirais que, en Suisse, nous
sommes à mi-chemin dans le sens que la révision du droit
sur les sociétés anonymes, en 1992, a partiellement travaillé
en cette direction. Les responsabilités de l'administrateur et de
la révision externe et interne ont été renforcées.
Plus de moyens ont été donnés aux actionnaires pour
entamer des actions en responsabilité civile. Là c'est le
marché, vous avez la contrainte financière.
Si l'administrateur d'une société
anonyme en Suisse ne respecte pas ses devoirs de diligence, il a à
craindre des réviseurs. C'est un procédé très
dissuasif. La Suisse compte un grand nombre de sociétés de
siège, mais pour des raisons fiscales. En général,
l'administrateur d'une société de siège est un comptable
et tient beaucoup à sa profession. De ce fait, il tâche de
respecter toutes les obligations de droit des actions, fiscales, etc.
A ce propos, une note très
importante a été publiée sur le site Internet de la
Commission fédérale des banques.
J'ai connu l'époque où
la Commission comptait trois ou quatre personnes, aujourd'hui elles sont
deux cents et vous disent qu'en Hollande, elles sont trois cents : ces
effectifs de la Commission suisse sont-ils suffisants ?
Le dernier point sur lequel la
Commission s'est interrogée est le suivant : quelle est l'attitude
que l'intermédiaire financier bancaire et non bancaire doit avoir
à l'égard des sociétés de siège offshore
? Le degré de diligence à l'égard de l'argent déposé
sur le compte ouvert au nom d'une société offshore
doit-il être plus élevé du fait que le pays offshore
concerné figure sur la liste noire ? C'est un pas très important
à franchir. Ce terrain est actuellement sondé.
Dans le cadre des cours obligatoires
donnés aux intermédiaires financiers ou des séminaires
pour les banquiers, je pose cette question que je ne posais pas il y a
dix ans : le fait d'ouvrir un compte au nom d'une société
offshore
est-il suspect ? Non car 90 % des sociétés
offshore
qui ouvrent des comptes en Suisse le font pour des raisons de fraude fiscale,
les 5 ou 10 % (qui sait ?) restants pour des raisons criminelles.
Toutefois, sur la base de mon
expérience judiciaire en trente ans d'activités en tant que
magistrat et, après, comme avocat, je n'ai jamais connu un seul
cas important de blanchiment, d'escroquerie ou de criminalité économique
organisée dans lequel n'intervenait pas une société
de siège offshore. Il y en a toujours une, c'est le mécanisme
typique. Néanmoins on ne peut pas en conclure qu'il faut criminaliser
toutes les sociétés offshore. C'est bien là
la difficulté, du moins, c'est la raison pour laquelle je renvoie
aux listes de critères que j'ai publiées ces dernières
années et que je vous communiquerai.
M. le Rapporteur : D'où
la sélection de la liste noire.